Elwatan

L’examen du baccalauréat, une hantise nationale

«Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.»          Sénèque A l’approche de ce qu’on l’on peut définir comme une hantise nationale, les coupures d’internet sont déjà annoncées. Ce n’est pas tout : les responsables occuperont la scène médiatique pour mettre l’accent sur le nombre d’agents de tous les corps de sécurité, pompiers compris, mobilisés pour l’encadrement sécuritaire de cet événement. Nous aurons à connaître le nombre de caméras de surveillance installées, de brouilleurs de téléphonie mobile et de surveillants désignés à l’intérieur et à l’extérieur des salles d’examen. Les dispositions légales répressives antifraude seront aussi étalées au grand jour pour dissuader les velléités de tentatives de triche. Pendant ce temps, l’angoisse stressante des candidats augmente d’un cran et un grand nombre d’entre eux seront branchés pour naviguer sur les réseaux sociaux, dans l’esprit de capter des indices sur les sujets qui seront proposés ou, peut-être, trouver des sujets «fuités» malgré leur conviction de l’improbabilité d’une telle éventualité. L’«espoir» les fait vivre loin d’une concentration sur l’essentiel et d’une préparation sérieuse et efficace. Pendant le déroulement des épreuves, nous vivrons au rythme du brouillage des réseaux sociaux et des sirènes des escortes des sujets. A la sortie de chaque épreuve, les sourires, les pleurs, les joies et les peines seront évoqués, vécus en live grâce aux médias par l’ensemble de la communauté nationale. Le stress est transmis à l’ensemble du pays avec toutes ses composantes : population, autorités et institutions publiques. Cet examen qui, jadis, passait sans grands remous, est devenu un événement redoutable, qui mobilise tout le monde, faisant vivre au pays une situation exceptionnelle trépidante. L’inquiétude des candidats et de leurs parents est compréhensible, le bac étant une étape déterminante pour l’avenir des apprenants. Aussi l’importance du système éducatif et d’enseignement dans la vie et l’avenir de la nation tout entière justifie la mobilisation des autorités pour le bon déroulement des épreuves, mais dans la juste mesure, sereine et pondérée, dirions-nous. Cependant, la structure actuelle de l’examen et son mode opératoire en ont fait non pas une étape à franchir, mais une barrière difficile à traverser qui se dresse devant les espoirs de milliers de jeunes rêvant de coiffer, plus tard, la toge académique par l’accès à l’université. Il est, ainsi, perçu comme un vecteur d’exclusion pour beaucoup au lieu d’être celui d’une sélection juste et équitable prédisposant à l’excellence. Les efforts de douze longues années d’études et de veille sont réduits à quelques jours d’examen où le lycéen est soumis à une pression psychologique terrible, conduisant une forte conviction que ce qui détermine l’avenir, ce ne sont nécessairement pas les efforts ou les acquis pédagogiques, mais les notes obtenues durant le temps éphémère d’un examen. Le postulant ou la postulante se mettra alors à la recherche des notes par tous les moyens, y compris par la fraude, qui a pris des proportions alarmantes ces dernières années. Certains en ont fait un métier développant des réseaux et utilisant les moyens les plus sophistiqués pour y accéder. Combattre la fraude est devenu, ainsi, la principale préoccupation des autorités chargées de l’organisation des examens jusqu’à délaisser d’autres aspects, aussi importants, à l’exemple des contenus des épreuves où des erreurs, de scribe ou syntaxiques, sont constatées chaque année. L’angoisse et le stress, qui accompagnent les mesures sécuritaires et répressives contre la fraude sont ressentis par l’ensemble du pays et lui font vivre un véritable état d’urgence pour près d’une semaine. Si l’objectif principal d’un examen est l’évaluation et la mesure des capacités et acquis pédagogiques du candidat pour déterminer son aptitude à poursuivre des études académiques à l’université, il demeure évident que cela ne peut être réalisable par le biais de quelques épreuves écrites traitées en quelques jours par le candidat soumis a une pression psychologique difficilement supportable. Le contrôle des connaissances et l’évaluation continue, principes en vigueur durant toutes les étapes du cursus scolaire, deviennent abruptement caducs, sans effets et sans intérêt, ni pour l’élève, ni pour l’école dès l’abord de la classe de 3e année secondaire. Le résultat en est l’abandon des cours. Les classes sont désertées dès le 2e trimestre de l’année scolaire ; tout le monde se rabat sur les cours particuliers, lesquels dans leur contenu se focalisent essentiellement sur les technicités de traitement des sujets et la familiarisation des candidats avec la formulation des épreuves et la méthodologie de construction des réponses. La course contre la montre est donc engagée dès le deuxième trimestre pour traiter un maximum d’exercices et couvrir le programme dans ce qui ressemblerait à une opération de dopage à la veille d’une compétition sportive où l’overdose n’est pas rare. Cet état de fait fragilise le processus pédagogique car favorisant la mémorisation provisoire pour les besoins de l’examen au détriment de la compréhension permanente qui permet l’accumulation des informations pour une utilisation efficiente. La conséquence directe de ce dysfonctionnement est le taux d’échec élevé dans la première année de l’université dont les enseignants se plaignent du faible niveau des nouveaux venus en dépit de l’obtention du bac avec de bonnes notes. La non-prise en compte des contrôles continus de la troisième année de lycée dans l’évaluation des candidats conduit, non seulement à un taux de désertion des cours frôlant les 100%, mais aussi à booster le phénomène des cours particuliers, remettant en cause le principe de la gratuité de l’enseignement et de l’égalité des chances, en plus des conséquence négatives sur le processus pédagogique d’aptitude aux études supérieures. Un examen crédible et serein est-il possible ? Oui… c’est possible. Encore faut-il oser tailler dans le vif à l’effet d’ouvrir de nouveaux horizons. La structure dépassée de cet examen qui fait que la moyenne obtenue à l’issue des épreuves écrites — qui se déroulent en une semaine — détermine, à elle seule, le sort du candidat, est la principale source du stress angoissant ambiant. Un examen serein et calme passe nécessairement par la réduction de cette pression psychologique exercée sur le candidat et le stress qui l’accompagne avant et pendant son déroulement. Au vu de ce qui vient d’être déroulé, une autre conception du baccalauréat permettrait peut-être cela et conduirait à un nouveau modèle d’examen d’entrée à l’université. Une réflexion autour des points ci-après peut être engagée d’ores et déjà : - Réhabilitation du contrôle continu en intégrant les notes obtenues par l’élève durant les évaluations trimestrielles dans le calcul de la moyenne du bac (revenir à la fiche de synthèse ?). Cette mesure permettrait plus d’équité et de précision dans l’évaluation des capacités du candidat, de diminuer la pression durant l’examen mais aussi de mettre un terme à l’absentéisme dans les classes de 3e AS. - Introduction d’un examen oral qui permettrait de mesurer le degré de compréhension et d’évaluer la qualité des acquis de l’élève dans certaines matières en prenant en compte les filières et les différences entre matières essentielles et matières secondaires. - Programmation d’une session de rattrapage au profit des candidats ayant obtenu des notes proches de la moyenne d’admission. Cela permettrait à l’examinateur de mieux juger le candidat moyen en lui permettant une chance d’amélioration, sur la base du principe d’attraction vers le haut. - Réduction du nombre de jours de déroulement des épreuves écrites très coûteuses (matériel, surveillance, correction, encadrement...). Ce serait une conséquence de l’application des deux premières mesures qui permettrait une économie d’argent et d’efforts. Il en résultera : - Plus d’équité et d’efficacité dans le jugement des capacités et du potentiel de l’élève ainsi que dans la mesure des acquis et savoirs, jugement à partir duquel sera déterminée la possibilité d’accès à l’université. Cette équité et cette efficacité seront le résultat de la diversification des sources d’évaluation : contrôle continu et examen de table, épreuve écrite et épreuve orale. - Amélioration du niveau des nouvelles recrues de l’université car en amont, le candidat au bac ne se contentera plus d’une préparation mécanique à l’examen consistant en un entraînement intensif sur les techniques et méthodes de traitement de sujets. Celui-ci passera d’une logique de mémorisation et reproduction à une logique de compréhension et de déduction. Il est établi que 80% d’une bonne performance à l’examen est conditionnée par l’état psychologique du candidat. Cet état détermine sa capacité à traiter les questions posées, organiser les réponses et gérer le temps. La mise du candidat dans des conditions psychologiques adéquates est donc nécessaire. Cela se fera par la levée de la plus grande partie du stress produit par le sentiment de peur de l’échec et ses conséquences sur l’avenir scolaire et les projets de vie. Une grande partie de la quiétude psychologique sera garantie par la composition à multiples sources de la moyenne d’admission : contrôle continu, épreuve écrite et épreuve orale, en plus de la possibilité de rattrapage à l’approche de la moyenne requise. Le calme et la concentration du candidat sur son examen en comptant sur ses acquis, savoirs et intelligence pour répondre aux questions, se déclinera sur l’ensemble des acteurs de cet événement ô combien vital. La crédibilité de l’examen d’accès aux études supérieures ne peut plus être garantie seulement par les mesures sécuritaires et répressives draconiennes coûteuses matériellement et moralement qui accompagnent son déroulement, mais aussi, et surtout, par des réformes courageuses qui permettraient l’efficacité du processus pédagogique et le traitement préventif de la fraude.   Par Nadjib Atmani Pédagogue-formateur

Une académie pour le second collège

Le gouvernement a tenu parole : «le projet de loi organique relatif à l’Académie de la langue amazighe» a été présenté à l’APN, comme promis au plus tard à la fin du premier semestre. Avant d’exposer quelques remarques substantielles sur son contenu, il est important de signaler d’emblée que son élaboration n’a pas du tout impliqué le corps enseignant des quatre départements de langue amazighe ( Tizi Ouzou ; Bougie ; Bouira et Batna). Hormis l’association de représentants du CNPLET et du HCA et de personnel de cabinet du Premier ministère et des ministères de l’Education nationale et de la Formation professionnelle, l’élaboration du texte a exclu également toute concertation officielle ou officieuse avec les spécialistes ou toutes autres figures emblématiques engagées dans le combat citoyen pour l’amazighité. Le texte confirme les prétentions d’un régime autoritaire archaïque à s’approprier le monopole d’une revendication hautement subversive en vue de la figer en patrimoine muséographique à défaut de pouvoir couvrir ses ruines du linceul des morts enterrés. La filiation batarde du Projet de Loi proposé Avant-projet de commission et projet de loi définitif adopté par le gouvernement sont formellement inspirés du canevas de la loi morte-née 86/10 du 19 août 1986 portant création de l’académie algérienne de langue arabe. Mais loin s’en faut puisque les dispositions les plus intéressantes n’en sont pas reprises, comme pour nous balancer à la figure une nouvelle fois la même filiation arabe batarde que les thuriféraires de nos prétendues «origines yéménites» collent à l’identité amazighe. L’avant-projet n’est pas révolutionnaire car déjà très en deçà de cette défunte loi. Les dispositions les plus intéressantes et les plus fertiles de celle-ci, telles que l’élection des membres, la diversité/pluralité de leurs statuts académiques, la prise en compte de la nature transnationale de la langue, sont superbement ignorées, exception faite de la tentative des auteurs de l’avant-projet de réintroduire le mécanisme électif pour le président à l’issue de l’expiration du premier mandat désigné, une incursion stoppée net par le projet présenté à l’APN. Il demeure que les auteurs de l’avant-projet expurgé inscrivaient celui-ci – de par son titre même – dans la perspective pertinente et plus cohérente politiquement de «la promotion et du développement de la langue amazighe». Un titre auquel le gouvernement a substitué un intitulé strictement administratif et juridique de «PL organique relatif à l’académie algérienne de la langue amazighe». Une appellation sèche qui rend compte de la création d’une administration ordinaire de l’Etat et qui trahit l’absence de volonté politique et de démarche historique chez les «nouvelles recrues» amazighes lovés dans les salons feutrés d’un régime arabiste-islamiste inamovible depuis les dures réalités du Mouvement national de «libération» de la présence militaire et populaire française. Le texte proposé à l’APN est même très en deçà d’un projet de décret présidentiel portant «création, missions, organisation et fonctionnement de l’académie algérienne de langue amazighe», élaboré et soumis par le professeur Abderazak Dourari en mai 2008, projet de décret aligné à juste titre sur les dispositions les plus intéressantes de la loi 86/10 précitée. Il est utile pour l’histoire de signaler que ce projet de décret adopté trois fois en Conseil de gouvernement avait été aussi trois fois programmé et trois fois retiré des ordres du jour du Conseil des ministres à la même époque. J’ai le droit de penser que ce projet abandonné était destiné à l’époque à fluidifier, ou si vous voulez «vaseliner» le passage du déverrouillage constitutionnel de la limitation des mandats présidentiels. Ses inspirateurs l’ont certainement abandonné lorsqu’ils se sont limité à solliciter le seul constituant parlementaire, un endroit où il n’est pas nécessaire de «draguer et duper» les Kabyles et autres amazighophones éveillés. Logiques de contrôle et seuil de survie Mais même ainsi, «l’avant-projet de loi organique» produit par ce groupe restreint a subi des retouches ou plutôt des coupes drastiques des mains des politiques du gouvernement, principalement du premier ministre himself. De cinquante articles, il est ramené à trente et un. Il est toutefois intéressant de noter que les quelques petites incursions utiles et équitables osées par le groupe qui a élaboré cette première mouture, ont été – passez-moi l’expression – balayées «à plate couture». Une double logique de contrôle politico-idéologique et de maintien de tamazight à un strict niveau de survie formellement institutionnel, domine le projet de loi contrairement à la loi défunte d’académie de langue arabe, qui respirait et transpirait la fougue de ses concepteurs arabistes et leur statut de seigneurs et maîtres dans le régime du déni anti-amazigh. Contrôle juridico- idéologique des constantes nationales Les rédacteurs de l’avant-projet de loi ont essayé de rétablir un minimum de justice et d’équité en tentant de consacrer la notion de «constante nationale» au profit de la langue amazighe, dans la foulée du préambule et également celle de «composante fondamentale de l’identité nationale» dans l’article 4. La réplique des gardiens du temple de l’arabisme-islamisme a été immédiate. Ces incursions dans la cour des «grands» ont été néantisées. D’aucuns diront que cette «censure» est tout à fait justifiée au plan juridique pour ne pas tomber en situation d’anticonstitutionnalité avec la Constitution révisée de 2016, qui ne nous avait pas accordé cet «honneur» d’aligner notre langue sur la langue étrangère (arabe classique), qui a usurpé le statut de notre propre langue nationale arabe maghrébine. Cela ne nous empêchera pas de souligner que cette réplique sèche est venue confirmer et rappeler en blessant l’indigène, que la ségrégation culturelle consacrée, lors de l’officialisation mitigée de notre langue, dans la révision constitutionnelle de 2016 n’est pas une inattention du constituant ni une erreur de rédaction, mais bel et bien un choix de discriminer la langue autochtone sur son propre territoire. Un choix délibéré qui confine à une proclamation officielle d’un colonialisme culturel et linguistique assumé tout à fait froidement ! Le Code de l’indigénat ès langues entend cantonner tamazight dans un second collège promis – ultime et non moindre différence avec celui du colonialisme français – à une disparition physique (phonique devrait-on dire) programmée, l’arabisation historique faisant son œuvre. Pas la peine de rêver ; le constituant de 2016 est toujours le législateur de 2018. Langue des institutions et langue du non-état D’entrée de jeu, le prétexte de l’anticonstitutionalité n’a pas de sens chez une gouvernance qui n’a pas un souci particulier du respect de ses propres textes. Mais le législateur algérien s’est toujours montré soucieux de la cohérence formelle de son droit positif, du parallélisme des formes et de l’Etat de droit lorsqu’il s’agit de la langue amazighe ou des droits sociaux et démocratiques de ses ressortissants. C’est ainsi que la tentative de l’avant-projet de loi pour consacrer (art. 2) la langue amazighe comme «la langue nationale et officielle des institutions de l’Etat algérien» s’est vue supprimer cette «insolente» prétention. Le prétexte du respect du dispositif constitutionnel vole en éclats lorsque l’on apprend que le projet de loi définitif a rejeté l’engagement confié à l’Etat d’œuvrer à «l’intégration progressive de la langue amazighe dans tous les domaines de la vie publique» (art. 6 de l’avant-projet) bien que l’avant-projet alignait cette intégration sur les «résultats des travaux scientifiques de l’académie…». Le censeur a, ce faisant, allégrement confondu «vie publique» et vie institutionnelle, élargissant ainsi le champ de l’injustice des articles 4 et 4 bis de la Constitution qui reconnaissent un Etat pour la langue arabe et «un non-Etat» pour la langue amazighe. Ce qui n’est pas une bid3a majeure, le pays vivant en état d’urgence de jure depuis 1992 et puis de fait depuis 2011. Contrôle culturel-linguistique académique Eh oui ! le projet de loi confirme que le gouvernement n’entend pas vraiment promouvoir la langue amazighe mais vise plutôt à s’en emparer de façon monopolistique pour en freiner l’essor. Il est ainsi intéressant de relever en première lecture l’élimination par le projet de loi définitif de deux missions qui confient à la future académie de «participer à la préservation de la langue amazighe et à veiller à l’adapter aux réalités contemporaines» ainsi que de «concourir au rayonnement de la langue en tant qu’outil de création dans les domaines des lettres, des arts et des sciences», des fonctions figurant dans la loi défunte de l’académie de la langue arabe. A eux seuls, ces deux points trahissent la destination muséographique que les tenants du régime de l’apartheid linguistique et culturel réservent à la langue AUTOCHTONE – c’est-à-dire celle des propriétaires en titre de l’Afrique du Nord. L’autre disposition nodale éliminée dans le projet de loi proposé est la disparition des statuts académiques de membre honoraire (artistes, intellectuels ressources) et de membre correspondant (spécialistes étrangers de la langue), qui feront de la prochaine académie une institution isolée de tout apport des femmes et hommes de culture de notre pays et du monde en général et qui soustrairont son action à toute universalité de l’apport scientifique. La «censure» n’est pas mince s’agissant d’une langue – le tamazight – dont la nature linguistique et le déni politique transnationaux n’ont pas besoin d’être prouvés. L’exigence de la nationalité algérienne est l’autre verrou qui entend nous enfermer dans les clientèles du régime. L’affaire est entendue, il faut freiner des quatre fers le bourgeonnement fertile d’une langue qui a l’avantage de bénéficier de la passion militante de ses universitaires et autres locuteurs et promoteurs citoyens ! C’est à cette aune qu’il faut comprendre le refus du régime de faire élire les académiciens par le corps enseignant des quatre départements de langue amazighe. Le contrôle politique en régime de clientélisme Indéniablement, la disposition la moins pertinente au plan universitaire et la plus injuste et illégitime au plan politique est celle qui confie le choix des membres de l’académie de langue amazighe à un régime politique arabiste-islamiste inchangé qui a durement combattu – depuis la crise antiberbériste du PPA-MTLD – par l’assassinat, la prison, la torture et la tentative permanente d’épuration linguistique et culturelle, une cause censée relever du droit naturel de la personne humaine. En sens inverse des dispositions de la défunte loi de l’académie de la langue arabe élaborée à l’époque du parti unique et qui prévoyait l’élection des académiciens, le projet proposé pour ceux de la langue amazighe oppose leur désignation par l’autorité politique au point où rien n’interdit désormais à un Atmane Saadi ou un Hadjar ou un Salah de plastronner à la tête d’une institution relevant d’un idéal que nous avons chèrement payé lorsque d’autres «s’occupaient» des deniers publics du pauvre peuple spolié de ses ressources économiques et déraciné de son identité et de sa culture. Décidément, ceux qui appellent à soustraire la langue amazighe aux manœuvres politiciennes et partisanes pour la restituer au seul champ scientifique et académique doivent déchanter. Le combat politique est loin d’être terminé. Le régime arabiste et islamiste est encore là, décidé à faire de la politique avec et contre la cause amazighe. Nous aussi, nous sommes là et déterminés à mener l’affrontement politique pacifique jusqu’à la disparition inéluctable de ce régime déjà moribond.     par Ali Brahimi Ancien député opposant

