Hommage à Alloula par El Hachemi Cherif

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Hommage à Alloula par El Hachemi Cherif


Hommage à Alloula par El Hachemi Cherif

 

Alloula tel que je l’ai connu.

 

« Si vous introduisez un rayon de lumière dans un nid d’hiboux, vous ne ferez que blesser leurs yeux et exciter leurs cris. »  Diderot.

 

Aujourd’hui est le quarantième jour depuis que le cœur généreux de Kader a cessé de battre et son cerveau de fonctionner, définitivement mis à mort par les balles assassines de ceux qui refusent la lumière, de ceux à qui la lumière fait peur.

 

Un homme est mort depuis maintenant quarante jours, un homme dont l’humanisme et le génie étaient en pleine période de mutation, d’ascension et d’épanouissement, et qui pouvait donner mieux que jamais auparavant à la vie de son peuple, au théâtre, à la production de l’esprit. C’est non seulement une perte, c’est un malheur pour l’Algérie.

Alloula n’irriguera plus jamais son cœur et son esprit de la sève nourricière que lui apportait sans cesse la vie austère, tourmentée et inquiète, mais toujours palpitante, combative et créative, de ce peuple profond dont il a été toujours à l’ecoute attentive. Pour irriguer à son tour de cette sève qu’il fécondait en lui-même la vie des personnage créés et incarnés, à la fois si familiers, si vrais et si fabuleux, si contradictoire et si riche, de son théâtre, si intime et si complice du théâtre de la vie : le meddah ce conteur, troubadour-chanteur dans presque toutes ces pièces, toujours interprété par cette voix d’or de Haimour, l’écrivain public de EL Khobza, Djelloul El-Fhaïmi ou encore Sakina El Meskina de  El Adjouad Salim dans l’excellente adaptation de Gogol et la superbe interprétation de Abdelkader à la fois profonde, délicate et intelligemment emportée, etc.

 

Ceux qui l’ont assassiné – qu’ils aient exécuté, commandité le meurtre, ou s’en soient rendus complices par leur action, leur discours ou leur silence- en s’attaquant à la vie de l’homme de théâtre, ont cherché à tuer la vie du théâtre, ont cherché à tuer le théâtre de la vie ! Comme si on pouvait imaginer la possibilité de tuer la vie

 

Discipline artistique

J’ai connu Abdelkader en 1958-1959. Il fréquentait, jeune encore, le monde des arts et des artistes. Il était amateur, au sens noble du terme. Il a fait ses premiers pas dasn le théâtre amateur à Oran, puis avec Hermantier, grand homme chez qui il apprenait le vrai théâtre, comme on apprend une discipline, comme on reçoit un enseignement didactique. Si ma mémoire ne me trahit pas, il a été aussi en contact avec un autre grand homme de théâtre, Henri Cordreau ; il en restera marqué toute sa vie : Abdelkader, tout en libérant sa spontanéité, généreuse dans l’élaboration et la création de ses pièces comme de ses personnage, a toujours cherché à les théoriser, à les asseoir sur un fondement, une base théorique. Je ne sais pas si, à l’époque, Abdelkader connaissait déjà Kaki, au moins théâtralement parlant, lui-même géant du théâtre. A priori, ils paraissent appartenir à la même inspiration de base : le peuple, sa culture séculaire intime, imprégnée d’idéologies féodales-populistes, sa psychologie. L’un et l’autre ont tenté de débarrasser, de libérer cette culture, cette psychologie, de la gangue féodale dans laquelle l’histoire les avaient enfermées, chacun avec sa vocation propre, ses choix, son expérience de la vie, ses moyens, son style. De ce point de vue, on ne peut pas dire d’Alloula qu’il ait hérité de Kaki. Par contre, ils plongent leurs racines dans ce même sol nourricier, ils partagent assurément cet héritage commun. Quand Abdelkader se revendiquait de Brecht (1), Kaki se proclamait Priscatorien (2)…

 

Les itinéraires  particuliers nous ont séparés un certains temps, du fait des épisodes de la fin de la guerre de libération et de la période port-indépendance. Mais nous étions restés tous les deux dans le domaine de l’art. Nous étions souvent en contact, organisions des échanges. Nous nous connaissions tres bien et nous entretenions une grande estime mutuelle. Il n’était donc pas étonnant que, de retour à la réalisation, c’est avec lui que j’aie fais ma première expérience des  Chiens, adaptation et réalisation que j’ai faite moi-même pour la télévision d’une pièce de théâtre contre l’apartheid, dans laquelle Abdelkader campait un des principaux rôles aux côtés d’autres grands : Sid Ahmed Agoumi, Azeddine Medjoubi, La regrettée Yasmina et d’autre…

 

Curieusement – ainsi en est-il du sort de la culture algérienne -, cette réalisation, malgré la pertinence de son actualité, est passée une seule fois à la télévision algérienne. C’était en 1971, alors qu’elle a été diffusée à plusieurs reprises par certaines télévisions arabes qui l’ont acquise auprès de la télévision algérienne.