La rage identitaire ou le règne de l’anomie

La crise que nous traversons en ce début de millénaire va au-delà de l’économique, c’est une crise de valeurs qui remet en cause les fondements mêmes de cette civilisation marchande à l’agonie. Les individus dédaignant toute transcendance religieuse et toute utopie se trouvent livrés à eux-mêmes, soumis au règne de l’éphémère. Leurs identités en perpétuelle redéfinition n’étant plus cadrées par un moule collectif deviennent volatiles. Cette identité éclatée née avec ce qu’on s’accorde à appeler la seconde modernité pousse l’individu à se chercher sans cesse de nouveaux repères. Chacun se crée son propre récit auquel il adhère et qui lui donne cet élan vital si nécessaire. Or, cette quête permanente et ce flottement des repères sont si épuisants qu’ils se traduisent par ce que le sociologue Alain Ehrenberg nomme la fatigue d’être soi(1). Cette difficulté à se définir, à se donner un sens se traduit chez bon nombre de personnes par un déficit de l’estime de soi. Une faille identitaire qui sera vite récupérée par le management. En effet, dans le monde du travail, c’est la performance qui vient combler ce vide existentiel. Des travailleurs totalement désolidarisés, ayant rompu tout lien avec le collectif entrent en compétition. Les plus fragiles, incapables de répondre aux exigences et aux normes imposées, sont systématiquement marginalisés et culpabilisés. Ce qui était traditionnellement vécu comme un rapport de force entre groupes sociaux est actuellement vécu comme une tare personnelle. Cette psychologisation de la vie sociale débouche sur ce que Claude Dubar(2) appelle des individualisations négatives. Des désespérés dont le nombre ne cesse de gonfler en ce temps de crise, totalement désorientés et ayant perdu tout repère plongent dans une angoisse existentielle insupportable conduisant souvent au suicide. Selon une étude faite par des chercheurs de l’université de Zurich, publiée par The Lancet Psychiatry, 45 000 suicides dus au chômage ont lieu annuellement dans 63 pays. La mort physique se présente comme une concrétisation d’une mort sociale devenue insoutenable. Mais la haine de soi a vite fait de se muer en haine de l’autre. Qui ne se souvient de la tuerie de Nanterre survenue en 2002 ? Avant de commettre son forfait, Richard Durn écrit une lettre-testament dans laquelle il dit en substance : «Je vais devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de merde, je veux me sentir une fois puissant et libre». La mort, ultime remède, se présente comme un acte libérateur, une réminiscence en quelque sorte d’un idéal romantique morbide. Suicides et crimes de masse se multiplient de manière alarmante. Une tuerie de masse par jour aux Etats-Unis, plus de morts que par le terrorisme, affirme le Nouvel Observateur(3). D’après la chaîne de télévision NBC, 3046 Américains sont morts dans des attaques terroristes entre 2001 et 2014, alors que pour la même periode 153 000 ont été victimes d’homicides commis gratuitement par des forcenés. Or, les médias ne focalisent que sur les attentats terroristes islamistes, une manière comme une autre de conjurer magiquement le mal en l’imputant à une lointaine barbarie. Non, Thanatos est omniprésent, tapi dans le moindre recoin de nos êtres. Le massacre d’Oklahoma City en 1995 et celui d’Oslo en 2011, pour ne parler que de ceux-là, sont bien là pour nous rappeler qu’une folie meurtrière semble s’emparer sans distinction de l’ensemble de la planète. Ce déni de soi et du monde est la manifestation extrême d’une crise identitaire généralisée. De telles failles identitaires insupportables seront toutefois colmatées dans la précipitation par un mouvement régressif vers les origines. Régionalisme, confessionnalisme, ethnocentrisme sont autant de refuges illusoires où viennent s’engouffrer tous ces laissés-pour-compte d’un monde complètement déboussolé. L’éclatement est tel que les nations risquent à tout moment d’imploser, ébranlées par la multiplication des revendications séparatistes : Ecossais au Royaume-Uni, Flamands en Belgique, Catalans en Espagne, Kurdes en Irak... Les clivages ne s’inscrivent plus dans une logique d’antagonisme de classes centré sur «l’avoir» (salaires/plus-value) mais dans une logique d’exclusion où l’affirmation de soi ne vaut que par la négation sinon l’élimination de l’autre en raison de son ethnie ou de sa confession. C’est dans cet ordre d’idées que des foyers néofascistes éclosent un peu partout en Europe occidentale et en Europe de l’Est. Dans le monde arabe, la crise identitaire est d’autant plus profonde qu’elle associe aux effets de l’hypermodernité un sentiment persistant d’humiliation lié à la décomposition et au dépeçage de l’Empire ottoman par les armées coloniales européennes. Les formations islamistes ont été au départ des mouvements de contestation luttant contre la sécularisation envahissante imposée par l’Occident colonial. Elles revendiquaient principalement le rétablissement du califat et de la juridiction de la charia. Mais ce mouvement finira par être récupéré par l’empire naissant étasunien au nom d’une «sainte alliance» monothéiste contre un prétendu athéisme bolchevique. En 1953, une délégation de notables musulmans est invitée aux Etats-Unis. Elle est reçue par le président Dwight Eisenhower. Celui-ci s’adresse à ses invités en ces termes : «Notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme». Saïd Ramadan, gendre de Hassan Al-Banna, fondateur du mouvement des «Frères musulmans» faisait partie de la délégation. Il sera désormais l’acteur principal de la guerre d’usure menée contre le régime nassérien et contre tous les régimes et courants politiques progressistes du monde arabe. Mais l’embrigadement ne s’arrêta pas là. Américains et Saoudiens s’emploieront à partir des années 70’ à répandre l’extrémisme wahhabite partout dans le monde arabo-musulman. Du Pakistan au Maroc, écoles coraniques, associations caritatives, mosquées, chaînes de télévision se consacraient à coups de milliards de dollars à l’endoctrinement et au recrutement des jeunes djihadistes qui iraient se battre contre les soviétiques en Afghanistan, puis contre les Serbes en Bosnie. Une stratégie qui s’avère payante. Une armée sous fausse bannière déterminée et fanatique a pu ainsi provoquer l’implosion de l’URSS et la mise au pas de la Serbie à moindre coût. Il n’en fallut pas plus pour que pareille stratégie ne soit adoptée de manière systématique dans les guerres menées actuellement contre le monde arabe par les Etats-Unis et leurs vassaux. Après l’invasion de l’Irak et l’avènement du «Printemps arabe», les djihadistes cessent de diriger leurs armes contre des ennemis extérieurs pour les retourner contre leurs propres pays, leurs propres populations. L’objectif des commanditaires ne se limite plus à ébranler les fondements d’un Etat mais consiste à pousser ostensiblement des sociétés entières à l’autodestruction. Ce nouvel art de faire la guerre n’eût été possible sans la conjugaison d’un ensemble de facteurs qui ont aidé à sa mise en œuvre. En effet, la radicalisation n’aurait jamais atteint de nos jours une telle ampleur n’étant le mal existentiel endémique qui frappe une partie de la jeunesse mondiale associé au développement vertigineux des moyens de communication. A l’opposé des djihadistes des annees 80’, formés idéologiquement et militairement, aujourd’hui des jeunes de tout bord se radicalisent en quelques jours, en privé, hypnotisés par leurs écrans. Leur rapide conversion ne se fonde que sur quelques rudiments religieux ; une génération spontanée de terroristes que favorise le terreau fertile des réseaux sociaux sur internet. Le psychanalyste Fethi Benslama(4) pense que les analyses sociologiques globalisantes ne sont pas en mesure de rendre tout à fait compte de la complexité d’un tel phénomène. Il précise que les recruteurs ciblent principalement des jeunes dépressifs souffrant d’un profond déficit narcissique. L’offre de radicalisation, car c’est bien une offre, propose à ces derniers une mission héroïque au service d’une cause sacrée, leurs failles sont alors colmatées comme par magie. Armés d’une pareille prothèse identitaire, ils franchissent le Rubicon... Or, ce vernis islamique dont se griment toutes ces âmes perdues a vite fait de s’écailler, laissant transparaître la pulsion de mort qui n’a cessé de les tourmenter. Le chant des sirènes des gourous de la secte wahhabite n’a fait en réalité que décupler leur haine de soi et du monde. Des dizaines de milliers de combattants mi-mercenaires mi-fanatiques venus de plus de 80 pays dévastent depuis 2011 la partie la moins conciliante du monde arabe. Déferlant de tous les coins et recoins de la planète, de langues et de cultures différentes, ils sont mus par un furieux désir de sacrifice. La mort de soi et des autres se présente comme l’ultime réponse à l’inanité de leur existence. Ce culte de la mort est essentiellement l’expression d’un nihilisme hypermoderne. Selon Bernard Stiegler, cette vague de haine qui secoue le monde est à mettre sur le compte de la disruption(5). Celle-ci consiste en une rupture brutale provoquée par le rythme insoutenable des innovations apportées par les nouvelles technologies. En effet, à chaque fois que dans l’histoire s’opère une révolution technologique, elle s’accompagne de sérieux bouleversements sociaux. Le World Wide Web avec son milliard de sites internet, ses cinq milliards de smartphones et ses réseaux sociaux vient parachever le travail de désindividuation et de massification entamé depuis quelques décennies par le cinéma et la télévision. C’est dans ce Far West virtuel que le capital, complètement désinhibé, va élire domicile, piétinant sans vergogne les règles sociales les plus élémentaires. Envoûté par ses fétiches évanescents, infantilisé, uniformisé, grégaire, l’individu croule sous le poids d’une double faillite économique et symbolique. Stimulé par un marketing de plus en plus agressif qui vise son inconscient, il s’oriente toujours vers plus de consommation compulsive. La libido en tant que mécanisme de sublimation et donc d’investissement social cède la place à l’hégémonie des pulsions. C’est ce processus de désublimation qui plonge ainsi le sujet contemporain dans les illusions d’une immédiateté pulsionnelle balançant entre manque et ennui. Tout se passe en effet comme si le consommateur cherchait désespérément à combler une béance qui ne cesse de s’approfondir. Une totale addiction qui finit par tuer le désir. «Il n’y a rien de plus dangereux que la destruction du désir», affirme Bernard Stiegler : c’est la psychose comme fait social massif. Des gens qui souffrent de leur désir, c’est la névrose, des gens qui souffrent de ne plus avoir de désir, c’est la psychose. C’est aujourd’hui un phénomène mondial et de masse, compensé par l’hyperconsommation. Plus cette consommation addictive compense la perte de désir, plus elle entretient cette perte. Un cercle vicieux qui conduit de plus en plus de gens à un total désespoir. Quand l’immédiateté pulsionnelle exclut toute forme d’investissement social que permet la libido, elle ouvre la voie à la pulsion de mort. Quand il n’y a plus rien, ni modèle politique, ni utopie, ni espoir, ni solution et que les représentations du possible s’arrêtent, on s’achemine inéluctablement vers la destruction de soi et des autres. Comment expliquer sinon cette obsession du suicide et du massacre qui caractérise notre époque ? Quand le Norvégien Anders Brievik trucide de sang-froid 76 jeunes, quand l’Allemand Andreas Lubitz s’écrase avec son avion entraînant avec lui la mort de 149 personnes, quand un sexagénaire américain se donne la mort après avoir massacré, à Las Vegas, une soixantaine de ses compatriotes et en avoir blessé plus de cinq cents, quand les tueries perpétrées par l’armée birmane provoquent l’exode massif de la minorité musulmane des Rohingya, quand de jeunes Européens de souche ou d’origine maghrébine se transforment soudainement en coupeurs de têtes, on est frappé par la convergence des obsessions mortifères qui animent des gens aussi différents. Cette hantise morbide de l’épuration vise non seulement l’ethnique et le confessionnel, mais cible l’ensemble de la société et prend l’allure d’une guerre de tous contre tous. Cette aspiration à la destruction de tout, autant par haine de l’autre que par dégoût de soi ne peut avoir pour nom que le nihilisme. Ce désespoir généralisé, reflet d’un monde en plein désordre économique, social et symbolique marque l’échec cuisant de l’idéologie du progrès et de l’économie néolibérale(7). Nous nous trouvons aujourd’hui pris dans le tourbillon d’une crise du sens où tous les repères semblent perdus. La mise à mort du salariat due à l’introduction des nouvelles technologies dans les circuits de production pousse des masses de plus en plus importantes de chômeurs au désespoir le plus total. En même temps, face à la réduction de leur part de la plus-value, les investisseurs préfèrent se tourner vers la spéculation financière. Ils ne font en fait qu’ajourner la crise par toutes sortes de subterfuges qu’offre l’économie fictive. Incapable de reconnaître sa stérilité, le capital invente la chimère du crédit et de l’endettement, s’adonnant ainsi à une autophagie délirante. La crise de 2008 n’a finalement servi à rien et l’automate poursuit malgré tout sa course insensée. A l’anomie hypermoderne de ce début de siècle répond le nihilisme dévastateur de tous ces laissés-pour-compte d’un ultralibéralisme de plus en plus envahissant. Ainsi nihilisme et néolibéralisme ne cessent de soumettre le monde à leur furie anomique. Cette descente aux enfers devient d’autant plus préoccupante lorsque de toutes parts des scientifiques affirment que la Terre est entrée depuis un bon moment dans une nouvelle ère géologique : l’anthropocène. En effet, l’homme a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible de survivre. Or, selon le sociologue Andeas Malm, ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à «l’âge de l’homme» comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à «l’âge du capital»(8). Pour de nombreux spécialistes, l’humanité doit impérativement sortir au plus vite du capitalocène si elle tient à sa pérennité. Face à toutes ces impasses, le monde s’engage dans un mouvement régressif généralisé. C’est comme si depuis l’implosion de l’URSS la nature reprenait tous ses droits. Le dépérissement de l’Etat-providence et le retour progressif du capitalisme sauvage du XIXe siècle constituent une tentative désespérée de remettre sur pied une économie de marché chancelante. Le démantèlement de la Yougoslavie pendant les années 90’ ouvre un nouveau cycle de guerres sanglantes mettant à feu et à sang les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen et le reste suivra probablement... Le dépeçage de l’ex-URSS a permis de son côté l’encerclement de la Russie alors que les intrusions de plus en plus hasardeuses, de plus en plus risquées de l’armée américaine en mer de Chine méridionale visent l’étranglement de l’Empire du Milieu. Une ruée vers l’Est qui s’inscrit dans la continuité des 200 guerres livrées depuis 1945 par l’Occident afin de maintenir son hégémonie sur l’ensemble planétaire avec près de 41 millions de morts et des centaines de millions de blessés et de déplacés. Cette ruée vers l’Est fait penser aux théories géopolitiques d’un Mackinder ou d’un Spykman, le premier croyait que celui qui contrôlerait le Heartland (l’Eurasie) dominerait le monde, le second pensait au contraire que le contrôle du Rimland (Europe occidentale, Moyen-Orient, Chine) permettrait cette domination. Si Hitler en envahissant l’Union soviétique pendant la deuxième guerre mondiale s’inspirait de la théorie de Mackinder, Roosevelt adhérait quant à lui à la thèse de Spykman. Les stratèges états-uniens actuels, plus gourmands, visent à la fois le Heartland et le Rimland. Une pareille fureur expansionniste s’inscrit dans le continuum historique d’une modernité conquérante dont les Lumières ne cessent depuis deux siècles d’embraser le monde. En ce début de millénaire, une guerre mondiale qui ne dit pas son nom est en train de ravager le Moyen-Orient. Alors que les guerres inter-étatiques européennes avaient pour objectif la consolidation des Etats-nations, les conflits intraétatiques actuels visent au contraire la dislocation des nations. Des guerres fratricides déchirent depuis des années des régions entières de l’Asie et de l’Afrique. En Europe, après l’implosion de l’URSS et de la Yougoslavie le phénomène semble toucher même des pays occidentaux tels que l’Espagne ou encore l’Ecosse. L’Etat-nation que Hegel plaçait au summum de l’Histoire serait-il donc tombé en désuétude sous les coups de boutoir de la mondialisation ? Il faut dire que la globalisation d’un côté et le dépérissement de l’Etat-providence de l’autre ont fini par ébranler ce modèle politique. Or, pour le politologue J. F. Bayart(9) croire que les Etats-nations sont de plus en plus repliés sur eux-mêmes, se désagrégeant face à une mondialisation envahissante n’est que pure illusion. Au contraire, depuis deux siècles les Etats-nations ne font que proliférer au fur et à mesure de l’extension du marché mondial. Cette universalisation de l’Etat-nation résulte de la décomposition de l’Empire austro-hongrois, de l’Empire ottoman ainsi que des Empires coloniaux britannique et français. Le passage d’un monde d’Empires tolérant la diversité à un système international d’Etats-nations imposant aux peuples l’unité culturelle a complètement bouleversé les relations internationales. Du Printemps des peuples au XIXe siècle au Printemps Arabe actuel, la globalisation se présente comme une triangulation entre trois processus synergiques : l’intégration d’un certain nombre de marchés, l’universalisation de l’Etat-nation et la montée des identitarismes. L’Etat n’est nullement la victime de la globalisation, il en est plutôt le produit et l’outil répressif, la définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté dont la purification ethnique est le mode opératoire en est l’expression idéologique majeure. Bayart qualifie cette triangulation de matrice nationale-libérale, nationale pour le petit peuple, libérale pour les riches. C’est au moyen d’un tel oxymore que les élites réussissent à mystifier et à manipuler les masses en exaltant leurs fantasmes identitaires. Tel était le cas du peuple allemand sous le règne du national-socialisme. Fragilisés par leur ethnocentrisme séculaire, abusés par une armada de médias-mensonges, une partie de plus en plus importante des peuples occidentaux se laisse encore une fois prendre au piège. Après un répit de quelques décennies marquées par des clivages sociaux et politiques autour de valeurs de liberté et d’égalité, voilà que ressurgissent les vieux démons du fascisme. Pour l’historien Enzo Traverso, les nouveaux visages du fascisme sont une réponse régressive dans un monde désenchanté en panne d’utopies, qui se nourrit de promesses fantasmées d’un passé mythifié. C’est selon cette logique que sionisme chrétien, sionisme religieux juif et wahhabisme ne cessent depuis des décennies d’incarner cette régression mythifiée en promouvant l’idéologie de la fin des temps. De plus en plus d’adeptes de l’eschatologie ont tendance à se considérer comme le dernier bastion des témoins de Dieu dans une humanité en perdition. Seul le retour du Messie est en mesure de faire régner la paix et la prospérité une fois le monde purifié du mal qui l’habite. C’est ainsi que sortis tout droit des Écritures, les cavaliers de l’apocalypse s’emparent avec fracas du réel et partent chacun de son côté à la chasse de son antéchrist. Si les sionistes juifs et chrétiens s’emploient depuis plusieurs décennies à vider la Palestine de ses habitants pour créer leur «Terre Promise», Daech et ses avatars massacrent de leur côté Irakiens, syriens, yéménites et Libyens pour préparer à l’avènement de l’Apocalypse. L’idéologie de l’épuration ethnoreligieuse s’empare par ailleurs des néo-fascistes européens qui font du musulman leur bouc émissaire du moment. On est en réalité en présence d’une sorte de front uni sioniste-wahhabite-néo-fasciste qui vise tout simplement la dislocation du monde arabe, les quelques attentats perpétrés en Europe ne sont là que pour mieux brouiller les pistes et susciter la peur. Cette stratégie du chaos que l’Occident n’a cessé d’asseoir semble aujourd’hui atteindre son point culminant. En effet, le catastrophisme apocalyptique ne cesse de prendre de l’ampleur avec la montée en puissance de la nébuleuse évangélique. C’est la religion qui connaît la plus forte progression dans le monde. Le nombre des adeptes dépasse actuellement le demi-milliard. Dans un pays comme la France, les évangéliques sont passés de 50 000 fidèles en 1950 à 600 000 aujourd’hui. Prosélytes, ils n’hésitent pas à utiliser les techniques du marketing pour convaincre, leurs cultes aux allures de shows galvanisent les foules et rapprochent des gens qui fuient leur solitude et leur vide existentiel. Le phénomène semble gagner le monde entier et s’implante même dans des contrées lointaines telles que l’Afrique, le Moyen-Orient, la Chine et l’Inde, si bien que certains penseurs n’hésitent pas à parler d’un réenchantement du monde. Or, lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette communion avec l’Eternel à travers la musique, la danse et la fraternité joyeuse n’est là que pour mieux cacher la nature ô combien sombre de ce courant religieux. Un prosélytisme virulent anime cette secte pressée d’évangéliser le maximum d’humains avant la bataille finale d’Armageddon. Après avoir eu raison des théologiens de la libération en Amérique latine, les évangéliques conduisent aujourd’hui une double offensive contre les catholiques et contre les musulmans. Ils fournissent désormais le principal encadrement politique aux Etats-Unis et étendent leur influence dans le monde via leur armada de missionnaires. Une véritable multinationale de la manipulation religieuse qui en tant que telle développe des stratégies de marketing et de conquête. L’instrumentalisation de l’évangélisme aux côtés du wahhabisme constitue actuellement l’élément central de la politique étasunienne au Proche-Orient. Les médias occidentaux qui ne cessent d’accuser les islamistes de tous les maux restent absolument discrets sur les agissements sordides des missionnaires évangéliques dans le monde arabe. Les évangéliques, qui s’inscrivent dans le mouvement des chrétiens sionistes, prétendent que la création d’Israël est l’accomplissement de la prophétie biblique annonçant le retour du Messie. Ils se donnent ainsi pour mission l’épuration ethno-confessionnelle de la Palestine historique pour la repeupler de juifs ramenés des quatre coins de la planète à coups de milliards de dollars. Pour ces adeptes de la fin des temps il n’y a ni solution à deux Etats, ni même l’ombre d’un Palestinien foulant leur prétendue «Terre Promise». Ils continuent au mépris de tous d’injecter des sommes colossales pour poursuivre la colonisation de la Cisjordanie. Leurs tentatives d’évangélisation du monde arabe visent en particulier les minorités chrétiennes mais aussi certaines communautés musulmanes dont les origines ethniques pourraient servir à des projets sécessionnistes et anti-arabes : c’est le cas avec les Kurdes d’Irak et de Syrie, mais aussi avec les Kabyles et les Berbères en Algérie et au Maroc. Bien entendu, cette action de prétendue évangélisation, encouragée, financée et protégée par le gouvernement de Washington ne vise en réalité que la déstabilisation et l’affaiblissement des pays arabes. Ainsi, derrière ce rideau de fumée fait d’émotions, de miracles et d’exorcisme, le messianisme des évangéliques ne cesse de prospérer, multipliant le nombre de ses adeptes, tous ces laissés-pour-compte d’un néolibéralisme en plein délire. En ces temps du réenchantement factice, messianisme kabbalistique et évangélisme, tous les deux apocalyptiques, s’en vont en guerre contre Arabes et musulmans pour hâter la venue du Messie. Il faut cependant préciser qu’au moment de la création d’Israël, le sionisme était politique, c’est seulement après la guerre des 6 jours que le sionisme religieux juif, en sommeil depuis le début du XIXe siècle, s’est subitement réveillé entraînant à sa suite l’éveil du sionisme chrétien. C’est ainsi que pendant le premier congrès sioniste chrétien qui a eu lieu à Bâle en 1985, 600 délégués chrétiens de 20 pays différents ont appelé à reconnaître l’aspect prophétique de la création de l’Etat d’Israël. Le congrès a appelé par ailleurs à reconnaître Jérusalem comme ville éternelle offerte par Dieu au peuple juif. Ainsi fut scellée la sainte alliance des deux peuples élus, annonçant le commencement de la nouvelle ère judéo-chrétienne. Aujourd’hui, l’AIPAC et les églises évangéliques sont si puissants qu’ils tiennent toute la classe politique étasunienne en otage. La situation est telle qu’on finit par se demander si vraiment on a affaire à une démocratie ou alors à une théocratie déguisée. A partir des années 70’ le poids de l’électorat évangélique est tel que des présidents comme Reagan, Bush ou alors Trump n’auraient jamais atteint la magistrature suprême sans le soutien de ce mouvement sioniste chrétien. Reconnaissant ou alors par crainte, défiant le monde entier, Trump reconnaît Jérusalem comme capitale éternelle de l’Etat d’Israël ! Et pourquoi pas comme capitale planétaire du Nouvel ordre mondial comme le propose Jacques Attali ! Comme pour narguer les Palestiniens, le président étasunien choisit de transférer son ambassade à Jérusalem le 14 mai, jour anniversaire de la Nakba. Et pour fêter l’heureux événement, la soldatesque sioniste s’est amusée à tirer comme des lapins de jeunes manifestants à Ghaza, tuant plus de 60 personnes et blessant plus de 2700. Un vrai carnage ! Il faut dire que depuis plus de trente ans, la géopolitique occidentale semble s’embourber jusqu’au cou dans les mythes messianiques. Le choc de civilisations n’est en fait que la concrétisation des prophéties messianiques où sionistes juifs et sionistes chrétiens tiennent le beau rôle. Il ne reste alors qu’à donner corps à l’antéchrist. C’est le wahhabisme, cette hérésie schismatique devenue l’idéologie des égorgeurs de Daech qui a été choisi pour remplir cette sale tâche. Sa mission principale est d’éclabousser l’islam. Depuis les années 70’, des troupes wahhabites formées, encadrées, financées et armées par les Etats-Unis et leurs vassaux du Golfe constituent l’armée sous fausse bannière qui a servi à précipiter la chute de l’Union soviétique et qui ne cesse de dévaster depuis 2011 l’Irak, la Libye, la Syrie et le Yémen. Le wahhabisme qui a enfanté les Ikhwan, Al qaîda et Daech n’est pas un simple rigorisme, ni un puritanisme, ni même une pétrification de la foi musulmane, mais une dogmatique exclusiviste, dénué de toute spiritualité, qui fait de la violence une dimension structurelle. Ceux qui s’écartent de la doctrine sont accusés soit de mécréance soit d’apostasie, donc passibles de mort. Cette idéologie rappelle à bien des égards la réforme protestante. Cromwell, au XVIIe siècle, l’Ancien Testament à la main, massacrait catholiques irlandais et écossais, détruit les églises et assassine les prélarts pour imposer sa nouvelle religion. Les deux courants se rejoignent par ailleurs sur un certain nombre de croyances : littéralité du texte sacré, iconoclasme, destruction des vestiges, rejet des traditions et même des institutions. Le wahhabisme tout comme le protestantisme s’inscrivent sans doute dans ces soubresauts que connaît l’humanité à chaque fois qu’elle se trouve confrontée à une crise de sens. L’idéologie wahhabite, loin d’être une radicalisation de l’islam, en est au contraire la négation. Ce violent mouvement nihiliste religieux a été instrumentalisé par les Britanniques pour mener une guerre d’usure contre un Empire ottoman à l’agonie. Les wahhabites passeront ensuite sous contrôle étasunien à la fin de la Première guerre mondiale avec la création de l’Etat arabe saoudien. Djihadistes, c’est avec ce qualificatif que les occidentaux gratifiaient les wahhabites pendant la guerre sovieto-afghane. Aujourd’hui, ces mêmes wahhabites sont chargés d’une tout autre mission, celle de dévaster à la fois le monde arabe et de pervertir l’image que le monde occidental se fait de l’islam, une image déjà suffisamment ternie par plus d’un siècle de colonisation et par les fantasmes dégradants des orientalistes. C’est ainsi que les preux djihadistes se sont subitement métamorphosés en criminels pervers : lapidations, décapitations, immolations par le feu, égorgements… autant de raffinements puisés dans leur livre de chevet, La gestion de la barbarie. Voilà que se concrétise enfin ce fameux choc des civilisations : d’un côté une armée de tueurs sous fausse bannière islamique, de l’autre toute l’armada médiatique que les puissances occidentales ont consacrée au dénigrement et à la diabolisation de l’islam. Or, pour le politologue Olivier Roy(10), toute cette cruauté n’est nullement la conséquence d’une radicalisation de l’islam comme on le laisse souvent entendre, mais plutôt d’une islamisation de la radicalité. Victimes d’un nihilisme générationnel, des jeunes en rupture totale avec leurs familles et leur milieu souffrent de ce que l’historien François Hartog(11) nomme le Présentisme, ce régime d’historicité qui abolit tout lien avec le passé et toute projection dans le futur, enfermant ainsi l’individu dans un présent sans issue. Face à un monde stérile, incapable de produire du sens, de plus en plus de jeunes plongent dans un nihilisme destructeur. Des crimes insensés ponctuent notre quotidien un peu partout sur la planète. Lorsqu’on regarde du côté des Etats-Unis, on est frappé par la fréquence des crimes de masse qui ensanglantent ce pays. Des attentats tout aussi absurdes qu’odieux visent écoles, universités, boîtes de nuit… mais que les médias ont vite fait de jeter dans les oubliettes des faits divers. A ce nihilisme générationnel fait écho un nihilisme encore plus destructeur, le nihilisme millénariste. C’est parmi les nihilistes générationnels que les sectes sioniste, évangélique et wahhabite, toutes millénaristes, viennent recruter leurs adeptes. Daech, devenu EI (Etat islamique) n’a en fait rien d’un Etat et rien d’islamique, ce n’est qu’un conglomérat de mercenaires et de nihilistes qui pensent que leur propre mort est un signe avant-coureur de l’Apocalypse, un présage de la fin des temps. Fasciné par la mort de soi et des autres, l’EI n’est pas, comme l’insinuent les médias occidentaux, un projet de restauration du califat mais une entreprise de démolition, d’anéantissement du monde arabe simplement parce qu’il s’est trouvé là où il ne fallait pas, tout comme d’ailleurs les Peaux rouges ou encore les Aborigènes … Mais ne dit-on pas que l’arrivée du Machiah sera nécessairement précédée des douleurs de l’enfantement ! Il semble que la fin des grands récits a complètement déboussolé une humanité qui n’a rien trouvé d’autre que de replonger dans les profondeurs abyssales de ses mythes. Nous voilà donc témoins de la renaissance de l’homme véritable longtemps enfoui sous la modernité, un homme rendu à son essence première d’Homo religiosus comme le souligne Georges Corm(12). L’identitarisme ethno-confessionnel, plutôt ethnique avec le national-socialisme, vire actuellement au confessionnel avec le national-libéralisme. En instrumentalisant des sectes extrémistes, apocalyptiques, tous ces marchands d’illusions identitaires seront les premiers surpris par l’ampleur catastrophique de leur choc des civilisations. Si pendant la deuxième guerre mondiale les Russes ont mis fin à la démence nazie, qui saura arrêter aujourd’hui cette folie messianique qui incendie le monde arabe mais qui ne manquera pas de s’étendre ? Les risques d’une déflagration généralisée sont grands, surtout lorsqu’on sait qu’Israël, dirigé par des sionistes religieux fanatiques, est en possession de plus de 150 bombes nucléaires et de 6 sous-marins nucléaires. Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres, disait Gramsci. Or, avec des Donald Trump, des John Bolton, des Mike Pompéo ce nouveau monde risque bien de ne jamais voir le jour. En moins de deux ans de pouvoir, le président étasunien a quitté de manière unilatérale des accords internationaux relatifs au climat, au commerce, au nucléaire iranien ou encore au statut de Jérusalem, mettant ainsi en péril le fragile équilibre mondial.   Trump n’est au fait ni un original ni un déviant comme on peut l’imaginer, il s’inscrit plutôt dans le continuum de cette stratégie du choc qui a fait les beaux jours du néolibéralisme et qui atteint aujourd’hui son stade ultime. Les Etats-Unis qui ne cessent de fantasmer à propos de leur empire unipolaire ne sont en réalité qu’un Etat-nation, un gros Etat-nation qui se débat dans ses contradictions d’Etat-nation et qui possède suffisamment de force et de violence pour dominer et pour détruire, mais rien pour rassembler.    Par Fethi Gharbi   Notes : 1)- Alain Ehrenberg , La fatigue d’être soi. Dépression et société. 2)- Claude Dubar : La crise des identités 3)- http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20151002.OBS6923/une-tuerie-de-masse-par-jour-aux-etatis-unis-plus-de-morts-que-par-le-terrorisme.html 4)- Fethi Benslama : Un furieux désir de sacrifice 5)- Bernard Stiegler : Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ! 6)- Grandeur thermodynamique exprimant le degré de désordre de la matière 7)- voir l’article : De l’art de gouuverner le monde https://www.legrandsoir.info/de-l-art-de-gouverner-le-monde.html 8)- http://revuelespritlibre.org/anthropocene-ou-capitalocene-quelques-pistes-de-reflexion 9)- Jean François Bayart :  L’immpasse national-libérale 10)- Olivier Roy : Le Djihâd et la mort 11)- François Hartog :  Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps 12)- Georges Corm : La question religieuse au XXIe siècle    

Mahfoud Boucebci : Un homme libre

Il fut l’un des premiers intellectuels assassinés. Psychiatre de renommée internationale, le professeur Mahfoud Boucebci (55 ans) a été assassiné devant son service de l’hôpital psychiatrique Drid Hocine, le 15 juin 1993. Trois semaines seulement après l’assassinat du journaliste et écrivain Tahar Djaout. Curieuse coïncidence, le Pr Boucebci était dans le comité vérité sur l’assassinat de Djaout. Vingt-cinq ans après ce lâche assassinat, Mahfoud Boucebci demeure cette figure symbolisant la résistance. Un hommage lui a été rendu à l’occasion du 116e colloque international de l’Association du congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française tenu à Bastia (France). Le docteur Saïd Sadi, qui a longuement côtoyé le professeur, a retracé les multiples engagements de l’intellectuel. Parler du parcours du professeur Mahfoud Boucebci, c’est appréhender une phase historique particulière de l’Algérie en général et de son université en particulier. J’aimerais pour ma part intervenir devant vous non pas pour honorer un souvenir ni cultiver une nostalgie, toutes choses que nous devons à notre illustre maître, mais rappeler ici les grands axes de sa philosophie et les principes qui ont guidé sa vie professionnelle car ils seront toujours utiles quand l’Université algérienne sera restituée à sa vocation de lieu de libre débat et de distribution du savoir. Avant de nous immerger dans cette vie si riche et si dense, il est peut-être nécessaire de rappeler quelques éléments de contexte au moment où Boucebci a eu à exercer sa profession. Après l’indépendance, l’Algérie a fait un certain nombre de choix doctrinaux et politiques qui n’étaient pas sans incidences sur l’université. A la faculté de médecine, ces orientations se traduisirent rapidement par des décisions qui signaient une volonté de rompre avec la pratique médicale universelle. Le serment d’Hippocrate fut éliminé ; les codes de l’éthique et de déontologie furent abolis. On tenta même de leur substituer un code islamique. L’initiative n’aboutit pas, mais la tendance était annoncée puisqu’à partir du milieu des années 70’ le ministère des Affaires religieuses parvint à faire interdire l’intervention des étudiants sur cadavre dans les travaux d’anatomie… Plus spécifiquement, la psychiatrie était dominée par un fanonisme discutable mais non discuté pour des considérations politiques qu’il serait trop long d’évoquer ici. Quand Boucebci obtint son agrégation en 1972, les franchises universitaires étaient déjà largement érodées et l’Université algérienne avait entamé une involution générale qui est toujours à l’œuvre. Sans contester frontalement cette spirale descendante, Boucebci, auquel on ne connaît aucune accointance partisane, entreprit rapidement de se fixer les limites au-delà desquelles il n’accepterait pas de négocier dans l’exercice de son métier. A l’hôpital Mustapha où il avait commencé, il fit rapidement savoir que ses consultations ne dérogeraient pas aux normes universelles de la visite médicale. A titre d’exemple, les agents de sécurité étaient invités à laisser seul avec son médecin un interpellé ou un détenu qui nécessitait un examen. Plus tard, quand il dirigea l’hôpital de jour «Les Oliviers», il imposa le secret médical à tout son personnel alors que le délitement gagnait plusieurs services médicaux qui cédaient de plus en plus devant diverses injonctions administratives. Mais c’est en prenant en charge le service de Drid Hocine qu’il se distingua par une conception pédagogique et une gestion administrative où, faisant valoir ses convictions éthiques, il structura des unités de soins qui n’avaient rien à envier à leurs semblables occidentales, assumant de s’inscrire comme acteur de la psychiatrie francophone au moment où l’éducation nationale était dédiée à un panarabisme hégémonique. Il suffisait de rentrer dans le bloc abritant son service pour voir la rigueur de ses prises en charge. La propreté des lieux, la tenue du personnel, l’accueil de la secrétaire comme les subtiles décorations des couloirs contrastaient avec les autres sites. La qualité de l’enseignement était calibrée sur les programmes et volumes des plus grandes facultés et les examens se déroulaient dans des normes qui ont longtemps permis à ses disciples de bénéficier des conditions d’inscription privilégiées pour celles et ceux qui souhaitaient prolonger leur cursus à l’étranger. Les étudiants étaient invités à s’abonner aux revues les plus prestigieuses et la formation post-universitaire était un complément pérenne et soutenu de l’excellence de son enseignement. Les publications scientifiques de son service étaient de loin les plus régulières et les plus nombreuses de la faculté de médecine et elles ne tarderont pas à avoir une résonance qui dépassait les frontières du pays. Mais il me semble que la substance de son enseignement psychiatrique était portée par quelque chose à la fois d’ordinaire et de précieux. Il tenait à ce que ses disciples sachent qu’avant de prospecter un cas pathologique, avant de tendre coûte que coûte à une stérilisation symptomatique, il fallait entendre l’histoire d’une vie qui a mal tourné parce que le patient, développant tel ou tel symptôme, n’a pas pu ou su trouver la bonne clé pour ouvrir les portes de sa vie. Il convenait donc de se conditionner pour toujours écouter afin de bien comprendre l’origine de la faille existentielle avant d’envisager un projet thérapeutique qui, nécessairement, devait impliquer l’entourage. C’était là une manière de trouver des relais dans l’accompagnement thérapeutique, mais aussi de «socialiser» la maladie mentale. La communication sur le handicap mental, auquel il avait consacré un ouvrage, rappelée parmi d’autres titres par le professeur Darcourt qui m’a précédé à cette tribune, était l’une de ses grandes préoccupations. Avec une priorité assez nette pour l’enfance. Je crois que l’on peut dire qu’au-delà de sa grande disponibilité, Boucebci était un vrai transmetteur de savoir. Parallèlement à cette exigence qualitative, Mahfoud Boucebci s’est aussi signalé assez tôt par une large ouverture sur la société. Il avait initié et accompagné des associations de parents de handicapés, des femmes célibataires, des enfants abandonnés, de toxicomanes… Toutes les cibles de ces structures avaient une caractéristique commune : c’étaient des marginalisés, des rejetés, des abandonnés, des stigmatisés... Pour assurer une meilleure audience à ses travaux et entraîner ses collaborateurs vers la pédagogie de l’effort permanent dans une université algérienne déclinante, le professeur Boucebci sera la cheville ouvrière des Journées franco-maghrébines de psychiatrie dont il fut l’un des membres fondateurs et l’un de ses principaux animateurs. La Tunisie et le Maroc étant moins susceptibles sur la question de la francophonie, il contourna, par la solidarité régionale, les rigidités idéologiques qui réduisaient considérablement les moyens logistiques nécessaires à ses recherches. En dépit de la rigueur qui inspirait et guidait sa conduite, les étudiants qui recherchaient une formation académique digne des canons universels se bousculaient pour se faire inscrire chez lui. Et la qualité des soins que ses équipes dispensaient avait fait de son service un lieu de référence médicale. Il n’était d’ailleurs pas rare que les dirigeants le sollicitent pour leurs proches. Il ne les refusait pas sous la seule condition qu’ils se soumettent aux règles s’appliquant à tous en matière de rendez vous, de visites… Malgré des contraintes considérables, Boucebci a pu initier et valoriser la psychiatrie algérienne dont nous avons vu sinon la genèse du moins l’émergence. Dans les faits, le service du professeur Boucebci était l’ultime matrice où survivaient encore les franchises universitaires. Cette notoriété avait ses avantages et ses limites. L’afflux des scientifiques, la performance médicale et la renommée internationale qui caractérisaient cette oasis ne tarderont pas à susciter rumeurs, sarcasmes et bientôt obstructions. L’adhésion à la psychiatrie francophone était sournoisement assimilée à une douteuse francophilie, l’autorité scientifique relèverait, selon ses détracteurs, d’un mandarinat en décalage avec le nivellement dicté par l’égalitarisme prôné par le «socialisme spécifique» et la reconnaissance internationale était la conséquence d’une complicité intellectuelle avec des milieux hostiles au pays… Boucebci, qui passera beaucoup de temps à déminer ces chausse-trappes, ne se démontera pas pour autant. Mieux, et selon une personnalité bien affirmée, il assumera un engagement humanitaire encore plus déterminé. Lorsque je le solliciterai pour faire partie des membres fondateurs de la Ligue algérienne des droits de l’homme, il donnera son accord sans hésiter, sachant que l’initiative participait d’une démarche iconoclaste dans un régime politique interdisant toute instance non inféodée au parti unique. Quand la répression viendra, Boucebci sera épargné, probablement protégé par sa réputation. Pour autant, il ne se défilera pas devant ses responsabilités. Une fois devant la Cour de sûreté de l’Etat, juridiction d’exception où nous avions été déférés, lui et le professeur Mahfoud Keddache, seront les seuls universitaires à venir témoigner en notre faveur. Ce n’est pas pour parler de moi, mais je pense que l’épisode que je vais vous narrer mérite d’être rapporté car il dit beaucoup de la ferveur et de l’intégrité morale de l’homme dont nous célébrons la mémoire aujourd’hui. Après nos condamnations, j’alertai la Fédération internationale des droits de l’homme pour faire valoir mon droit à passer mes examens en prison comme le permet une disposition internationale ratifiée par l’Algérie. Le comité pédagogique accéda à ma demande et je pus subir les épreuves en détention, mais en temps et en heure, avec mes confrères et fus admis. Les services de sécurité sommèrent le ministère de l’Enseignement supérieur d’invalider mon examen, ce qu’ils firent. Notre maître eut alors cette action d’éclat en rendant publique sa démission du comité pédagogique national dont il était président. C’était Boucebci. Quand le fondamentalisme commença à projeter ses premières prétentions sur la communauté universitaire, beaucoup d’enseignants livrés à eux-mêmes par un pouvoir menacé par sa création s’employèrent à négocier des compromis plus ou moins acceptables. D’autres ont décidé de quitter le pays. Boucebci restera en Algérie. Il continuera à exercer sans concession ni provocation et ne cédera aucune parcelle de ses prérogatives. Il sera assassiné devant son service le 15 juin 1993. Il est mort comme il a vécu : libre. C’est pour cela que nous devons nous réapproprier les valeurs qui ont structuré son combat au-delà des hommages qu’il mérite. Son parcours parle à notre présent et peut encore éclairer notre avenir.   Par Saïd Sadi Psychiatre et homme politique  

Pouvoir d’achat et inflation marqués par une conjoncture socio-économique inquiétante