 

        Par la suite, l’expérience de  El Tarfa (La Corde) a permis de mettre en œuvre un fonds commun de recherches artistiques et esthétiques : par exemple La Halqa oui, mais comment l’adapter à l’écran, dans la structure d’ensemble de l’ouvre ? Dans la structure esthétique du décor, de la scène, de l’image ? Dans la structure oratoire ? Je ne suis pas sûr que nous ayons tout à fait réussi. C’est tellement nouveau et inédit et nous ne disposions que de moyens si dérisoires ! Mais nous avions accompli un grand pas dans cette voie, nous avions ouvert des pistes pour la réflexion et la recherche, en liaison avec les impératifs de modernité, de progrès et de justice sociale ! La réussite était dans la recherche elle-même et c’est pourquoi un tel travail avait bénéficié des encouragements de grands hommes de culture comme Mostafa Lacheraf et l’artiste comme Kedda, Issiakem, Beloufa, etc.

 

Franchement, j’appréhendais, et c’est toujours le cas quand on travaille avec un grand artiste, de me heurter à la personnalité d’Abdelkader dans la mise en scène des personnages qu’il avait à incarner. Cela peut paraitre paradoxal de la part d’une personnalité aussi forte que celle d’Abdelkader, mais il a fait preuve d’une discipline artistique extraordinaire. Pas de discipline de simple exécutant, mais la discipline d’un artiste qui comprenait parfaitement, étant auteur et metteur en scène lui-même, que tout maitre d’œuvre et toute œuvre, pour s’exprimer pleinement, ont besoin d’une grande cohérence, d’une grande unité de stylo, d’une grande unité du contenu et de la forme, dans la spécificité de chacun de ces deux niveaux.

 

Nous nous sommes très souvent rencontrés par la suite, mais nous n’avons pas suffisamment travaillé ensemble, car la censure et la persécution frappaient fortement les gens de l’art, en particulier ceux de la télévision, dont la liberté du mouvement était très limitée du fait de leur dépendance totale par rapport aux moyens de production et de diffusion. Mais nous avons continué à nous rencontrer comme se rencontrent, sur une aussi longue période, des être qui partagent l’essentiel d’un fonds commun ; dans des chantiers culturels et politiques : en 1974, par exemple, à Maamoura (Saïda) où fut édifié un véritable chantier culturel avec Kateb Yacine, Khedda, Martinez, Zerrouki (son principal décorateur) ; dans l’aide au théâtre amateur et à la formation des jeunes ; dans l’animation de conférences et de séminaires dans le processus de création et d’élaboration de ses pièces  El Maïda (La Table), El Khobza (Le Pain), El Ajouad (Les Généreux), El Agoual (Les Dits), car assez souvent Abdelkader consultait ses principaux amis sur ses projets, jusqu’à leur finalisation. L’énoncé serait trop long.

 

Multiples étaient les dons et capacités de Abdelkader. Qui n’a pas la mémoire gravée par la sonorité et le texte algérianisé et déclamé par Kader du commentaire théâtralisé de la série télévisée  combien je vous aime d’un autre grand, Azzedine Meddour.

 

Abdelkader développait un grand travail théorique. Pabst (c’est ainsi que l’appelait dans l’intimité Sid Ahmed Agoumi) a étudié à fond Brecht, Piscator, Stanislavski, Gorki, Ionesco, mais aussi les classique et de nombreux autre dramaturges du patrimoine universel, parmi lesquels des Arabes… cet effort dans l’universel renvoyer à rechercher, explorer, étudier le patrimoine national dans ses moindres recoins, pas seulement ce qui avait une liaison directe, utilitaire avec le théâtre, mais tout ce qui avait trait à l’art et à la culture de son peuple : poésie et tradition orale, musique, chant, arts graphiques et plastiques, costumes, etc.

 

Il serait contraire à la réalité et inconvenant à l’égard de la mémoire de Abdelkader de soutenir qu’il n’y avait pas quelques désaccords entre nous, mais ceux-ci n’ont jamais débordé le cadre du débat esthétique (avec, bien entendu, les implications philosophiques que comporte un tel débat) ni jamais brouillé nos rapports subjectifs. Bien au contraire, notre franchise, seule digne d’une grande amitié, a fait que ces rapports sont allés en se consolidant.