Quelle que soit la manière dont on aborde aujourd’hui les problèmes socio-économiques et financiers de l’Algérie, les problèmes de l’inflation, du pouvoir d’achat, du chômage, et leurs contours demeurent la toile de fond qui domine tous les autres. L’objectif dans notre contribution, c’est de rechercher en fait, soit théoriquement, soit pratiquement, à quel système de prix nous obéissons. Cette question stratégique nous amène à parler du sujet qui nous préoccupe et qui occupe les devants de l’actualité nationale et à poser le grand problème dont tout le monde aujourd’hui est conscient, il s’agit des subventions généralisées sans ciblage dont le total des sommes consacrées aux transferts sociaux, directs et indirects, représente entre 25 et 28% du PIB, qui compriment artificiellement les prix réels en Algérie. Cela veut dire que la loi de l’offre, de la demande et de la concurrence soit à la base de la pratique quotidienne des prix. Il n’y a qu’à observer les prix à l’international qui baissent dans la vie quotidienne plutôt que d’augmenter, même si les prix du baril de pétrole dépassant les 100 dollars. En Algérie, les prix de nos importations augmentent presque chaque année et ceux de nos exportations diminuent presque chaque année, comme nous le verrons dans les lignes qui suivent. En réalité, l’économie algérienne est un gigantesque système administratif ou d’économie administrée, bien que l’économie de l’Algérie s’apparente dans son aspect à celle des pays en voie de développement. En effet, aborder la question des prix ou du pouvoir d’achat sans avoir notamment à l’esprit cette donnée fondamentale équivaudrait à ne pas faire preuve de réalisme. Notre pays risque de revenir à la case départ si l’on tient encore à cette vision que le développement économique s’assimile aux dépenses monétaires et aux réalisations physiques sans se préoccuper des impacts et des coûts économiques et financiers qui ont des incidences directes sur les prix et le pouvoir d’achat des Algériens et l’investissement. L’Algérie, pays non encore industrialisé, a besoin surtout d’une industrie de produits manufacturés et agroalimentaires, dont l’agriculture et l’industrie de production et de transformation sont et doivent être de façon accrue nos deux grands secteurs productifs. L’effort dans pareil domaine restera cependant fort limité pour justement maîtriser les problèmes de l’inflation, du pouvoir d’achat et du chômage. Rappelons-nous des sacrifices de la population algérienne en 1988, date de l’explosion sociale concernant la tragédie nationale du 5 Octobre 1988 et du rééchelonnement, en 1994, de sa dette extérieure estimée à 26 milliards de dollars et contrainte d’exécuter un dur plan d’ajustement structurel, car ayant accusé un retard dans les réformes structurelles (micro-économiques, macro-économiques et institutionnelles), dont on connaît les répercussions négatives. La question essentielle qui se pose est donc celle de savoir comment passer d’une économie de rente à une économie productive compétitive et concurrentielle s’insérant dans le cadre des règles et mécanismes de l’économie de marché afin de prendre la bonne voie du redressement économique de l’après-pétrole. Pour notre part, nous avons toujours plaidé et plaidons toujours pour la réalité des prix et des salaires. Nous plaidons aussi pour la libéralisation du commerce, des prix des biens de consommation et pour la réalité des salaires. Il faut arrêter, à notre humble avis, de subventionner des produits de consommation qui n’apportent rien de bon à l’économie nationale, car la pratique commerciale quotidienne contredit les efforts de l’Etat pour mener à bien la politique sociale. L’augmentation normale des prix est certes un phénomène universel. Ce qui est en cause ici, ce sont ces subventions généralisées qui compriment artificiellement les prix réels du marché et dont l’inflation dépasse le taux admis qui est de 3%. L’inflation est le cancer d’une économie d’un pays et surtout quand il s’agit d’une économie essentiellement rentière. Nous ne parlons pas du pain, du lait et des livres, où la situation n’est guère meilleure. Et que nos entreprises créent de la richesse au prix réel et de l’emploi. L’administration fiscale appréhende l’assiette fiscale qui s’avère petite et essentiellement soutenue par l’impôt sur les revenus des salariés et retraités, et que les phénomènes de l’informel, des ventes sans factures, d’achat de factures ou d’échange de factures croisées, d’évasion fiscale, le transfert illicite des devises vers l’étranger soient stoppées. Les importations et exportations frauduleuses constituent également un immense gisement fiscal. La politique de la vérité des prix qui va tendre, d’une part, à ce que le marché soit au service des intérêts stratégiques d’un pays et préserve les intérêts du Trésor pour permettre à l’Etat de dépenser l’argent public de façon judicieuse et donc de faire un bon usage des finances publiques au profit de la collectivité nationale et, d’autre part, à rationaliser la consommation par la mise en place de l’indemnité de compensation des prix et la réforme des subventions des prix et produits pour combattre l’informel et éviter le gaspillage et l’évasion des produits hors de nos frontières. En effet, tous les pays ayant atteint un haut niveau de développement à l’instar des pays développés et émergents ont reconnu la nécessité et l’intérêt grandissant d’une économie de marché. Oui, on peut faire carrière dans la politique, mais c’est dans l’économie que l’on se fait un nom et une renommée. L’économie est la science de la rationalité des décisions, de régulation et d’une manière générale de l’ordre économique, commercial et financier. Parler de l’inflation, dans le contexte actuel de la crise pétrolière et monétaire qui secoue le pays, dans un esprit démocratique revient effectivement à aborder un sujet qui soulève, d’une part, la forte étatisation du système économique et financier et, d’autre part, qu’aujourd’hui l’Algérie ne vit pas sous le système de la liberté des prix. Elle ne vit pas également sous celui du prix administré. L’Algérie vit d’une certaine manière, et toute proportion gardée, une situation que l’on peut rapprocher à l’absence d’une véritable économie compétitive et concurrentielle, à laquelle nous assistons à des tendances monopolistiques dans la sphère informelle qui contrôle plus de 50% de la consommation, faisant que les réseaux commerciaux entre le producteur et le consommateur ont tendance à se multiplier, alors que la marge commerciale peut représenter 2 à 3 fois le prix de production, ce qui ne peut que décourager le producteur et l’orienter vers des activités spéculatives dans l’informel. Il va sans dire que la volonté politique d’encadrer ou à administrer les prix s’avère d’une efficacité limitée, sinon il faudrait des milliers de contrôleurs qui ne changeraient d’ailleurs pas la problématique dans la mesure où le contrôle des prix repose sur le commerçant détaillant qui ne fait souvent que répercuter ses surcoûts sur le consommateur. Il importe de noter à ce sujet que durant ce mois sacré de Ramadhan 2018 le ministre du Commerce avait dit, le 17 mai 2018 dernier, qu’il y aura une baisse des prix dans trois jours. Le temps a largement expiré et les prix flambent à ce jour. La maîtrise de l’inflation et l’amélioration du pouvoir d’achat se mesurent par la contribution à la valeur ajoutée des entreprises. En effet, dans une option d’économie de marché on ne peut confondre stratégie des entreprises et stratégie de l’Etat. C’est une question-clé qui marquera le plus le nouveau visage économique de l’Algérie. Les pouvoirs publics devront faire face à la politique d’austérité marquée par une conjoncture socio-économique inquiétante que traverse le pays, très affecté notamment par la baisse des prix du pétrole. Les Algériens vivent des fins de mois de plus en plus difficiles, marqués par la cherté de la vie, le pouvoir d’achat a diminué de près de 60%, selon les statistiques. Globalement, les salaires et les pensions de retraite de la classe moyenne et la couche pauvre demeurent tirés vers le bas par la dévaluation de la monnaie nationale, gonflant d’ailleurs artificiellement les recettes fiscales et le Fonds de régulation des recettes (FRR). La chute, chaque année, de près de 10% du pouvoir d’achat accroît l’endettement des ménages et accélère les revendications sociales pour une augmentation des salaires qui, à leur tour en cas de non-productivité, accélèrent l’inflation. Nous estimons que ce recul du pouvoir d’achat de la classe moyenne et des retraités est le prix à payer dans une société qui ne produit presque rien et vit de la rente pétro-gazière. Réalité dictée par le besoin pour faire fonctionner le pays dont les importations couvrent près de 75% des besoins des ménages et des entreprises, dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15%. Cette hausse multiple et généralisée des prix et des services à la consommation qui s’explique à notre avis par quatre raisons essentielles. La première raison est la dévaluation successive du dinar et la révision à la hausse des taxes et impôts. La deuxième raison est liée à la faiblesse d’une politique salariale cohérente privilégiant les créateurs de valeur ajoutée et le travail, le recours au financement non conventionnel sans contreparties productives, la faiblesse de la production et de la productivité. La troisième raison est la non-proportionnalité entre les énormes déficits budgétaires et les impacts socio-économiques et monétaires et donc la détérioration du dinar algérien avec en plus de 40% de la masse monétaire en circulation dans les circuits de l’informel et l’extension de la sphère informelle. La quatrième raison concerne les marchés bancaire et boursier non concurrentiels et insuffisamment impliqués, dont le taux d’intérêt bancaire ne joue pas encore son rôle normatif d’attraction de l’épargne pour agir sur le niveau des prix des biens et services et, par conséquent, juguler le niveau d’inflation avec un impact au niveau du pouvoir d’achat. Faut-il pour autant ne pas prendre de décisions ? Notamment envisager des réformes structurelles, ou du moins une révision de l’actuelle politique socio-économique, comme nous l’avons analysé dans plusieurs contributions depuis 1989. Résultat, les salaires qui n’évoluent ni par rapport à la production et la productivité ni indexés sur le coût de la vie. Le pouvoir d’achat des Algériens à plus de 70% est fonction de la distribution de la rente des hydrocarbures. En effet, la majorité des travailleurs, retraités et Algériens en général, dont près de 70% ont un revenu net inférieur à 40 000 DA par mois et qui consacrent 70% environ de leurs revenus à l’achat des produits de première nécessité. Les couches pauvres et moyennes sont les premières victimes de cette situation. Avec un Smig à 18 000 DA, un père de famille avec trois enfants ne peut faire face aujourd’hui à la cherté de la vie. Le salaire minimum ne doit pas descendre aujourd’hui sous les 40 000 DA. Depuis la chute drastique des prix du baril de pétrole en juin 2014, la majorité des produits connaît une hausse graduelle et démesurée provoquant inéluctablement une baisse du pouvoir d’achat des Algériens et en particulier les travailleurs et retraités. Dans ce contexte, l’épargne des ménages risque donc d’être mise à mal et la récente augmentation du niveau de vie des Algériens d’être freinée si l’inflation se maintient à un niveau élevé et si la baisse des prix du baril de pétrole continue de baisser. Pour preuve, le rapport salaires sur le Produit intérieur brut (PIB) est inférieur à 25%, contre plus de 45% à la fin des années 1970 ; il est de plus de 60% pour les pays développés et émergents. Qu’est-ce que l’inflation ? Nous pouvons dire que l’inflation est une hausse des prix et nous pouvons également dire que c’est en fait la valeur économique de l’argent qui déprécie ou dévalue ; le raisonnement est valable dans les deux sens. Si vous préférez exprimer cette idée en termes plus économiques, vous pouvez dire que l’inflation est la perte du pouvoir d’achat. En d’autres termes, on dira que l’inflation est la perte du pouvoir d’achat. En d’autres termes plus économiques, on peut dire que l’inflation est la perte du pouvoir d’achat. Qu’est-ce que le pouvoir d’achat ? Le pouvoir d’achat, c’est la quantité de biens et de services qu’un ménage peut consommer avec l’argent qu’il gagne et dont il dispose. Il dépend donc de deux facteurs : l’inflation et le revenu disponible. La maîtrise du processus inflationniste revêt une dimension particulièrement décisive au-delà de ses conséquences socio-économiques. En fait, elle renvoie d’un côté à toute la politique économique du gouvernement et concerne tant des facteurs exogènes du marché que les départements ministériels, et de l’autre côté nos entreprises engendrent aujourd’hui plus de charges que de produits et accusent un déficit important de management et qui sont bien loin de l’ouverture à l’international et du démantèlement tarifaire douanier dans le cadre de l’adhésion future de l’Algérie à l’OMC. D’où l’urgence et l’importance aujourd’hui d’une démarche socio-économique cohérente adaptée à une économie de marché ; en effet, en Algérie l’économie joue un rôle politique et social qu’économique, quand on sait que l’explosion des déficits budgétaires que notre pays enregistre depuis 2008, avec notamment une croissance sans précédent de la dépense publique de près de 50% du PIB. Les déficits prévisionnels qui se situaient en moyenne entre 8 à 28% du PIB, générant des pressions sur l’inflation et par conséquent sur la hausse des prix et des intérêts bancaires. Ces dépenses continuent à ce jour d’aggraver les équilibres macro-économiques pour financer chèrement les projets d’investissements publics et cela en dépit du fait que le pays connaît encore en 2018 un important déficit budgétaire de 1800 milliards DA, soit l’équivalent de 20 milliards de dollars. Ce déficit n’est couvert que par les emprunts du Trésor auprès de la Banque d’Algérie. Dans une économie normalisée, quand on y injecte 1% du PIB, ce dernier s’accroît selon les experts de 2 à 3%. Or, l’Algérie injecte 28% du PIB par an pour obtenir une croissance de 3% du PIB, alors que le taux de croissance économique aurait dépassé 10%. Dans ce cadre, trois éléments positifs permettront de mesurer l’effort entrepris en termes de réalisations : les infrastructures, les équipements collectifs et les infrastructures de transport relevant du caractère commercial, entre autres : métro, tramway, autoroutes, ports, aéroports… aujourd’hui peu rentables et qui contribuent faiblement à atteindre les objectifs économiques et financiers du pays et par conséquent l’élévation du niveau de vie des Algériens. On peut dire que l’Algérie finance son budget au prix fort qui se fait de manière directe sur les fonds du Trésor public, sans la participation des investisseurs ; bien entendu, le maintien du déficit sur plusieurs exercices consécutifs n’est pas le signe ou un élément d’une bonne santé économique, mais un facteur de déstructuration pour l’économie d’un pays ou d’une entreprise. Il est constaté notamment que notre économie repose entièrement sur une monnaie dépendant à près de 90% de la rente, le recours au financement non conventionnel (l’usage de la planche à billets), les subventions, les exonérations d’impôts et taxes, la suppression des intérêts sur les crédits bancaires via les dispositifs de l’Etat, les augmentations des salaires qui continuent à être versés sans rapport avec un accroissement de la production, la productivité, ou encore l’efficacité économique. Ainsi, la rente a largement favorisé la hausse des prix sur le marché, y compris les produits subventionnés et contribué grandement à l’émergence d’une classe de bureaucrates issus d’une politique d’économie dirigée. Il y a aussi et surtout la hausse des importations qui ont pris du poids et commencent à constituer une menace de plus en plus lourde dans le financement de l’économie nationale et qui absorbent déjà nos recettes d’exportation pétro-gazières au détriment de l’investissement productif et de la consécration des valeurs du travail. Cette situation soulève aujourd’hui un sérieux problème de société et de pérennité de l’économie algérienne compte tenu des mutations profondes qui marquent la vie sociale, économique et politique. Le processus budgétaire doit s’aligner sur les pratiques internationales, en particulier la commission parlementaire chargée de la loi de finances doit inclure des experts en comptabilité et en finances certifiés aux normes comptables internationales et en économie pour garantir le processus de planification, d’allocation de ressources et d’exécution pour la construction d’une économie de marché en soutien d’une économie sociale est le pilier sur lequel repose l’avenir de l’Algérie. Sans elles (les pratiques internationales), on ne peut ni évoluer, ni prospérer, ni combattre le chômage, l’inflation, la corruption. Monétiser le déficit budgétaire ne peut qu’accentuer la pression inflationniste qui entraîne une hausse des coûts et prix de revient sur les prix manufacturés et par conséquent lamine le pouvoir d’achat. Mais l’énorme dépendance par rapport aux hydrocarbures est encore plus inquiétante ; on sait que la structure actuelle du secteur économique reste fort dominée par les personnes physiques qui représentent 90% (commerces et services), et seuls 10% sont des personnes morales de statut de société, un déséquilibre qui est sans doute à l’origine de la crise actuelle. En effet, le principe d’équilibre budgétaire, devenu un principe d’équilibre économique, c’est-à-dire sans déficit ou du moins ne dépassant pas le ratio admis qui est de 3% et sans inflation pour permettre à l’Etat de dépenser l’argent public de façon judicieuse, est de faire donc un bon usage des finances publiques. Le rôle de l’Etat est de réguler et d’encadrer l’économie en passant de la régulation administrative à la régulation économique pour la bonne gestion des ressources du pays. Cela pour créer de nouvelles forces productives, d’exportation et de nouvelles capacités de création de richesses et d’emplois, à l’heure où l’actualité braque ses feux sur les grands rendez-vous de l’économie mondiale dont l’entrée de l’Algérie à l’OMC, la zone Afrique et le partenariat stratégique avec l’Union européenne (UE), dans le nouveau contexte des mutations mondiales et régionales. Face aux réformes futures des subventions et transferts sociaux, la question qui se pose est de savoir comment corriger l’actuelle politique socio-économique pour libérer les prix, aller vers la réalité des salaires et le développement de l’activité économique pour lutter contre l’esprit rentier et réhabiliter les valeurs du travail. Force est de constater que le gouvernement tente difficilement la transition d’une économie rentière vers une économie de marché tout en évitant l’amorce de réformes structurelles pour la maîtrise de l’offre et la demande, la stabilisation des prix fondée sur la concurrence, la limitation du commerce de l’informel et l’amélioration de la qualité du produit local. Pour rappel, les statistiques fournies sur l’inflation entre 2009 et 2017 ont été les suivants : en 2009 (5,7%) ; en 2010 (5%) ; en 2011 (4,5%) ; en 2012 (8,9%) ; en 2013 (3,3%) ; en 2014 (2,9%) ; en 2015 (6,7%) ; en 2016 (6,7%) et 8,1% en janvier 2017. Le pays a enregistré un taux d’inflation supérieur aux 3% admis. Sans les subventions des prix, le taux d’inflation dépasserait largement les 10%. En effet, à chaque exercice budgétaire, l’Etat consacre des milliards de dinars aux subventions directes et indirectes, l’équivalent entre 25 et 28% du PIB. Cela va du logement, des prix de produits de première nécessité, en passant par la santé, l’éducation, l’enseignement supérieur, l’agriculture, les œuvres sociales et les différents dispositifs de création de micro-entreprises, de soutien à la croissance et de création d’emploi. Or, en continuant à subventionner les produits de première nécessité — sucre, céréales, huile, carburants, etc. —, l’Etat contribue indirectement à nourrir les réseaux de contrebande. Ces subventions sont totalement inégalitaires puisqu’elles profitent à tous, en particulier les riches et les commerçants, sans cibler ceux qui en ont besoin, les pauvres et les démunis. A titre de comparaison, nous prenons pour exemple parmi tant d’autres le sachet de lait d’un litre subventionné par l’Etat au prix à la consommation 25 DA, le cafetier du coin tire de cette subvention une marge commerciale pouvant représenter 5 à 7 fois le prix d’un sachet de lait en le cédant au détail à ses clients entre 25 et 30 DA le verre et le plus souvent à moitié rempli. Il y a urgence d’un dialogue serein politique, économique, social privilégiant les intérêts supérieurs de l’Algérie afin de réorienter l’actuelle politique socio-économique en conciliant l’efficacité économique et une très profonde justice sociale.   Par ailleurs, le secteur privé en Algérie, d’une plus grande portée, serait un effort pour accorder aujourd’hui une place accrue des salariés au sein du conseil d’administration des entreprises, c’est-à-dire ouvrir le capital social à l’actionnariat des salariés, dont l’objectif de défendre l’intérêt de l’entreprise dans son ensemble. Ce sera aux patronats privés de s’accommoder d’une implication plus forte de ce nouvel acteur, base de nouveaux pactes. Comme aussi le gouvernement ferait un effort pour arracher l’économie à l’emprise de l’administration et restituer aux chefs d’entreprise toutes leurs responsabilités sanctionnées par l’échec ou la réussite. Faire renaître une transformation économique et sociale profonde qui marquera le plus le nouveau visage économique du secteur privé. Il faut que les entreprises privées sachent tirer parti de ces alliés stratégiques que sont les salariés, trop sous-utilisés aujourd’hui dans la performance de leurs entreprises. Il en va sur la durée de la bonne marche des entreprises, et donc de la défense de leurs propres intérêts peuvent se renforcer les uns les autres. Les rencontres tripartites (gouvernement, syndicat, patronats, public et privé) qui se sont succédé ont accumulé des retards sur nombre de points. Les entreprises souffrent énormément du manque de progrès technologique et d’investissements productifs. Ceci dit, une économie sans développement de l’entreprise est une économie nécessairement administrée. En effet, cinquante-six ans après l’indépendance du pays, la structure de l’économie algérienne reste centrée sur près de 90% sur les entreprises du commerce et des services. La raison essentielle qui permet d’expliciter les conditions de l’échec, résultat de l’amalgame entretenu entre l’économie de marché et l’économie administrée. Encore plus le versement de salaires et rappels sans contreparties productives. Ce qui a d’ailleurs perpétué la notion de «Houkouma» (au sens beylik) dans la gouvernance du pays. C’est la raison pour laquelle on n’arrive ni à développer l’offre, ni à produire suffisamment, ni à parvenir à créer suffisamment de richesses et d’emplois durables. Voilà en gros la situation, et de tout cela il apparaît que notre commerce ne se porte pas bien dans un pays où le commerce fait travailler la plus grande majorité de la population, la réorganisation de ce secteur auquel est subordonné le niveau de vie de la population algérienne revêt une importance obligatoire.    Par M’hamed Abaci Financier et auteur

Ne pas céder à la peur ! Protéger nos libertés ! Réhabiliter le débat pluriel !

La dérive était prévisible ! En demandant à la Kabylie «d’accepter de bonne grâce et en toute conscience la mise sur pied d’un corps de contrainte», Ferhat Mehenni a déclenché un séisme de réprobations. Intervenant dans un contexte national, régional et international bien particulier, son «appel de Londres» aura eu toutefois le mérite de relancer le débat sur des questions fondamentales, otages jusque-là des agités du clavier chargés de polluer les réseaux sociaux. Avant même d’ouvrir ce débat, les miliciens de la pensée l’ont déjà enfermé dans un camp, avec ses barbelés, ses miradors, et ses gardiens. Le choix est binaire : l’adhésion aveugle et inconditionnelle à la force «de contrainte» en gestation, ou les crachats déversés sur son promoteur. Malgré les apparences, ces deux options sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce. En excitant les antagonismes jusqu’à la caricature, elles mènent vers un seul objectif : neutraliser la «capacité de nuisance» de la Kabylie, fut-ce au prix d’un grave dérapage. Ni ange, ni démon ! Ferhat Mehenni n’est pas ce «prophète», ce «visionnaire» que ses partisans nous somment d’aduler. Il n’est pas non plus le «traître», le «fou», ou le «mercenaire» diabolisé par ses pourfendeurs qui appellent à sa lapidation. Ce militant politique au long cours a eu ses heures de gloire forgées dans la lutte pour un idéal auquel il a voué toute sa vie. Pour les militants des années 80’, il était le porte-drapeau d’une génération qui a ébranlé, les mains nues, la dictature du parti unique. Au risque de donner une nouvelle crise d’urticaire aux analystes de bistrot, oui, il était le «meilleur d’entre nous», malgré les dérives en cours qui appellent plus à la réflexion et à la vigilance qu’à l’excommunication. Si la passion est le carburant des luttes extrêmes, une «drogue» qui peut pousser jusqu’à l’ultime sacrifice pour défendre une valeur, une conviction, un projet ou même une crête, elle ne doit pas brider ce devoir de lucidité et la part de la raison, qui restent les ultimes remparts contre les aventures tragiques et les suicides collectifs. Stratèges de comptoir Dans cette période trouble de notre histoire tourmentée, il faut résister aux simplifications caricaturales et au confort du prêt-à-penser. Malgré les appels pressants au lynchage d’un homme qui a tout donné pour la cause des libertés, de la Kabylie, de l’Algérie, il incombe à ses anciens compagnons de lutte, comme aux jeunes militants du MAK, de protéger Ferhat Mehenni. D’abord contre ses propres démons. Si, dans la phase historique actuelle, le projet indépendantiste peut paraître comme une diversion qui risque de virer au tragique, son expression démocratique est légitime dès lors qu’elle reste pacifique. Il serait donc malvenu de donner quelque crédit, et encore moins de rejoindre la horde de hyènes qui bavent sur son visage, la meute qui tente de lui mordre les mollets, ou les «patriotes» gastriques qui éructent leur amour d’une Algérie fantasmée, qui ne trouve grâce à leurs yeux que dans la peau d’une vache à traire. Pour toutes ces raisons, les agents infiltrés dans l’entourage du vieux militant pour tirer les ficelles à l’ombre de sa notoriété, doivent être démasqués. «Ministres» d’opérette, dont certains ont été exclus d’organisations antérieures en raison de leurs «fonctions» d’indics confirmés de la police politique, affairistes véreux nommés «ambassadeurs» qui ont fait fortune dans le commerce de la «libération du peuple kabyle», tous ces stratèges de comptoir rentrent curieusement en Algérie par le salon d’honneur de l’aéroport d’Alger, sans être inquiétés ! Au même moment, les jeunes militants du terroir, des étudiants pour la plupart, se font embarquer par la police pour avoir collé une affiche appelant à la commémoration du 20 Avril. Et puisque la guerre de Libération nationale reste, pour ces faussaires avec ordre de mission, une référence symbolique dans ses travers les moins glorieux, imagine-t-on un ministre du GPRA/FLN se rendant à Paris pour animer un meeting pour l’indépendance de l’Algérie, et rejoindre Tunis en passant par le salon VIP d’Orly escorté par une escouade du SDECE, les services secrets français de l’époque ?... La voie pacifique : Une frontière politique et morale Au-delà des personnes, il reste l’essentiel : les enjeux politiques. Rappelons ici que le MAK a été créé dans la fureur de la répression du Printemps noir de 2001, à la veille de la marche du 14 juin, à Alger, au cours de laquelle des repris de justice étaient mobilisés pour jouer les agents provocateurs. Le soir, au journal de 20h de l’ENTV, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur félicitait ces mercenaires «qui ont défendu leur ville contre les envahisseurs venus de Kabylie». Si tout projet politique est discutable, celui du MAK historique qui prônait l’autonomie avait un incontestable mérite. Alors que les manipulateurs de l’ombre excitaient le désespoir d’une jeunesse blessée pour la pousser vers des dérapages violents, Ferhat Mehenni et ses compagnons tentaient de canaliser sa colère en lui offrant un cadre de lutte ordonné, et surtout pacifique. Malgré les divergences et les confrontations, parfois rudes, entre les différents courants politiques qui activent dans la région, et singulièrement à l’université, cette expression pacifique s’est imposée, depuis le Printemps berbère de 1980, comme une ligne rouge sang consensuelle qui a tracé la frontière — politique et morale — entre la légitimité des opinions même les plus outrancières, et le piège des aventures sanglantes, dont nombre de militants avaient fait les frais par le passé. En violant ce consensus qui a évité, jusque-là, l’irréparable malgré les provocations récurrentes, en voulant s’imposer à la hussarde, comme une autorité de fait accompli qui va dicter sa loi aux citoyens et exercer une coercition dont il revendique, déjà, les exactions «inévitables», le GPK est devenu une milice liberticide. Contre la Kabylie. Contre les Kabyles. Le marketing politique de cette sortie de route a été préparé depuis bien longtemps. Par un discours outrancier élaboré par des conspirateurs en cagoule, il vise à isoler la région rebelle de son environnement, la couper de la solidarité nationale, avant de la livrer au chaos. Un discours à la jonction de trois pôles agissants, aux intérêts en apparence divergents, mais qui se recoupent sur le même terrain des opérations : la Kabylie. 1- Pour le pouvoir algérien, il s’agit de neutraliser la région frondeuse, catalyseur potentiel d’une insurrection citoyenne nationale, même si le Grand soir semble peu probable à court terme. Dans le sérail, secoué par les soubresauts d’une interminable guerre de succession, la tentation est forte de reconstruire le consensus en invoquant une fois encore la traditionnelle «main étrangère, relayée par l’ennemi intérieur». Comme dans l’affaire de Cap Sigli, qui avait fait diversion pendant la lente agonie de Houari Boumediène en décembre 1978. Dans un climat d’incertitude qui oscille entre 5e mandat et succession clanique, l’option d’une nouvelle répression sanglante serait d’autant plus légitime qu’elle aura été confortée par des concessions cosmétiques sur les revendications culturelles et identitaires portées par la Kabylie : statut de langue nationale et officielle «aussi» pour Tamazight, Yennayer jour férié, Académie berbère… 2- Pour le Makhzen marocain empêtré dans le bourbier du Sahara occidental depuis la Marche verte de 1973, l’occasion est inespérée de transformer un «problème de décolonisation» géré par l’ONU en conflit bilatéral avec l’Algérie. Le soutien ostentatoire à la déstabilisation de la Kabylie est devenu un levier inespéré, une providentielle monnaie d’échange dans d’éventuelles négociations avec le pouvoir algérien : l’abandon du GPK contre celui du Polisario ! Une position opportuniste qui vire parfois au burlesque. Alors que l’ambassadeur marocain à l’ONU se faisait l’interprète d’une «Kabylie insurgée» en quête d’indépendance, la police royale réprimait violemment les manifestants pacifiques du Rif. 3- Pour les néo-conservateurs américains, qui ont redessiné la carte du Grand Moyen-Orient en faveur de leurs alliés, notamment Israël et l’Arabie Saoudite, une dissidence violente en Kabylie réprimée dans le sang serait le prétexte aux armées des «grandes démocraties» pour prendre pied en Algérie, rétablir la paix et protéger le pays des menaces terroristes qui harcèlent déjà ses frontières. Comme en Irak, en Libye, au Yémen, et en Syrie. Après avoir subi, comme l’Algérie, les dictatures indigènes avec la complicité des anciennes puissances coloniales, ces pays sont plongés, et pour bien longtemps encore, dans un indescriptible chaos. Alliances coupables Ce scénario de l’apocalypse est loin d’être une vue de l’esprit, même si, à force de crier au loup de la «main étrangère» pour discréditer les mouvements sociaux, il a perdu toute crédibilité lorsque la menace, bien réelle, frappe à nos portes. Une analyse sommaire du discours belliqueux contre «l’Algérie coloniale» permet de révéler les dessous d’une agression préméditée. Elaborée par les officines spécialisées dans les coups tordus, il est relayé par les cagoulards qui hantent les réseaux sociaux, en se revendiquant, sans être démentis, du mouvement «souverainiste». Objectif : la mise en quarantaine — au sens bactériologique — de la Kabylie en lutte, pour éviter la contagion citoyenne dans les régions «normalisées». Intolérance, misogynie, propos racistes, sympathie sans complexe pour les services secrets de puissances hostiles sont revendiquées avec une curieuse ostentation… Toutes les digues de l’intelligence, de la logique, de la raison et de la bienséance ont fini par sauter. En France, la proximité d’extrémistes rejetés à la marge de la République est exhibée comme une prise de guerre qui va «conforter le combat de la Kabylie pour son indépendance». Comme l’extrême droite identitaire spécialisée dans la chasse au «bougnoule». Comme Eric Zemmour et les nostalgiques de l’Algérie française qui rêvent de reconquête. Comme Bernard-Henri Lévy, le très peu recommandable va-t-en guerre, devenu brusquement un «ami de la Kabylie». Peut-on revendiquer décemment le soutien d’organisations fascisantes et d’individus sulfureux qui, eux, nous considèrent tout juste comme une force supplétive de leurs fantasmes, l’instrument docile de leurs manœuvres ? Le philosophe en représentation permanente, qui peine à avoir des idées novatrices, a pris la fâcheuse habitude de cultiver une image de dandy sur les ruines des pays qu’il a contribué à détruire. Faut-il rappeler que lors du Printemps noir de 2001, BHL n’a pas eu un seul mot de compassion pour les 126 jeunes manifestants pacifiques, tombés sous les balles assassines des gendarmes. C’était l’époque où il était bien en cours dans le sérail algérien après avoir donné, quatre années auparavant, l’onction démocratique au régime et couvert de sa notoriété médiatique les dérives sécuritaires qui avaient terni la légitimité de la lutte antiterroriste. Lorsque le chaos libyen dont il était l’artisan-théoricien s’était installé dans la durée, BHL avait déclaré, lors du dîner annuel du CRIF, l’organisation sioniste ultra que les juifs démocrates et progressistes n’ont cessé de dénoncer : «Je suis allé en Libye en tant que juif. La disparition d’El Gueddafi, ennemi d’Israël, ne peut être que bénéfique, même si la démocratie n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce pays». Faut-il donc se résoudre à voir, un jour, le même BHL, accompagné d’une meute de caméras, poser en bombant le torse dans les restes fumants de la forêt de Yakouren ? Ou dans les ruines de Bgayet, la ville historique réduite à un amas de gravats ? Si chaque militant, chaque mouvement politique est libre de ses amitiés, de ses alliances et de ses soutiens, ces errements ne sauraient engager la Kabylie, qui mérite mieux que le rôle de supplétif d’une opération contraire à ses aspirations. L’exemple des Kurdes, qui ont combattu les barbares daechiens avec un courage peu commun, est encore d’une tragique actualité. L’on ne peut penser sans émotion à cette jeune femme, commandant d’un groupe de résistance qui, entre deux accrochages avec les légions de l’Etat islamique, donne le sein à son bébé. Traquer la mort pour préserver la vie ! Peut-on oublier Barîn Kobanê, dont le courage a été chanté aussi bien par son peuple que dans les salons parisiens où l’on cause en régurgitant des relents de caviar ; lorsque la jeune combattante de 23 ans est suppliciée, torturée, découpée en morceaux par les troupes conquérantes du très «modéré» Erdogan, peu de «consciences morales» s’élèveront pour dénoncer la barbarie du Grand Turc. Positionnements contre-nature Est-ce un hasard ? Alors que l’arbitraire policier tend à se généraliser, alors que les procès pour délit d’opinion se multiplient, alors que les agressions liberticides ont atteint un niveau d’alerte qui soulève l’indignation unanime, alors qu’un embryon de résistance pacifique commence à prendre forme, on propose à la Kabylie de faire preuve de docilité pour se soumettre de bonne grâce à une force de «contrainte». C’est-à-dire une autorité de fait accompli, dont la cible sera le citoyen kabyle, sommé de renoncer à ses libertés, mettre ses neurones au garde à vous, répudier son devoir de lucidité et accepter les exactions, qui s’annoncent déjà «inévitables», des néo-Pasdarans, véritable «Armée kabyle du salut». Avec un pouvoir autoritaire plus enclin à la ruse et à la répression qu’à la négociation, le chemin est encore long pour concrétiser le rêve d’une société plurielle, dans le respect de toutes ses composantes ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses. Est-il raisonnable pour autant de se tirer une balle dans la tête au milieu du gué ? Le devoir de lucidité appelle, aujourd’hui plus que jamais, à la vigilance. Tout projet politique, du plus banal au plus farfelu, est légitime dès lors qu’il respecte le débat démocratique, loin des surenchères, des invectives et des intimidations. Qu’on ne s’y trompe pas ! Les rebelles Facebook qui, avec le courage qu’autorise l’anonymat, prônent la violence comme un raccourci pour accoucher l’histoire, les stratèges de bistrot qui glorifient le martyre et le sacrifice… des autres, sont rarement parmi les premiers à prendre le maquis. S’il faut éviter de céder à la peur dans un contexte où tous les coups semblent permis, force est de reconnaître que l’hypothèse d’une provocation sanglante est loin d’être une vue de l’esprit. Le terrain de cette opération a été préparé depuis bien longtemps. Par un positionnement contre-nature qui a ciblé les valeurs ancrées jusque-là en Kabylie, depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’au Printemps d’avril 1980, les chargés de mission n’ont reculé devant aucune outrance pour cracher le venin de leurs commanditaires sur les héros qui ont façonné l’engagement de plusieurs générations de militants. Outrage bien singulier à l’histoire, Abane Ramdane serait donc coupable d’avoir assassiné Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda et leurs compagnons berbéristes de 1949 ; Krim Belkacem serait l’artisan du traquenard qui a emporté Abane ; le «sanguinaire» Amirouche aurait décimé l’intelligentsia kabyle qui risquait de faire ombrage à ses ambitions de pouvoir ; Hocine Aït Ahmed se serait vendu aux islamistes pour le perchoir d’une Assemblée nationale dominée par les barbus. Si nul révolutionnaire n’est exempt d’erreurs, parfois tragiques, il faut relever que dans ce procès en indignité instruit par des procureurs à gages, aucun baron du pouvoir, aucun corrompu du sérail, aucun tortionnaire n’a été convoqué dans le box des accusés. Ce révisionnisme qui prolonge la crise de l’été 62 participe de la quête permanente de légitimité des vainqueurs venus des frontières, dont le palmarès guerrier se résume aux coups de feu contre les maquisards des Wilayas, et qui s’est soldé par des centaines de morts. A défaut de revendiquer quelque gloire acquise sur les champs de bataille, les planqués de l’extérieur qui ont pris le pays en otage depuis l’indépendance, tentent ainsi de salir ceux qui continuent à leur faire de l’ombre. De la sous-traitance de cette régurgitation de l’histoire, les nouveaux commissaires politiques sont passés aux fatwas de l’intolérance. En distribuant des brevets de «kabylité» à ceux qui, par conviction, par lâcheté ou sur ordre de mission, sont devenus les chantres d’un suicide collectif, ils renvoient tous les autres dans les catacombes de l’indignité et de la trahison. Dans leurs vomissures prémâchées dans les officines où s’élaborent les conspirations déversées sur les réseaux sociaux, la Kabylie est réduite au rôle de rampe de lancement contre «l’Algérie», devenue un gros mot, une maladie honteuse. L’autonomie régionale en marche Face à toutes ces manœuvres, il est temps de distinguer les militants emportés par l’élan de leur enthousiaste sincérité, auxquels il faut tendre une main fraternelle, des mercenaires chargés d’organiser les dérives, qu’il faut isoler. Une seule riposte : protéger et élargir les espaces de liberté, promouvoir la pratique démocratique par le débat nécessairement pluriel où chaque militant, chaque citoyen aura sa place, à visage découvert, sans anathème, sans invective, sans intimidation. Dans ce débat, les militants pacifiques du MAK ont toute leur place pour promouvoir et défendre leurs convictions, parmi d’autres militants, porteurs d’autres projets politiques, d’autres convictions. De tout temps réfractaire à l’autorité qui tend à la brimer et à brider sa liberté, la Kabylie ne peut donc «accepter de se soumettre de bonne grâce» à celle d’un GPK replié sur les bords de la Seine, qui rappelle par bien des facettes une histoire récente. Contrairement à son alter ego qui avait fui le pays en guerre pour revenir en conquérant une fois la paix retrouvée, ce nouveau clan d’Oujda-Montreuil autoproclamé pouvoir de fait accompli, s’essouffle à provoquer une guerre civile qui va lui donner quelque légitimité internationale, à défaut d’avoir le consentement du peuple kabyle qu’il prétend représenter. Car, le retour vers les années de plomb, la tentation de réinventer le parti unique pour imposer «l’unité d’action et de pensée» de triste mémoire, ne peut engendrer que des affrontements fratricides. En se rêvant dans l’uniforme du général de Gaulle, Ferhat Mehenni risque de se réveiller avec la barbe de Messaâdia, au milieu des dégâts que son aventure ne manquera pas de provoquer. Malgré tout, rien n’est perdu à jamais. Tout est encore possible. Dans un monde d’incertitudes qui ne pousse guère à l’optimisme, des citoyens sans grade, sans indemnités ni ordre de mission, ont fait le pari de ressusciter l’espoir. Contre les hordes salafistes envoyées à la conquête des villages de montagne pour traquer la paisible spiritualité ancestrale, et imposer l’intolérance d’une religion caricaturale, contre les manœuvres du pouvoir qui peine à normaliser la Kabylie insoumise, la force tranquille de l’autonomie régionale est en marche. Plus qu’un discours, plus qu’un projet, elle se construit concrètement, au quotidien. Le «concours du village le plus propre» a fait tache d’huile. La démocratie participative est une réalité dans l’ancestrale Tajmaât mise à jour. Le développement durable n’est plus un fantasme de quelque écolo décalé avec une marguerite entre les dents ; chaque week-end, les «exilés» des villes retournent volontairement au village pour participer aux travaux d’intérêt collectif, à côté de ceux qui y sont restés, pour améliorer leur cadre de vie. A Iguersafène, le comité du «village aux 99 martyrs» rasé par l’aviation coloniale peut annoncer avec cette fierté de ceux qui préfèrent les actes aux slogans : «à part l’électricité et le goudron fournis par l’Etat, tout le reste a été réalisé par les villageois». Le reste, ce sont des rues tracées au cordeau et d’une impeccable propreté. C’est une crèche et un jardin d’enfants. C’est une mosquée où l’on prêche la tolérance et le respect, et qui abrite, dans une harmonieuse cohabitation, le siège du très laïque comité de village. C’est un centre culturel avec une bibliothèque bien fournie, et un musée dédié à la Révolution. C’est l’eau minérale captée des sources de montagnes et qui coule dans les robinets… D’autres villages comme Zoubga, Boumessaoud, Ath Waâvane, Tiferdout, et tant d’autres encore, moins connus mais tout aussi méritoires, ont réussi le pari d’une modernité décomplexée, bien ancrée dans les valeurs du terroir. Le Festival Racont’Arts, cet espace itinérant de convivialité, d’échange et de partage qui, sans budget, avec des bouts de ficelle et beaucoup de bonne volonté, a acquis une renommée internationale. Les Cafés littéraire de Bgayet, de Bouzeguène, d’Aokas et de Sidi Aïch, pour ne citer que les plus médiatiques, ont essaimé un peu partout dans la région. Des bibliothèques publiques poussent dans des lieux parfois insolites : cafés maures, abribus, jardins publics, etc. Autant d’initiatives citoyennes autonomes qu’aucun pouvoir autoritaire, aucun «corps de contrainte» ne saura arrêter. Cette Kabylie qui avance pour construire au jour le jour, pierre par pierre, l’avenir de ses enfants, a besoin de conforter une bien fragile paix civile et d’élargir le champ des libertés. Ceux qui ont connu la guerre d’indépendance, ceux qui ont vécu l’occupation militaire pendant l’insurrection du FFS de 1963/65, ceux qui ont accompagné le deuil des familles des victimes du Printemps noir de 2001, en connaissent la valeur pour la laisser hypothéquer par des coups de tête inconsidérés. Si vous voulez que le sang coule… Contraint à l’exil et coupé depuis quelques années des réalités du terrain qu’il ne connaît désormais qu’à travers des rapports frelatés, Ferhat Mehenni est entré dans une autre dimension. Ceux qui ont chanté Tizi Bwassa (l’hymne aux luttes passées, présentes et à venir), Tafsut n Tizi Wezzu (Le printemps de Tizi Ouzou), Nnif d lherma (honneur et dignité) du «troubadour» qui a porté les espoirs trahis de l’Algérie démocratique, de la Kabylie combattante, et de Tamazgha réconciliée avec son passé pour aller vers un avenir solidaire, sont sous le choc. Le «troubadour» flamboyant qui a servi, plus que tout autre, la cause de la liberté, semble aujourd’hui otage d’un GPK interlope, qui promet à la Kabylie des souffrances, du sang et des larmes pour une cause occulte. Non, cher Ferhat, ne crache pas sur le passé pour justifier les dérives du présent, qui préparent un sombre avenir. C’est ce «troubadour» que tu traites aujourd’hui avec mépris qui a porté, haut et fort, les valeurs pour lesquelles tu as sacrifié une carrière qui aurait pu être «rentable», hypothéqué ta liberté dont tu as été si souvent privé, ignoré le confort de ta famille qui a longtemps vécu de la solidarité militante pendant que tu moisissais dans les cachots humides de Lambèse et les cellules de condamné à mort de Berrouaghia. Au moment où la Kabylie risque de basculer dans l’inconnu, je t’invite à écouter la voix de ton cœur, dans l’intimité de ta conscience. Je t’invite à penser aux jeunes militants du MAK qui t’adulent comme un prophète et dont l’enthousiasme risque de se fracasser contre l’impasse d’un combat douteux. Pour les avoir vus, non sans une pointe d’admiration, chaque 20 avril, chaque 12 janvier, sur le terrain des luttes, j’ai pu mesurer leur engagement désintéressé, dans un climat politique pollué par les redditions et les plans de carrière. Malgré les erreurs compréhensibles d’une jeunesse qui aspire à s’affirmer, leur quête d’idéal pour façonner un désir d’avenir est un gage d’espoir. N’avons-nous donc, toi comme tous les militants de notre génération, rien d’autre à leur offrir que le choix entre la course à la mangeoire d’un système que nous feignons encore de combattre avec plus ou moins de sincérité, et l’aventure hautement risquée, qui vise à entraîner la Kabylie dans le rôle indigne de supplétif, dans une guerre qui n’est pas la sienne ? Je t’invite à avoir une pensée pour toutes les mères qui ont déjà pleuré un fils tombé à la fleur de l’âge, et à celles qui risquent de le faire si ton appel, suicidaire pour la région et tragique pour le pays, trouvait écho. Comme ta propre famille avec laquelle nous avons tous pleuré Améziane, l’aîné de tes enfants assassiné dans des circonstances troubles que la justice peine à élucider. Je t’invite à mesurer l’ampleur du chaos qui menace la Kabylie, et dont tu risques d’être le vecteur consentant. Accepteras-tu de voir chaque village, chaque quartier, chaque rue, devenir le terrain d’affrontements fratricides ? Je t’invite à écouter ces vers que le «troubadour» d’Imazighen Imula a chanté avec une conviction qui force, aujourd’hui encore, l’admiration et le respect : Ma tebgham tazla idammen I y idammen nwen kunwi Zwiret akwen nwali A syadi imeqranen (Si vous voulez que le sang coule, Et votre sang à vous, Passez devant qu’on vous voit, Vous, messieurs qu’on appelle grands). Ce cri du cœur et de la raison que tu as porté comme une lanterne qui balisait la folie de nos rêves, les militants kabyles de plusieurs générations, dans la pluralité de leurs convictions, sont encore très nombreux à y croire. J’ose espérer que, malgré les apparences, ton verbe a dépassé ta pensée, et que tu ne l’as pas définitivement renié.  