 

Un des grands débats de ces thèmes contradictoires, entre nous deux, est que Kader nourrissait cette conviction, dure comme fer, qu’on pouvait faire occuper à l’art la même fonction que la science, où à peu près. Il soutenait souvent, dans les débats qu’il animait lui-même avec une grande générosité au terme de chacune de représentations théâtrales (En particulier dans le cas de  El Khobza, El Maïda, El Alag (Les Sangsues), etc.) que ses pièces se structuraient comme pouvait se structurer une analyse scientifique. Je soutenais, pour ma part, que l’art était infini dans son contenu comme dans ses formes et que s’il pouvait s’appuyer, en abordant un fond, un thème concrets, sur une analyse scientifique, il ne pouvait ni être élevé, ni être réduit à la science. Cette caractéristique est propre, en fait, à la fois à la spécificité et à l’universalité. Dans le fond, c’était cela l’art de Alloula, notamment par suite de dépassement dialectique qu’il a opéré avec son répertoire des années 70, en passant à un stade de plus grande maturité artistique et esthétique avec Homq Salim, Le gigantesque El Ajouadet  El Litham (Le Voile). En somme, pour Alloula, s’appuyer sur la science, c’était aller toujours à la quête et à la conquête de la vérité, de la beauté, du progrès illimité, de l’humanisme.  A posteriori, ce qui nous différenciait, ce n’était peut-être que des subtilités d’artistes… C’est même sûr !

 

Leçon de Courage

 

Deux mois avant son assassinat, j’ai passé la nuit chez lui. Après avoir savouré un extraordinaire couscous comme seule sait en faire cette paire idéale que constituent sa mère et son épouse Radja, nous avions veillé ensemble jusqu’à une heure tardive, à échanger nos idées autour de la tragédie que vit notre peuple. Il était particulièrement heureux de m’apprendre qu’il avait été invité à une animation sur le problème du théâtre par des jeunes filles islamistes, et qu’il les avait trouvées belles et intelligentes, attentives, ouvertes sur la vie, et susceptibles d’évoluer sur les positions de la modernité, pour peu que l’opportunité leur en soit offerte. Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. Le hic, c’est que ces filles sont souvent maintenant des otages et que ceux qui les managent ont tout le loisir de les manipuler à leur guise. J’ai attiré l’attention de Kader sur les problèmes de vigilance. Il ne prenait aucune précaution.

 

Etait-il excessivement confiant ? Je pense, pour ma part, qu’il était totalement conscient du danger qu’il le menaçait. Il se savait en danger de mort. Kader était loin d’être suicidaire. Tout simplement, il ne voulait pas abdiquer, se rendre. Il a préféré continuer son combat, dignement, fièrement, et le soir de son assassinat, il se dirigeait vers la maison de la culture pour y donner une conférence. Il a préféré continuer son combat intellectuel, moral, politique. IL FAIT DON DE SA VIE A L’ALGERIE, à ce peuple qu’il a toujours servi. Pouvait-il, face à la mort, être moins digne que ses amis intimes déjà partis avant lui : Khedda, Bachir Hadj Ali, M’Hammed Djellid (qu’on peut appeler son  complice théorique) ?

 

Quelle leçon de courage et d’humilité !

 

Il y aurait beaucoup à dire sur Abdelkader Alloula, sa grandeur et sa dignité face aux épreuves qu’i l’on frappé, sur sa profondeur, son austérité, son humour pointu, sur tout ce qu’il a accumulé comme connaissance et sensibilité et qui le promettait à un avenir plus fécond. Je reviendrai à l’avenir sur ces aspects. Rien ne me consolera, rien ne nous consolera d’Alloula, même martyr, comme de beaucoup d’autres ! « Si vous introduisez un rayon de lumière dans un nid d’hiboux, vous ne ferez que blesser leurs yeux et exciter leurs cris. » disait Diderot (Encyclopédie –‘’L’Aigle’’). Ceux qui ont assassiné Alloula et beaucoup d’autre parmi les meilleurs enfants de l’Algérie ne sont que des hiboux aveuglés par la lumière qu’il a apportée. Les hommes, quant à eux, s’accommodent de la lumière. Elle leur est indispensable pour vivre ! Et Alloula continuera de vivre par son art, par tout ce dont il a fait don à son peuple !

 

EL HACHEMI CHERIF

Cinéaste

El-Watan, 13 Avril 1994

 (1) : Bertolt Brecht : Poète et dramaturge allemand  (1898-1956)

(2) : Erwin Piscator : Producteur et metteur en scène allemand (1893 – 1966)

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