La fin du mythe de l’Etat palestinien (2e partie)

La construction de l’Etat d’Israël a débuté en réalité dès la fin du XIXe siècle. Une stratégie socio-spatiale est mise en œuvre patiemment mais sûrement. La stratégie socio-spatiale israélienne Elle ne conçoit pas le territoire comme un simple espace géographique, mais comme un pouvoir. Moins il y a d’espace pour les Palestiniens, plus leur pouvoir se réduit comme une peau de chagrin. Le fond du problème dans le conflit israélo-palestinien est avant tout territorial, bien qu’il soit largement teinté de luttes identitaire et religieuse. Franz Oppenheimer présente, en effet, lors du sixième congrès de l’Organisation sioniste mondiale à Bâle (Suisse) en 1903, «la stratégie de l’araignée». Elle consiste à multiplier graduellement les implantations juives destinées à accueillir de nouveaux colons juifs. C’est lors de cette rencontre que Théodore Herzl, fondateur du sionisme, propose la création de l’Etat hébreu, au Kenya, comme solution provisoire, connu aujourd’hui sous le nom de «projet Ouganda». Ce plan visait à abandonner la construction de l’Etat juif en Palestine. Le 7e congrès de 1907 adopte, après son décès en 1904, le plan de la Palestine. Après la proclamation unilatérale de la création de l’Etat hébreu, le pouvoir politique a conçu un système juridique et une planification de l’espace lui permettant de légaliser l’accaparement de terres anciennement peuplées de Palestiniens devenus réfugiés. La loi déclare la vacance des terres afin d’exproprier les propriétaires, ainsi ils ne pourront plus retourner chez eux. Les instruments changent des fois, pour paraphraser Karl Marx au sujet de la colonisation française en Algérie, mais l’objectif ultime est toujours le même : la spoliation. «Le processus d’expropriation et l’expulsion des pauvres devront, a suggéré Théodore Herzl, se dérouler discrètement et avec circonspection». Entre 1947 et 1949, plus de 650 000 Palestiniens ont été chassés de leurs terres et il y a eu accaparement de plus de 75% de la Palestine historique. Tel est le premier bilan de cette première campagne de spoliation des terres et d’expulsions des populations conduisant à la création de l’Etat d’Israël. Ce nettoyage ethnique a pour avantage la réduction des dépenses de construction étatique (main-d’œuvre, matériaux et frais de notaire). Ce nettoyage constitue les fondations physiques de l’Etat hébreu. Il se poursuit encore de nos jours. Régis Debray, écrivant quatre décennies après Maxime Rodinson, constate qu’Israël est «un Etat colonial qui ne cesse de coloniser, d’exproprier, de déraciner». Selon son état des lieux : depuis 1967, 18 000 maisons palestiniennes détruites, 750 000 Palestiniens arrêtés à un moment où un autre et 11 000 détenus. A cela s’ajoutent 500 à 600 barrages militaires et plus de 130 colonies de peuplement. Ce processus ne risque pas de s’arrêter de sitôt. Les prophéties bibliques ne peuvent s’accomplir que si le peuple juif possède toute la Terre promise. La guerre des Six-Jours permet à Israël d’élargir considérablement son pouvoir en occupant le Sinaï, le Golan, la Cisjordanie, la bande de Ghaza et Jérusalem-Est. Ben Gourion, fondateur de Mapai, parti travailliste, déclare bien avant cette guerre que «les frontières des aspirations sionistes incluent le Liban-Sud, le sud de la Syrie, la Jordanie, toute la Cisjordanie et le Sinaï». Il ajoute sans détours de langage : «Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place.» L’analyse des conflits israélo-palestiniens révèle une ingénierie territoriale qui a su utiliser des opportunités au profit de la  «sécurité nationale». Par la suite, Israël libère ou annexe un espace donné lors des négociations. Ces dernières reposent en réalité sur le principe, «ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable». Ce principe directeur a conduit toutes les négociations de paix sous la houlette américaine. Le soutien communiste à Israël La situation Israël-Palestine est toujours à la une des médias, l’opinion publique n’est pas pour autant bien informée. Les écrits sur ce conflit commencent souvent curieusement à partir de 1967. Toute réflexion sérieuse devrait remonter au moins jusqu’à la partition de la Palestine de 1947. Les groupes de gauche qui font des analyses historiques évitent toutefois de souligner le rôle décisif de l’URSS et des pays de l’Est dans «le péché originel». Par contre, on attribue la création de l’Etat hébreu au «complot impérialo-sioniste». La politique soviétique marqua, dès 1947, un grand tournant dans le processus de création d’Israël. Le ministre des Affaires étrangères, André Gromyko, engagea officiellement son pays dans «la politique du partage». Gromyko utilisa tous les subterfuges pour défendre le plan de partition. Le soutien soviétique ne fut pas que diplomatique. Il fut aussi militaire. Le bateau tchécoslovaque, le Nora, transporta des armes, força le blocus anglais au port de Tel-Aviv pour livrer la marchandise au groupe Haganah. Les livraisons tchèques s’intensifièrent avec le pont aérien entre la base de Žatec et le territoire du futur Etat israélien. La supériorité en armement fut décisive, le rapport de force militaire et stratégique changea radicalement dès la première guerre israélo-palestinienne. La création d’un Etat sioniste socialiste au Moyen-Orient, allié face aux pays capitalistes et aux féodalités arabes, a motivé le soutien communiste, semble-t-il. Staline ordonna l’arrêt de la vente d’armes aux Arabes dès le lendemain de la proclamation de l’Etat hébreu. La supériorité militaire et stratégique A l’approche du vote de la partition, contrairement à une large opinion, le vote des USA n’était pas encore acquis définitivement. Le président Harry Truman (1945-1953) décrit dans ses Mémoires les circonstances du vote. «Les faits prouvent que non seulement il y a eu des pressions autour des Nations unies, sans pareilles à tout ce qui s’était jamais vu auparavant, mais encore, la Maison-Blanche subissait elle aussi un harcèlement incessant. Je pense n’avoir jamais vu autant de pressions et de propagande ciblant la Maison-Blanche qu’à cette époque-là. L’opiniâtreté de certains dirigeants extrémistes du sionisme — animés par des desseins politiciens et proférant des menaces politiques — me perturbait et m’irritait. Certains suggéraient même que l’on exerçât des pressions sur des nations souveraines afin qu’elles aillent dans le sens d’un vote favorable à l’Assemblée générale». Le véritable séisme qui secoua le monde diplomatique fut l’abstention du Royaume-Uni lors du vote de la partition de la Palestine. Quelques mois avant sa tenue, Sir Herber Samuel, alors Vicomte Samuel, expliqua son désaccord à la Chambre des Lords : «Je ne soutiens pas la partition, parce que connaissant le pays, cela semble être géographiquement impossible. Cela créera autant de problèmes qu’il n’en résoudrait». Le 11 mai 1949 Israël devient membre des Nations unies et changea rapidement son alignement idéologique. Entre-temps, le président Franklin Roosevelt signe avec le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume d’Arabie Saoudite, le Pacte Quincy. Ce pacte stipule que l’Arabie Saoudite fait partie des «intérêts vitaux» des Etats-Unis, qui assurent la protection inconditionnelle de la famille Saoud et son Etat. En contrepartie, cette famille garantit l’approvisionnement énergétique aux Américains pour une durée de 60 ans, accord renouvelé en 2005. Les Etats-Unis ont-ils eu vraiment besoin du «gendarme israélien» pour sécuriser leur approvisionnement ? L’acquisition d’armes sophistiquées dans tous les domaines avec l’aide des Etats-Unis a irrémédiablement accru cette supériorité au lendemain de la proclamation de l’Etat hébreu. La France consolida cet avantage en s’engageant dès le début des années 1950 avec Israël dans une coopération étroite qui évolue rapidement en une alliance politico-militaire. L’acquisition de l’arme nucléaire représente un bond stratégique qualitatif très significatif. L’arme nucléaire est décisive dans le rapport de force avec les Etats arabes. Aucun Etat dans la région ne détient jusqu’à nos jours cette arme fatale. Le système sioniste est mis en branle pour combattre le projet nucléaire iranien susceptible de rétablir l’équilibre de la terreur dans la région. L’intransigeance israélienne risque de mettre en péril la fragilité de la paix mondiale. La sacralisation de la cause palestinienne Les élites arabes ont rapidement adhéré, après avoir fait un baroud d’honneur à la partition de la Palestine. Elles n’ont pas hésité par la suite à manipuler le conflit israélo-palestinien dans les conflits internes de légitimé, les conflits frontaliers et le populisme ambiant. Le conflit est devenu le ralliement idéologique de tous les groupes politiques, à telle enseigne que la résistance palestinienne est devenue une affaire sacralisée. «Nous soutenons la Palestine, qu’elle ait tort ou raison», pour ne pas citer le slogan mystificateur du chef de l’Etat algérien, Houari Boumediène. Dès le début du conflit, la libération de la Palestine est perçue comme une affaire sacrée alors qu’elle n’est qu’une question de spoliation des terres. La libération de toute la Palestine ou seulement une partie ne pouvait pas se concrétiser par conséquent par des forces divines mais par le génie humain. Les Palestiniens commencent réellement à organiser leur mouvement national qu’à partir des années 1960. Ils adhèrent à la lutte armée comme l’instrument privilégié de lutte, comme ce fut le cas du FLN. A la différence, les Algériens ne déclenchent pas la révolution en rangs dispersés, et se fixent en outre comme objectif ultime la libération de tout le territoire national. Par contre, les Palestiniens, de par la singularité du sionisme, n’ont pas conçu une stratégie de lutte conséquente. Un état rentier singulier L’Etat israélien est un Etat distinct dans plusieurs aspects. C’est un Etat prédateur, rentier mais sa rente est bien singulière. Elle n’est pas de type énergétique comme celle des Etats arabes ou autres. L’industrie de l’holocauste lui assure une rente régulière et en perpétuelle hausse. Par contre, la rente énergétique est instable, elle dépend de la nouvelle conflictualité et des aléas du marché international. Les Etats de l’OPEC sont par conséquent souvent en crise alors que l’Etat hébreu n’a jamais et ne connaîtra pas cette forme de crise. La stabilité économique israélienne consolide vigoureusement le système démocratique de ce pays. Lorsque les élections sont tenues dans les pays de l’OPEC, elles se distinguent par un faible taux de participation, une fraude massive et des violences post-électorales alors que les élections israéliennes sont régulièrement tenues, transparentes et intègres à l’image des pays occidentaux. L’abondante et riche littérature sur l’Etat rentier n’a pas toutefois analysé cet Etat dans tous aspects. Ses activités politiques et sécuritaires font souvent la une des médias. Mais ses activités économiques ne sont pas scrupuleusement examinées dans cette littérature. Les aides officielles soutenant l’économie israélienne sont en effet un bon indicateur de cette dépendance bien qu’il est très difficile d’évaluer les autres formes d’assistance, la partie invisible de l’iceberg. Les aides indirectes, souterraines, n’apparaissent pas dans les rapports de budget et de la comptabilité d’aide traditionnelle. Si certaines sont visibles, elles sont déguisées dans un habillage analytique et technique que seuls les initiés sont en mesure de décoder. Israël n’est pas autosuffisant économiquement et dépend lourdement de sa survive des aides, donations anonymes et prêts et de la rente symbolique de l’holocauste. La grande particularité de cette dépendance économique et matérielle, c’est qu’elle ne produit pas de dépendance politique contrairement à toute logique politique capitaliste classique. Le flux massif de capitaux et de valeurs que lui procure le système de lobbying n’est pas assorti de conditionnalité politique de type FMI. L’idéologique israélienne est unique dans son genre. Elle s’est donné pour mission de rassembler en Palestine tous les juifs du «peuple élu» se retrouvant aux quatre coins du monde et d’établir un territoire peuplé exclusivement de juifs. Israël se déclare être l’Etat de ceux qui ne sont pas ses citoyens (les juifs à l’étranger) et non l’Etat de ces citoyens (les Palestiniens en Israël). L’aspect théocratique de l’Etat consolide la politique de deux poids, deux mesures contrariant le principe de citoyenneté. La solution de deux des 2 états La solution des deux Etats au conflit israélo-palestinien, acceptée par la communauté internationale, ambitionne à la fois de délimiter définitivement les frontières de l’Etat hébreu et de créer un Etat palestinien indépendant et viable ayant pour capitale Al Qods (Jérusalem). Cette approche suppose que le pouvoir colonial juif soit assimilable à n’importe quel fait colonial. Historiquement, le sionisme n’est ni le pouvoir britannique en Inde ni le pouvoir français au Vietnam, en Algérie ou ailleurs en Afrique. C’est un pouvoir singulier. L’Etat hébreu est un «Etat guerrier résolu à s’agrandir», comme l’affirma le général Charles de Gaulle. Le sionisme en tant que système s’illustre dans le champ socio-spatial par un expansionnisme et un annexionnisme uniques dans le monde contemporain. La Nakba ne s’est pas arrêtée avec la création de l’Etat israélien, contrairement à une opinion très répandue, elle se poursuit jusqu’à nos jours. La Nakba est un long processus de spoliations des Palestiniens de leurs terres et moyens de subsistance. Elle a fait reporter aux calendes grecques tout espoir de retour des réfugiés. Cette question n’est même plus évoquée lors des négociations. La solution de deux Etats préconisée depuis la création de l’Etat juif comme la plus réaliste était en réalité une vision idéologique, elle ne reposait pas sur la realpolitik. Si elle pouvait être mise en application avant la Guerre des Six Jours, ce n’est plus matériellement possible aujourd’hui du fait de l’implantation de colonies et du système d’apartheid construit dans les territoires occupés. Les bases pour un Etat palestinien, indépendant et viable, ont disparu à tout jamais. Aujourd’hui, aucun des acteurs impliqué directement ou indirectement dans le processus de paix ne croit vraiment à la solution de deux Etats. En 2006, l’envoyé spécial du président Jacques Chirac en territoires occupés, Régis Debray, rapporte le constat accablant : «Les bases physiques, économiques et humaines d’un Etat palestinien sont en voie de disparition». Mais en France, il n’est pas permis de dire publiquement ce que dit le rapport, lui a-t-on répondu en substance au palais de l’Elysée. Plus problématique encore, le Royaume-Uni avait constaté dès 1938 l’impossibilité de créer en Palestine deux Etats, un juif et un arabe. Ni Palestiniens, ni Israéliens, ni communauté internationale ne croient aujourd’hui à la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies. Les Palestiniens de la Cisjordanie n’ont même pas pris part à la grande «marche du retour». La séparation entre la bande de Ghaza et la Cisjordanie n’est pas seulement physique, elle est aussi politique, idéologique et symbolique. Le succès de ce projet reposait en réalité sur la mise en place d’un préalable cardinal : la dé-sionisation de l’Etat israélien. L’Etat hébreu ne pouvait pas à la fois rester un Etat théocratique et prêchait un Etat palestinien côte à côte avec lui. Cet Etat théocratique ressemble à bien des aspects à l’Etat islamique. Tout compte fait, les groupes politiques, les organisations israéliennes et autres ainsi que les personnalités qui ont porté le projet de deux Etats à bras-le-corps étaient soit naïfs, soit hypocrites. Aujourd’hui, personne ne croit au père Noël, au mythe de l’Etat palestinien ayant El Qods pour capitale. Très étrange, l’Etat palestinien est reconnu en 2017 par 156 pays sur 193 que compte l’ONU ! L’échec du projet des 2 Etats a ravivé ces derniers temps l’Etat bi-national dans lequel toutes les communautés, musulmane, chrétienne et juive, vivraient en symbiose. Cette solution soutenue par des groupes d’extrême gauche dans les années 60’ et 70’ est devenue d’actualité. Cette solution gagne de plus en plus d’adeptes, y compris en Israël. Elle reste toutefois une solution idéale, elle n’est pas raisonnable dans le contexte actuel. La logique même du projet sioniste exclut la bi-nationalité sur un territoire commun. Le sionisme n’aurait pas autrement de sens. La nouvelle démarche et la France La nouvelle démarche ne doit pas reposer sur l’idéologie comme les précédentes mais sur la realpoltik. Le nationalisme théocratique, qu’il soit juif, musulman ou chrétien, doit laisser place à la citoyenneté. La citoyenneté acceptée aujourd’hui par toute la communauté internationale doit être au centre du nouveau principe de négociations. C’est dans cette perspective qu’Edouard Saïd a cautionné, déçu après avoir milité pour la solution de deux Etats, la nouvelle voie de sortie du conflit. Toute personne doit être en mesure de bénéficier d’un même droit. Ce dernier ne doit être fondé ni sur la race ni sur la religion, mais sur une égalité de justice. La Constitution, comme loi fondamentale, doit garantir à tous les êtres l’application de la devise : «Liberté, égalité et fraternité». Une démocratie de type délibérative s’adaptera d’ailleurs aisément à cette nouvelle vision. Elle n’est pas étrangère et antinomique au kibboutz, entité collectiviste, détournée de sa mission historique avec le développement du capitalisme néo-libéral. Une nouvelle vision permettant à tous les habitants d’avoir une organisation institutionnelle s’impose aujourd’hui plus qu’hier. Elle pourrait générer un nouveau consensus international, plus sincère et plus large que celui des projets précédents. Un modèle séculier serait la solution idoine à l’Etat sécuritaire de type autoritaire dont la consolidation ne se fait que s’affermir avec la crise régionale qui a entraîné les attentats du 11 septembre 2011, la crise migratoire et le regain des populismes. Pour ce faire, ce projet doit être pris à bras-le-corps par tous les acteurs épris de paix, de liberté et de justice sociale. Dans cette perspective, la France, de par son capital symbolique, en reconnaissant l’Etat palestinien, pourrait mettre en mouvement un nouveau processus de paix. Le président Macron sera-t-il en mesure de faire ce pas en avant lorsque les groupes d’interêts qui ont propulsé «la fusée Macron» au firmament n’ont pas inscrit cette question dans leur agenda ? Très étrange, le réalisme politique accepté dans les relations internationales comme la méthode idoine dans la résolution des conflits est problématique quand il s’agit du conflit israélo-palestinien. A défaut de la mise en œuvre de cette approche, la dernière étape de la Pax Hebraica sera mise en place dans un avenir proche. Dans ce cas de figure, le «Palestinien indien» n’aura d’autre choix, pour ne pas citer William Shakespeare, «en ses mains que le pouvoir de briser ses chaînes» : l’embrasement. Les dégâts seront incommensurables dans un environnement caractérisé par le mouvement social dans les pays arabes, l’annulation de l’accord nucléaire iranien et la guerre commerciale que le président Trump compte remporter.  

Quelle valorisation pour l’électricité verte en Algérie ?

La dépendance de l’économie nationale à la mono-rente des hydrocarbures n’a cessé de croître au fil des ans, au point d’atteindre des pics de 98% des exportations. Une aussi forte dépendance est un danger permanent qui peut déstabiliser le pays à tout moment au gré de fluctuations aussi capricieuses qu’imprévisibles des cours du pétrole. Des cours qui, de surcroît, sont fixés en dehors de ses frontières. Effectivement, des crises sévères se sont déjà produites dans le passé. Elles se reproduisent depuis 2014 avec une crise plus sévère qu’auparavant car, cette fois-ci, elle est la conséquence de trois facteur superposés : un déclin continu de la production, une forte croissance de la consommation interne et une chute brutale des cours pétro-gaziers provoquée par une offre surabondante sur le marché international. Ne s’étant jamais préparée sérieusement à faire face à de pareils imprévus malgré les leçons du passé, comme si les hydrocarbures étaient une ressource inépuisable, l’Algérie se retrouve brusquement confrontée à une grave crise financière qui l’a déjà privée de la moitié de ses recettes pétrolières. Selon les prévisions, celles-ci s’annuleront vers 2030 si rien n’est entrepris pour reculer cette écheance.. Afin d’atténuer tant bien que mal les effets d’une crise dont on ne voit pas la fin pour bientôt, malgré l’embellie conjoncturelle que connaissent actuellement les cours du brut, les autorités comptent beaucoup sur les énergies renouvelables (EnR) et en particulier sur l’immense potentiel solaire du pays. Elles ont donc décidé de les exploiter afin de produire de l’électricité verte non seulement pour ses besoins internes mais aussi pour en exporter une importante quantité, espérant ainsi générer une nouvelle rente prenant la relève de l’ancienne. La réalisation d’un tel objectif, déjà prévu dans le programme initial de développement des EnR adopté en 2011 par le gouvernement, connaît un regain d’intérêt avec la crise actuelle. Ce programme prévoyait d’atteindre, en 2030, une puissance de 22 000 Mégawatts (MW), essentiellement solaire, dont une option de 10 000 MW pour l’exportation. Il a été révisé en 2015 et prévoit maintenant de réserver la totalité des 22 000 MW à la consommation locale avec l’option d’un supplément de 10 000 MW venant s’y ajouter pour l’exportation. Il a même été question, par la suite, d’accroître la part des exportations d’électricité verte en la portant à 20 000 MW, voire plus. Quelle option choisir pour valoriser l’électricité verte ? Le programme poursuit donc un double objectif dans le contexte énergétique d’un pays qui exporte des hydrocarbures et qui génère la quasi-totalité de son électricité à partir du gaz. Le premier objectif consiste à couvrir, d’ici 2030, 27% des besoins domestiques par de l’électricité renouvelable qui, en remplaçant 27% de l’électricité conventionnelle, permettra aussi d’économiser 27% du gaz consommé dans les centrales thermiques et de réduire de 27% les émissions de gaz à effet de serre. Le gaz économisé pourra être soit exporté, soit conservé dans les gisements, mais vu les besoins financiers du pays et le déclin des exportations, il est certain qu’il sera prioritairement exporté tant que les exportations dureront. A la fin des exportations, le gaz économisé restera tout aussi important car il servira d’appoint à la consommation locale, reculant puis atténuant le déficit progressif qui commencera à affecter l’approvisionnement national. En d’autres termes, il permettra, le cas échéant, d’éviter les dépenses d’importation d’une quantité équivalente de gaz. Il convient d’ajouter que les économies de gaz se poursuivront au-delà du programme actuel aussi longtemps que des programmes EnR seront mis en œuvre et cela tant qu’il restera des réserves de gaz à produire. Elles pourront même s’accroître avec un accroissement de la puissance renouvelable jusqu’à atteindre leur maximum si cette puissance arrive à couvrir 100% des besoins en électricité. Une telle éventualité ne se produira probablement pas avant bien des décennies ou, peut-être, jamais, mais quel que soit le pourcentage atteint, les économies de gaz perdureront aussi longtemps que perdureront les projets EnR. Il en résultera donc un volume ultime de gaz économisé autrement plus important que les 300 milliards de m3 anticipés dans le programme actuel. Un autre avantage, et non des moindres, que présente le gaz économisé est le fait qu’il est immédiatement valorisable grâce à l’existence d’un réseau dense de canalisations et de gazoducs pour le transporter pratiquement sans frais supplémentaires jusqu’aux points de vente nationaux et internationaux. Si ce premier objectif présente des avantages certains, son inconvénient est que le gaz ne peut être économisé que si l’électricité conventionnelle est remplacée par la même quantité d’électricité verte. Or, les EnR, pour la produire, ne sont pas gratuites. Elles le sont, certes, pour sécher le linge sur le balcon ou pour faire de la planche à voile, mais pour les transformer en électricité c’est une autre paire de manches qui nécessite de lourds investissements dans des centrales solaires, dans des parcs éoliens et autres filières. Ces investissements ne peuvent que se répercuter négativement sur la marge bénéficiaire du gaz économisé en la réduisant considérablement par rapport à celle du reste de la production gazière. Le second objectif du programme consiste à produire un important supplément d’électricité verte non pas pour une consommation locale mais pour l’exportation. Cette option ne présente pratiquement aucun intérêt par rapport à la précédente car l’électricité exportée n’entraînera aucune économie de gaz étant donné qu’elle ne se substitue pas à de l’électricité conventionnelle. De plus, aux lourds investissements pour la produire, s’ajouteront des coûts énormes pour son transport jusqu’en Europe. Il sera nécessaire, en effet, d’accroître la capacité du réseau local pour transporter le surplus d’électricité intermittente et surtout d’installer des lignes électriques sous-marines en courant continu haute tension pour transporter l’électricité à travers la Méditerranée jusqu’en Europe. Des coûts supplémentaires qui s’élèveront à des milliards de dollars. Autre aspect défavorable : les pays européens possèdent déjà un fort potentiel en énergies renouvelable avec des filières telles que l’hydroélectricité, l’éolien, la géothermie, les marées, la biomasse, etc.bien plus performantes qu’elles ne le seraient en Algérie, sauf pour le solaire. L’intensité du rayonnement solaire est évidemment moindre dans ces pays, mais elle reste tout de même appréciable dans les régions du sud (Espagne, Portugal, Midi de la France, Italie, Grèce…). Ce potentiel solaire non négligeable, combiné à leur maîtrise de la technologie et des coûts, permet à ces pays de se rapprocher des coûts algériens du kWh solaire. Par conséquent, il n’est pas évident que ces coûts, alourdis par ceux d’un transport très onéreux, s’avèrent compétitifs avec les coûts moyens du kWh renouvelable en Europe. C’est peut-être la raison, ou l’une des raisons, pour laquelle le projet Desertec n’a pu survivre à son ambition d’alimenter l’Europe en électricité solaire à partir des pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient (MENA). En tout état de cause, seule la plus rentable des deux options qui viennent d’être présentées pourra être retenue mais pas les deux simultanément. Il faudra choisir l’une d’elles : soit consommer localement la totalité de l’électricité renouvelable, soit l’exporter. Comme la première option — pour les raisons exposées plus haut — s’annonce bien plus profitable que la seconde, c’est l’option de consommer sur place l’électricité verte, avec exportation, ou valorisation locale, du gaz économisé, qui devrait s’impose au détriment de l’autre. La question d’exporter de l’électricité verte ne pourra se poser que le jour (très lointain) où elle couvrira 100% des besoins locaux et que, par conséquent, la production d’un surplus d’électricité verte ne pourra plus se substituer à de l’électricité conventionnelle pour économiser le gaz. Mais une telle éventualité, si jamais elle se produit et à condition que ce surplus d’électricité s’avère commercialisable, ne se présentera pas avant très longtemps. Enfin, avant de terminer ce chapitre, il y a lieu d’évoquer une troisième option dont on commence à parler sérieusement. Elle consisterait à construire plusieurs centrales électriques fonctionnant au gaz naturel ainsi qu’une coûteuse ligne électrique sous-marine en vue d’exporter de l’électricité conventionnelle (et pas seulement de l’électricité verte) vers l’Europe. Ces centrales s’ajouteront, bien sûr, à celles qu’il sera nécessaire de construire pour répondre à l’accroissement galopant de la consommation nationale. Il faut reconnaître qu’il est tout à fait justifié d’accroître éventuellement le nombre de centrales thermiques à gaz pour satisfaire les besoins locaux, sachant que beaucoup moins que les 27% du chiffre officiel seront couverts par le renouvelable à l’horizon 2030 alors que le conventionnel en couvrira beaucoup plus que 73%. L’avenir électrique de l’Algérie continuera encore pendant très longtemps à dépendre essentiellement du gaz. Par contre, la construction de centrales supplémentaires réservées à l’exportation d’électricité conventionnelle semble beaucoup moins justifiée et conduit aux questions suivantes : • La consommation d’importants volumes de gaz requis pour produire l’électricité conventionnelle qui sera exportée n’est-elle pas en contradiction avec le programme national de développement des EnR dont l’un des objectifs fondamentaux est au contraire de les économiser ? • La durée de vie de ces centrales pouvant atteindre plusieurs décennies auxquelles s’ajoutent les longs délais de réalisation, restera-t-il suffisamment de gaz pour les faire fonctionner jusqu’au bout ? A moins de les approvisionner en priorité au détriment des autres activités gazières ! • Les pays européens qui sont quasiment autosuffisants en électricité ont-ils intérêt à en importer, surtout si les coûts s’avèrent moins compétitifs que ceux de l’électricité produite chez eux ? Et quand bien même ils en auraient besoin, ne sont-ils pas capables de construire leurs propres centrales pour la produire sur place au lieu de dépendre de centrales construites à l’étranger, auxquelles s’ajouteront de coûteuses lignes sous-marines pour l’acheminer jusque chez eux ? • Pour produire de l’électricité commercialement compétitive à son arrivée en Europe, il serait nécessaire de la produire à très bas coût en Algérie. Il ne semble pas possible d’y parvenir sans vendre à très bas prix le gaz aux centrales électriques. Or, cela ne reviendrait-t-il pas à subventionner l’électricité vendue à un client étranger, ce qui n’aurait aucun sens ? En effet, le gaz vendu à bas prix localement rapporterait beaucoup plus sur le marché international avec un bénéfice net supérieur à celui qu’aurait éventuellement rapporté l’électricité. En d’autres termes, le break even cost du kwh, à son arrivée en Europe, devrait être calculé sur la base des prix internationaux du gaz. Toute vente de l’électricité à un seuil inférieur reviendrait à exporter de l’électricité subventionnée donc avec un important manque à gagner Moins-value du gaz économisé Bien que l’option de consommer localement l’électricité verte se présente comme étant la solution la plus profitable par rapport à l’option de l’exporter, il n’en demeure pas moins que sa profitabilité se retrouvera réduite car la valorisation du gaz économisé dont elle dépend sera très amoindrie pour trois raisons principales. La première est que la marge bénéficiaire du gaz économisé grâce au remplacement de l’électricité fossile par de l’électricité verte sera considérablement diminuée comme il a été expliqué plus haut Pour avoir une idée de cette marge, on peut l’estimer par analogie en utilisant les coûts publiés pour le parc solaire de 1,8 GW en cours de construction à Benban en Egypte (environnement similaire à celui du Sud algérien) pour un montant global estimé à 2,8 milliards de dollars, soit environ 1,5 million de dollars par MW. Sur la base de ce coût, celui du projet algérien de 22 000 MW s’élèverait en gros à 33 milliards de dollars pour une durée de vie de 25 ans sans tenir compte des coûts opératoires et de maintenance. Au cours de cette durée, le projet pourra économiser environ 275 milliards de m3 qui, pour des prix du gaz qui se négocient actuellement autour de 6 dollars le Mbtu, rapporteraient approximativement 55 milliards de dollars. De ce montant, il faudra retrancher les 33 milliards de dollars d’investissements, ce qui laisse seulement 22 milliards de dollars de profits. Donc, un gain très inférieur aux 55 milliards de dollars que rapporterait en gros le même volume de gaz produit directement sans dépendre de l’électricité verte. Les chiffres de ce calcul rapide, presque de tête, sont tellement parlants qu’il n’est pas nécessaire de procéder à une analyse économique approfondie pour s’en convaincre. Cette estimation ne pouvait pas se baser sur les coûts encourus en Algérie. En effet, ceux-ci se sont élevés à environ 1,5 milliard de dollars pour les 354 MW récemment installés, ce qui correspond à plus de 4 millions de dollars le MW. Un montant aussi excessif, alors que les coûts internationaux tournent autour de 1 million de dollars le MW, montre tout simplement qu’à ce coût le projet pourtant octroyé à des entreprises étrangères est loin d’être rentable car le montant de l’investissement est très supérieur aux bénéfice réalisés par la vente du gaz économisé. Si les coûts ne sont pas maîtrisés, c’est la rentabilité de tout le programme EnR qui sera compromise. Ce sera encore pire si de l’électricité verte est exportée au lieu d’être consommée sur place. La seconde raison est qu’une fraction seulement du chiffre officiel de 300 milliards de m3 économisés pourra être exportée dans le contexte d’un arrêt des exportations de gaz algérien vers 2030. En effet, sur la base des délais officiels de réalisation du programme fixés à 20 ans, il est raisonnable de supposer que les avancements du projet se feront progressivement, à raison d’un accroissement annuel de 1100 MW en moyenne pour atteindre 22 000 MW avec la dernière installation construite 20 ans plus tard. Avec une durée de vie approximative de 25 ans pour chaque installation, il s’écoulera entre le début du projet et sa fin de vie (arrêt de la dernière installation), une période de 45 ans (20 ans + 25 ans) qui se subdivisera en trois phases consécutives. La première correspondra à une phase de croissance progressive pendant les 20 premières années jusqu’à atteindre un maximum d’environ 22 000 MW. La seconde correspondra à un plateau d’environ 22 000 MW pendant les 5 années suivantes. La troisième correspondra à une période de déclin progressif de 20 ans jusqu’à la fin de vie du projet. Au cours de la première phase, le projet se retrouvera à cheval sur deux périodes : une période d’exportation du gaz jusqu’en 2030, et une période d’arrêt des exportations après cette date. En tenant compte de ce chevauchement et du planning de réalisation qui vient d’être défini, les calculs nous montrent que : • si le projet EnR avait pu décoller normalement en 2012, une année après son adoption en 2011 et s’il avait avancé progressivement selon le planning, il aurait duré jusqu’en 2056. Mais la part du gaz économisé qu’il aurait été possible d’exporter ne se serait élevée qu’à environ 112 milliards de m3 et non pas aux 300 milliards estimés officiellement. • S’il avait pu décoller normalement en 2016, une année après sa révision en 2015, il aurait duré jusqu’en 2060. Mais la part du gaz économisé qu’il aurait été possible d’exporter baisserait pour n’atteindre qu’environ 69 milliards de m3 et non pas 300 milliards. • S’il décollait en 2019, il durerait jusqu’en 2063. Mais la part du gaz économisé qu’il serait possible d’exporter baisserait encore plus pour n’atteindre qu’environ 46 milliards de m3 et non pas 300 milliards. Par conséquent, s’attendre à ce que la totalité des 300 milliards de m3 de gaz économisés sont exportables est un volume fortement surestimé. Tout retard dans le lancement du programme ne pourra qu’entraîner une diminution du volume exporté. Dans le dernier scénario considéré (décollage du projet en 2019), l’exportation des 46 milliards de m3 de gaz économisés ne pourra avoir lieu que pendant les 12 premières années jusqu’en 2031. Elle débutera par un volume de 0,55 milliard de m3 la première année avec la première installation de 1100 MW et ira en augmentant avec l’ajout progressif de nouvelles installations jusqu’à atteindre 6,6 milliards de m3/an avec les 13 200 MW opérationnels en 2030-2031, dernière année des exportations. Les revenus de ces exportations seront donc d’environ 0,117 milliard de dollars la première année et 1,4 milliard de dollars la dernière année, soit une moyenne annuelle de 0,758 milliard de dollars au cours de cette période de 12 ans, puis plus rien. Pour avoir une idée de la faible valeur relative de cette moyenne, il faut savoir qu’elle ne représentera que 2,3% de ce que rapporte actuellement la rente des hydrocarbures et seulement 1,15% de ce qu’était cette rente à son maximum avant l’effondrement des cours du brut en 2014. En réalité, ces pourcentages sont surestimés, car nous n’avons pas tenu compte des investissements qui réduisent considérablement la marge bénéficiaire du gaz économisé. Si on en tient compte, ces pourcentages se réduisent respectivement à environ 1,5% et 0,7%. La troisième raison est que, vu la lenteur affichée jusque-là par le programme national des EnR, il serait très surprenant qu’il puisse atteindre un rythme moyen de 1100 MW par an d’ici 2030. On ne pourra donc, dans ce cas, espérer exporter qu’une fraction des 46 milliards de m3 résultant en une fraction des recettes estimées plus haut. De même, les pourcentages se réduiront à une fraction des 1,5% et 0,7% dont il vient d’être question. Les raisons qui viennent d’être exposées montrent clairement que l’exportation du gaz économisé ne rapportera que des recettes minimes suite à la combinaison de deux facteurs défavorables : une forte limitation du volume de gaz exportable et une réduction de sa marge bénéficiaire. Il n’en résultera qu’un impact minime sur les finances de l’Etat. Conclusions Il ressort de ce qui précède que la solution la plus profitable pour valoriser l’électricité verte produite en Algérie est de la consommer sur place au lieu de l’exporter. La marge bénéficiaire résultant de l’exportation du gaz économisé sera bien plus faible que celle du gaz obtenu par la voie conventionnelle. De plus, les volumes potentiellement exportables seront très inférieurs aux 300 milliards de m3 anticipés par le programme national de développement des EnR. Les recettes générées par l’exportation potentielle de 46 milliards de m3 de gaz économisés pendant les 12 années que durera leur exportation seront minimes et de l’ordre de 0,75 milliard de dollars/an. Elles ne représenteront que 1,5% de la rente actuelle et 0,7% de la rente d’avant la crise, mais bien moins si le projet prend du retard. Par conséquent, il ne faut pas trop compter sur les EnR et autres sources d’énergie alternatives telles que les schistes pour compenser le futur déficit énergétique qui s’annonce ou pour sortir de la crise financière qui s’est installée dans la durée. Elles ne feront que les atténuer en servant d’appoint. Les hydrocarbures conventionnels restent la seule et unique ressource en mesure de générer des recettes assez conséquentes pour traverser tant bien que mal la période de turbulence financière qui vient de commencer. Le gaz restera la principale source d’électricité à l’horizon 2030, et même bien longtemps après avec l’essentiel des besoins locaux produits dans des centrales thermiques à gaz. Il importe donc de concentrer les efforts dans l’amont et l’aval pétrolier en encourageant notamment le partenariat avec les compagnies internationales dans le cadre d’une loi sur les hydrocarbures mieux adaptée au nouvel environnement pétrolier en vue d’accroître son attractivité. Une telle loi, en attirant un plus grand nombre de partenaires, augmentera considérablement les chances de découvrir de nouveaux gisements et encouragera d’autres investissements dans l’amont et dans l’aval des hydrocarbures, ce qui compensera très largement son assouplissement. Mais il importe encore plus de concentrer parallèlement les efforts dans la diversification de l’économie en développant les nombreuses ressources du pays afin de prendre au plus tôt la relève d’une rente qui n’en a plus pour longtemps. De tels efforts ne devraient jamais se relâcher, même pendant les périodes d’embellie des cours du brut, comme cela se produit actuellement, sachant que ces embellies, quelle que soit leur durée, arriveront à une fin. A défaut d’élever la diversification au rang de priorité nationale et de se préparer sérieusement à l’après-rente pétrolière qui frappe à la porte, l’Algérie sera confrontée à des problèmes plus graves que ceux d’aujourd’hui.   Par Mohamed Terkmani Ancien directeur à Sonatrach mterkmani@msn.com 

Le Ramadhan injustement incriminé 

Les récentes déclarations d’une ministre danoise invitant les musulmans de son pays à prendre leur congé durant le mois de Ramadhan, craignant les effets du jeûne sur la productivité et même la sécurité, sont en fait en totale contradiction avec des vérités et des certitudes aussi bien religieuses, historiques, scientifiques et sociales. En effet, plusieurs études menées dans ce sens convergent vers une conclusion fondamentale, à savoir les bienfaits du jeûne aux plans médical, social, spirituel et ses implications bénéfiques sur la société. Pour de nombreux musulmans en tout cas, le jeûne est considéré comme une véritable cure de l’esprit et du corps qui ne peut que les aider à redoubler d’efforts pour affronter les difficultés de la vie et assumer leur travail et leur responsabilité avec détermination. • Au plan religieux Dès la deuxième année de l’Hégire, le jeûne du mois de Ramadhan est prescrit définitivement à l’humanité. C’est une obligation que doit accomplir le musulman majeur et en bonne santé. Tout en conférant au jeûne le statut de pilier de l’islam. Le mois de Ramadhan est distingué par rapport aux autres mois de l’année par des attributs particuliers, différenciant aussi le jeûne des autres actes d’obéissance, par une multitude de vertus, de bienfaits et de bienséances. Les attributs du Ramadhan Parmi les nombreux attributs du mois de Ramadhan, nous citons brièvement - l’abondance des bonnes actions qui sont requises et la diminution des mauvaises actions. - Durant ce mois qui a vu la révélation du Coran, s’ouvrent les portes du Paradis et les péchés mineurs se voient pardonnés. - Le jeûne est à l’origine de la piété, pour restreindre les voies de la jouissance et les réduire à néant. Ainsi, chaque fois que la nourriture est réduite, les passions diminuent, et chaque fois que celles-ci se réduisent, les interdits sont écartés. - Le taux de multiplication des récompenses accordées au jeûneur est illimité. De plus, ce mois comprend une nuit particulière – Laîlet EL Qadr – la Nuit du Destin, considérée meilleure que mille mois ( soit plus de 83 années). • Historiquement Les plus importantes victoires des musulmans ont été obtenues durant les mois du Ramadhan au cours desquels ils se sont distingués également par plusieurs conquêtes. Parmi les événements les plus marquants de l’histoire musulmane, celui de la bataille de Badr, survenue pendant ce mois sacré . L’islam et les musulmans ont vaincu le polythéisme et ses adeptes. De même, La Mecque fut conquise durant le mois de Ramadhan de la huitième année de l’Hégire. Elle devint terre d’islam. Le mois de Ramadhan de l’année 584 de l’Hégire a connu une victoire historique des musulmans sur les Croisés dans la bataille de Hittîne, qui a permis aux musulmans de reconquérir Baït Al Maqdis (AI Qods) . C’est encore pendant le Ramadhan  que les musulmans, guidés_ par Ie héros Tarik lbn Ziyad, ont triomphé lors_de la bataille décisive qui leur a permis de prendre possession de l’Adalousie, où ils sont restés près de huit siècles,  diffusant l’islam. De là les musulmans se sont répandus à travers l’Europe et dans d’autres endroits du monde. En période de Ramadhan également, les musulmans ont gagné une grande victoire sur les Croisés sous la direction de Salah AI Din AI Ayoubi ou Saladin.  Ils ont pris possession de la plus grande forteresse des Croisés, en plein mois de jeûne, ont conquis les terres d’ Al Sham [la grande Syrie] et ont purifié Jérusalem di la tyrannie et de la souillure des  Croisés. Plus près de nous, le 10 du mois de du Ramadhan de l’année 1973, les musulmans ont traversé le canal de Suez pour libérer leur terre de l’occupation sioniste. Ils ont férocement combattu Israël et ont mis fin à l’invincibilité israélienne. Toutes ces batailles menées pendant le Ramadhan indiquent que ce mois est celui de la victoire. • Au plan scientifique Plusieurs études sur le sujet menées aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe  confirment les bienfaits médicaux du jeûne en mettant en lumière les incroyables vertus thérapeutiques et purificatrices de ces cures. Les bienfaits du jeûne Parmi ses bienfaits médicaux : la bonne santé corporelle, car le jeûne nous évite le mélange des nourritures susceptibles de causer des maladies. Ainsi, comme le confirment les médecins, il protège les organes extérieurs et intérieurs du corps, sachant que les aliments que nous ingérons sont aussi responsables de la diffusion de grosses quantités de toxines, déchets et matériaux inutilisables par le corps (a fortiori, si nous mangeons des aliments malsains), cela fatigue encore davantage notre corps, car notre système immunitaire est constamment sur la défensive. Médicalement, les effets bénéfiques du jeûne sont multiples, ils peuvent cependant être résumés comme suit : • régulation du poids et de la satiété, • diminution de l’inflammation, • réduction des risques de diabète, • diminution des risques cardio-vasculaires, • baisse de la mortalité, • réduction de l’obésité, • amélioration des fonctions cognitives, • ralentissement du vieillissement du cerveau, • lutte contre le stress oxydatif (vieillissement cellulaire), • Effets positifs sur le taux du mauvais cholestérol dans le sang. Jeûner permet de maintenir une bonne santé : les musulmans le savent déjà, mais cela a encore une fois été prouvé par une équipe de chercheurs de Californie du Sud. Selon leurs découvertes publiées au cours de l’année 2014, cesser de s’alimenter pendant 72 heures, soit trois jours, permet de renouveler son système immunitaire. Les explications données par l’équipe médicale indiquent que lors de la période de diète, le corps économise «l’énergie dépensée». «Cela donne le feu vert à la moelle osseuse pour reconstruire l’ensemble du système immunitaire.» «Et la bonne nouvelle est que le corps se débarrasse des parties du système immunitaire abîmées ou âgées et inefficaces, pendant le jeûne. Et si vous partez d’un système fortement endommagé par une chimiothérapie ou le vieillissement, les cycles de jeûne peuvent permettre de créer, littéralement, un nouveau système immunitaire.» Lors du jeûne, le corps est affaibli et le nombre de globules blancs, dont la principale fonction est de combattre les infections, se réduit. Mais une fois que le jeûneur s’alimente de nouveau, sa moelle osseuse en produit alors en grande quantité. Un phénomène possible également chez les personnes âgées et les personnes très malades. Les découvertes des scientifiques américains révèlent surtout que le jeûne permet de prévenir le cancer. Il a été prouvé que l’enzyme PKA, qui favorise le développement de cancers et de tumeurs, serait moins présente dans le corps après un jeûne. Toujours dans ce contexte, il y a lieu de noter qu’une autre étude américaine publiée en 2012 a prouvé que le jeûne, aussi bien que la chimiothérapie, aide à lutter contre une majorité de cancers. Selon les scientifiques auteurs de cette étude, le jeûne permet également de prolonger la durée de vie. Toutes ces informations ne font que conforter celles des musulmans qui, en plus du mois sacré du Ramadhan, suivent la tradition prophétique selon laquelle il est conseillé de jeûner les trois jours de pleine lune. En 2017 un intéressant ouvrage d’un médecin européen «La chrono-nutrition, Spécial Ramadan est paru pour inculquer une nouvelle et plus saine façon d’appréhender et de comprendre le fonctionnement de notre organisme ainsi que de préparer durant ce mois particulier les mets qui conviennent. Car en plus d’expliquer ce qu’est la chrononutrition, l’ouvrage qu’il a rédigé avec son épouse propose aussi des recettes adaptées à chaque étape de notre journée de jeûne, en plus d’un «menu spécial AM». Ce qu’il y a lieu de retenir est que la chrono-nutrition est un régime inventé par ce médecin depuis une trentaine d’années, et qu’il s’agit d’une façon de s’alimenter prenant en compte notre horloge biologique. Ce régime repose sur l’idée que les aliments ne sont pas assimilés de la même manière en fonction de l’heure à laquelle ils sont ingérés. Ainsi, plus qu’un simple régime alimentaire, la chrononutrition nous propose de revoir complètement notre façon de manger, ce qui correspond parfaitement avec les recommandations et les aspirations du mois sacré de Ramadhan. • Au plan sociétal Le jeûne permet d’acquérir la maîtrise de soi, la patience, la générosité, l’humilité ainsi qu’un certain nombre de qualités humaines qui font du musulman un modèle positif dans la société. La solidarité est d’autre part omniprésente durant le mois de Ramadhan à travers les différentes actions initiées et engagées envers les plus démunis, ce qui ne manque pas de raffermir les liens et les relations sociales, l’objectif étant d’aboutir à une meilleure harmonie dans la société. Ramadhan et productivité Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le jeûne ne semble pas trop impacter le rendement au travail. Selon une étude menée dans notre pays par un cabinet très respectable, seuls 19% des managers et cadres notent une réelle baisse de régime durant le mois de Ramadhan. 27% d’entre eux déclarent que leur productivité diminue mais relativement. L’étude, réalisée il y a quelques années et tout en mesurant le rendement des cadres durant cette période, conclut qu’il n’y a pas vraiment d’impact du jeûne sur la vie professionnelle. Concernant les congés, seuls 20% des cadres préfèrent se reposer durant le Ramadhan, la grande majorité penche pour aller travailler et cela quelle que soit la saison. En résumé, il y a lieu de dire que le tout réside dans la préparation morale et matérielle à adopter par le personnel en vue de pouvoir réaliser les tâches convenablement et dans les conditions propres à cette période de l’année. C’est en fait beaucoup plus une question d’organisation et d’adaptation. Pour revenir, enfin au Danemark, les compagnies de bus, prises à partie malgré elles, ont tenu à démentir les affirmations de la ministre. Un important opérateur du secteur des transports, dont un tiers des effectifs est issu de l’immigration, a garanti qu’il n’y avait jamais eu un seul accident à cause du jeûne d’un employé.

Le système sioniste (1re partie)

L’ambassade des Etats-Unis a été transférée officiellement le 14 mai 2018 dans le quartier ouest de Jérusalem, ville considérée comme sainte par les trois religions monothéistes. Ce transfert s’est fait en violation du droit international et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Il s’est fait aussi en violation de la loi américaine de 1995. Cette loi stipule clairement que la signature d’un traité de paix durable entre Israéliens et Palestiniens est un préalable à un tel déplacement. Cette datte est symbolique à la fois pour les Israéliens, le 70e anniversaire de l’Etat hébreu, et pour les Palestiniens, la Nakba (Catastrophe). Pourquoi les Etats-Unis continuent-ils à soutenir inconditionnellement en violation de toutes les lois ce «peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur», pour ne pas reprendre la célèbre expression du général Charles de Gaulle ? La relation spéciale entre les Etats-Unis et Israël n’est-elle pas finalement contre-productive pour l’intérêt national américain, la stabilité géo-politique du Moyen-Orient et la paix mondiale ? La relation inédite US-Israël Depuis plusieurs décennies, la clef de voûte de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient a été un soutien indéfectible à Israël et cela dans tous les secteurs d’activités, économique, financier, militaire, diplomatique et symbolique. Pour expliquer cette relation inédite entre deux Etats souverains, il est bien admis aujourd’hui que cette relation, bien que très complexe mais perçue d’une manière simpliste, est une relation tutélaire. Les Etats-Unis protègent par tous les moyens Israël pour services rendus, à telle enseigne que ce dernier est perçu comme le 52e Etat des Etats-Unis d’Amérique. Un consensus international a cimenté cette idée marxisante exprimant une vision réductrice des relations internationales. Il faudrait donc agir à Washington pour établir un rapport de force plus équilibré entre les Etats-Unis et la communauté internationale. La diplomatie arabe sous la houlette de la Ligue des Etats arabes a adhéré par paresse intellectuelle à ce consensus et s’est même activée dans cette perspective à un moment donné, mais en vain. Au lieu de construire un lobby pro-palestinien avec la manne des pétrodollars susceptibles de faire accepter les résolutions des Nations unies, les élites politiques ont préféré tout simplement s’armer pour consolider l’autoritarisme de leur régime tout en attisant des conflits frontaliers. La réalisation des éléphants blancs dans les plus riches de ces pays dissimule péniblement la politique «tout sécuritaire» que la campagne anti-terroriste sous la houlette américaine viendra légitimer et renforcer au détriment de la promotion de la société civile et de la transparence dans les affaires de la cité. L’idée de base de ce consensus, c’est qu’Israël est un instrument privilégié de politique étrangère au Moyen-Orient. Cet Etat permet aux USA d’acquérir du pétrole à bon marché indispensable à la prospérité du complexe militaro-industriel et à la croissance économique de ce pays. L’Etat hébreu n’a aucune autonomie par conséquent dans ses actions. Il doit souvent attendre le feu vert pour toute décision importante en politique interne comme en politique étrangère. D’après cette logique de raisonnement, les véritables décideurs n’évoluent pas dans un théâtre d’ombres, mais au vu et au su de tout le monde à Washington. Le lobby Israélien et le système politique américain Ce qui a motivé le président Trump à faire ce transfert, selon une large opinion dans le monde, réside dans la grande influence du lobby israélien au sein du Congrès, du Sénat américain et des autres institutions. En revanche, des observateurs avancent, pour justifier cette décision, l’argument de la promesse électorale, comme si les candidats à une élection sont tenus à respecter tout ce qui est dit lors des campagnes électorales. Le lobbying né en Angleterre mais pas aux Etats-Unis comme il est souvent admis fait aujourd’hui partie intégrante du paysage politique américain alors que ce terme est péjoratif en France. Le lobbying n’est ni une activité mafieuse ni une activité secrète. Les activités du lobbying israélien ne sont pas une conspiration, telle qu’exposée dans les Protocoles des Sages de Sion, reprise par les groupes islamistes et d’autres. Le lobbying constitue une activité essentielle de la démocratie américaine, une ploutocratie reposant sur une corruption institutionnalisée. «Tout ce qui est bon pour General Motors», selon la formule consacrée mais simpliste «est bon pour l’Amérique». Mais en politique étrangère, tout ce qui est bon pour Israël n’est pas nécessairement bon pour les USA. Le lobbying est devenu aujourd’hui une véritable industrie soutenue par plus de 50 000 lobbyistes à Washington et un budget estimée à 10 milliards de dollars. Le lobbying israélien a 5 objectifs principaux : 1. assurer une aide financière et militaire généreuse envers Israël. 2. Coordonner et orienter les donations pour les candidats aux élections présidentielle, législatives et autres. 3. Surveiller les catégories professionnelles influentes. Des organisations recensent, par exemple, les votes et les propos des élus américains concernant les affaires liées de près ou de loin à Israël. L’ADL, la Ligue anti-diffamation, une des plus grandes organisations avec des bureaux en Europe, lutte contre le racisme sous toutes ses formes. Sa mission principale a changé depuis la Guerre des Six Jours, elle répertorie les propos et les écrits «antisémites». La Ligue a constitué une base de données de tous ceux qui critiquent Israël, perçus comme antisémites, antisionistes ou antijudaïstes. L’ADL a accusé Philip Roth d’antisémitisme lorsqu’il a publié son premier ouvrage en 1959. Toute personne qui critique publiquement la politique israélienne à l’égard des Palestiniens n’échappe pas à cette ignoble accusation ; notons Noam Chomsky, Edward Saïd, le sénateur Paul Findley et le président Jimmy Carter, pour ne citer que quelques-uns. Quant au site internet, www. campus-watch.org, il focalise ses activités sur les campus universitaires en recensant tout ce qui se dit ou s’écrit sur le conflit israélo-palestinien. Il appelle les enseignants et les étudiants à signaler les cours, les conférences et les manifestations où s’exercerait ce que la presse appelle «l’antisémitisme de campus». Les organisations qui font le formatage de l’opinion publique sont nombreuses. 4. Préparer idéologiquement la future génération de leaders. Des organisations offrent des voyages éducatifs en Israël aux jeunes de confession juive afin de «renforcer les liens entre Israël et la diaspora juive». La fondation TAGLIT a fait découvrir Israël à plus de 400 000 jeunes venant de 66 pays. D’autres organisations appellent tout simplement des volontaires à s’enrôler dans les rangs de Tsahal. Le phénomène de l’Alya (Ascension en Terre Sainte) a fait polémique en France ces dernières années. Un grand nombre de pèlerins terminent leur voyage dans l’armée israélienne et certains d’entre eux en reviennent blessés à la suite des conflits armés. 5. S’assurer du veto des Etats-Unis contre toute résolution du conseil de Sécurité de l’ONU condamnant les actions israéliennes en territoires occupés. Les Etats-Unis ont mis leur veto sur les 42 résolutions condamnant Israël. La politique étrangère américaine et l’AIPAC Depuis la publication de l’ouvrage de l’ancien représentant républicain au Congrès, Paul Findley, en 1985, les études sérieuses sur la politique extérieure américaine à l’égard d’Israël sont très nombreux aux USA. A la surprise générale, deux universitaires, John Mearsheimer, de l’Université de Chicago, et Stephen Walt, de Harvard université, publient, en 2006, Le lobby pro-Israël et la politique étrangère américaine, un ouvrage qui a secoué l’establishment politiquement correct. La surprise fut d’autant plus grande que les auteurs de ce livre ne sont pas des activistes gauchistes ni des hommes politiques, mais des universitaires exerçant de surcroît dans les plus prestigieuses universités au monde. Toutefois, cette littérature n’a pas visiblement altéré les opinions au regard du soutien américain à la politique israélienne de peuplement. Les deux politologues constatent que les Etats-Unis ont aidé généreusement Israël depuis sa création dans plusieurs secteurs d’activités. Ce soutien indéfectible a été apporté même sur des questions très sensibles, comme le développement illégal de l’arme nucléaire, la colonisation des territoires palestiniens, ou la violation des droits de l’homme. L’assistance la plus problématique reste financière toutefois, elle se fait en violation de la loi américaine. Pourquoi les Etats-Unis apportent-ils une telle assistance soutenue, de surcroît au détriment de leur propre intérêt et de la sécurité de plusieurs de leurs alliés ? Comme réponse à cette question, les universitaires démontrent que cette assistance ne peut pas s’expliquer par des intérêts stratégiques communs ni par des impératifs moraux et idéologiques. Ce soutien indéfectible est surtout le fait de l’influence du lobby juif qui travaille activement à l’orientation de la politique étrangère américaine dans un sens pro-israélien. Il exerce des pressions efficaces sur le Congrès, les présidents et leur administration et jouit d’une influence considérable dans les médias, les universités et les think tanks. L’AIPAC (American israel public affairs committee), le lobby le plus puissant joue un rôle clé dans cette politique comme en témoignent, par exemple, la désastreuse invasion de l’Irak, la confrontation avec l’Iran et la Syrie, ainsi que la guerre au Liban de juillet 2006. En outre, cette influence écorne le capital symbolique américain à l’étranger que le président Barack Obama a tenté de soigner dans ses discours. En vain. L’on constate que la menace communiste n’existe plus depuis la chute du Mur de Berlin en 1989 en supposant qu’elle était bien réelle. Cette influence n’a même pas diminué pour faire crédibiliser la thèse du partenaire stratégique. Au niveau énergétique, la révolution du schiste est en train de changer radicalement l’ordre géo-pétrolier. Les Etats-Unis ne dépendent plus du pétrole du Moyen-Orient. Ils sont même parvenus à influer sur le cours mondial du pétrole. En dépit de tous les bouleversements et les autres opérés dans la région et dans le monde, le soutien américain à Israël n’a pas changé d’un iota. Ce soutien a même augmenté ces dernières années dans plusieurs secteurs d’activités, à tel point qu’Israël est devenu plus intransigeant dans les négociations de paix et son personnel plus arrogant à l’égard de la communauté internationale. Cette relation inédite prendra dans le futur une plus grande importance, comme l’attestent les décisions du président Trump et le rapport de force dans l’ordre sécuritaire en gestation. Une aide américaine illégale Le lobbying permet à Israël d’être le premier récipiendaire annuel de l’aide extérieure américaine et le premier bénéficiaire d’aides étrangères depuis sa création. Contrairement aux autres bénéficiaires, Israël reçoit son aide en un seul versement. Il lui est permis de l’investir aux Etats-Unis et de percevoir des intérêts. Le soutien financier américain à Israël est unique en son genre, tant pour l’importance des sommes en jeu que pour ses conditions de conditionnalités. Cette aide se caractérise par des pratiques politiques qui violent les règles en vigueur. Depuis le début des années 2000, cette assistance est beaucoup plus militaire qu’économique, elle permet ainsi à soutenir le complexe militaro-industriel israélien. Israël est devenu le 9e exportateur d’armes au monde, alors que l’Algérie est le 9e importateur au monde, le 5e parmi les pays en voie de développement et le premier en Afrique. Depuis 1976, Israël a bénéficié, selon la compilation de documents officiels faite par l’IRMEP (Institut de recherche sur la politique au Moyen-Orient), de 234 milliards de dollars. Cette aide est en réalité illégale, car une loi de 1976 interdit d’assister tout Etat possesseur d’armes nucléaires qui n’a pas signé le TNP (Traité de non-prolifération). Avant son départ de la Maison-Blanche, Barack Obama a signé un accord historique d’un montant de 38 milliards de dollars échelonné sur 10 ans alors qu’ Israël reçoit régulièrement une aide annuelle de l’ordre de 3 milliards de dollars. Son successeur n’a d’autre choix que la prise de mesures pour son application. L’aide accordée à Israël ne se fait plus dans un cadre précis depuis 1979. C’est un transfert de liquidités sans autre condition que celui d’alimenter le budget national. De ce fait, il est très difficile d’établir clairement si cette aide sert à la politique sécuritaire ou la construction de logements pour les nouveaux colons en Cisjordanie et Jérusalem-Est. En 1992, les Etats-Unis ont mis à la disposition d’Israël 10 milliards de dollars pour prendre en charge l’immigration en provenance de l’ex-URSS. L’argent non utilisé a été investi dans d’autres projets en violation des accords signés entre les deux pays. Les Etats-Unis, des pays européens et d’autres appliquent rarement la préférence nationale à l’égard d’Israël. Des milliards de dollars sous forme de pertes de marchés sont ainsi contractés au profit d’Israël. Quant l’industrie de l’Holocauste, elle permet à Israël de siphonner une masse considérable de capitaux. En bref, il n’est pas aisé d’estimer cette aide multiforme devenue un élément structurant et structurel de l’économie nationale israélienne. L’industrie de l’Holocauste L’exploitation de la souffrance des juifs est devenue un fonds de commerce florissant à travers le monde. Cette industrie génère un capital symbolique inestimable sous-tendant l’appareil idéologique du système sioniste. Un travail d’investigation sur cette question très sensible et hautement stratégique n’a pas été rigoureusement examiné de crainte d’être taxé d’antisémite. L’étude de ces activités révélerait que les activités du système d’influences sont intimement liées à l’existence d’Israël en tant que tel. Le système sioniste On prête au lobby israélien, notamment à l’AIPAC, généralement des capacités exceptionnelles qui nourrissent toutes les thèses complotistes. La politique pro-israélienne dans toutes ses dimensions ne peut être le résultat uniquement de l’AIPAC, fut-il le lobby plus puissant que la NRA, la plus influente organisation des armes à feu. Depuis la publication de l’ouvrage de Measerhmer et Walt, les relations US-Israël se sont davantage intensifiées en devenant plus inextricables. L’influence du lobby juif sur la politique extérieure américaine ne peut être par conséquent circonscrite exclusivement à l’AIPAC. Il est très difficile d’isoler les activités de ce lobby de celles des autres organisations qui sont de l’ordre de 300 aux USA, d’une part, et, d’autre part, des autres organisations dispersées à travers d’autres pays. Le «lobby juif» (israélien ou sioniste), expression générique et commode, désigne en réalité une coalition de relations travaillant pour orienter la politique étrangère d’un pays en faveur d’Israël. Il ne se limite pas aux organisations officielles, la partie visible de l’iceberg. Le lobbying sioniste constitue un ensemble de réseaux à travers le monde que la révolution des TIC rend de plus en plus inextricable et labyrinthique. Ce lobby est un enchevêtrement de plusieurs milliers d’organisations, d’institutions, de relations formelles et informelles, des partis politiques, des think tanks et des personnalités mondiales et locales dans tous les secteurs d’activités (arts, médias, cinéma) qui contribuent à soutenir l’Etat israélien, qu’il soit dominé par le Likoud, le parti travailliste, Kadima ou autre. Il ne s’agit nullement, en opposition aux groupes islamistes, d’extrêmes droites ou d’autres, d’un complot juif pour dominer le monde. Ce lobby est aussi constitué de non juifs, comme les sionistes chrétiens et d’autres groupes. Il se trouve que des groupes d’intérêts de ce lobby coïncident avec des secteurs du complexe militaro-industriel mondial. Ce lobbying constitue un véritable système avec des inputs et des outputs dans le sens de David Easton, dans lequel l’Etat hébreu est le maillon fort soutenu par la communauté internationale, de surcroît. L’AIPAC, en tant que groupe de pression, n’est qu’une organisation ordinaire parmi tant d’autres, comme argue Noam Chomsky rigoureusement dans ses écrits. Mais si cette organisation est isolée de ce système, elle n’aurait plus sa puissance que l’on connaît, ce lobby ne serait qu’une organisation ordinaire au même titre que les autres. C’est le cas lorsque des sujets de l’AIPAC ne sont pas retenus par le Congrès. Ces cas de figure sont vraiment rares parce que l’AIPAC constitue un élément structurant et structurel de ce système. Est-il envisageable de concevoir la genèse de cet Etat et à plus forte raison son évolution en dehors de ce système lui assurant un flux massif et interrompu de capitaux divers et une influence médiatique et diplomatique considérable à travers le monde ? Comment expliquer qu’un pays émergent de 6 millions d’habitants parvienne à torpiller l’accord nucléaire iranien, un accord de paix signé par les grandes puissances, y compris les Etats-Unis ? La solution de deux Etats, un Etat palestinien et Etat israélien, que les gouvernements américains successifs n’ont pas réussi à mettre en place, ne va-t-elle pas finalement se jouer dans la Pax Hébraïca au dépens de la Pax America ?   Par le Dr Rachid Tlemçani Professeur Relations internationales et Sécurité régionale. Université d’Alger 2e Partie La fin du mythe de l’Etat palestinien

Réflexion sur et autour de la grève des médecins résidents

Notre propos n’est pas de donner raison ou tort à l’une ou l’autre partie en conflit tant la situation est complexe. Notre démarche n’est pas non plus dictée par un quelconque esprit corporatiste qui sera trop limité pour une meilleure objectivité de l’analyse. Notre but est d’essayer de comprendre un conflit inédit aussi bien dans sa longévité que dans la nature originale de ce qui oppose les deux parties en conflit et qui semble s’enliser dans un blocage rigide et coriace. Il y a certainement plusieurs lectures du conflit. La nôtre, même succincte, se veut autant que possible systémique. C’est l’une des grèves les plus longues que nous connaissons. C’est certainement la plus longue de la catégorie de cadres en Algérie. Rien que pour cette raison, elle nous interpelle au plus haut point et mérite que l’on s’y appesantisse un tant soit peu en y apportant peut-être par là un petit éclairage qui serait bénéfique à tout un chacun. Un mouvement de cette ampleur et de cette intensité n’est certainement pas conjoncturel ou spontané, mais le résultat d’une accumulation de problèmes divers dans et en dehors du secteur de la santé aggravés par la dégradation récente des conditions de vie. Et c’est partant de ce constat que nous essayerons d’apporter un avis personnel avec tous les partis pris parfois inévitables. Plusieurs aspects de ce conflit méritent largement d’être considérés. Mais ce qui nous interpelle le plus, c’est le fond du conflit et la nature de certaines revendications des médecins résidents. En effet, certaines d’entre elles sont nouvelles et dépassent largement les revendications syndicales classiques d’ordre salarial ou statutaire en Algérie. La revendication — quelle que soit sa forme — relative au Service civil appliqué aux médecins résidents et celle liée au Service national qui concerne tous les jeunes Algériens sont plus ou moins inédites dans le panorama des revendications syndicales en Algérie. Et la question que nous nous posons est de se dire qu’est-ce qui a favorisé ou conduit les médecins résidents à avancer, aujourd’hui, de telles revendications institutionnelles de fond qui constituent la pierre d’achoppement entre les deux parties et qui dérangent. Pour essayer d’apporter des éléments de réponses à cette question, il est nécessaire de s’entendre, au préalable, sur un constat : selon nous, les médecins résidents n’ont pas avancé de revendications purement politiques classiques. Leurs revendications n’ont qu’un objectif, celui d’améliorer leurs conditions de vie et de travail. Mais la nature de certaines revendications de fond citées plus haut pourrait à première vue contredire ce constat. En fait, il n’en est rien, car c’est la démarche singulière tout à fait nouvelle adoptée par les médecins résidents qui donne cette impression. Ces médecins, pour la première fois, avancent des revendications d’amélioration de leurs conditions de vie à travers des changements fondamentaux d’ordre institutionnel. Ils ne demandent pas une augmentation de salaire directe en tout et pour tout, mais des changements de fond qui conduiraient à l’amélioration de leurs conditions de vie. Comment en sont-ils arrivés à cette attitude ? Nous pensons qu’il y a au moins trois ordres de raisons qui pourraient expliquer cela. Les raisons spécifiques aux études en médecine, celles liées au système de santé et celles plus larges d’ordre sociopolitique général. Le premier ordre de raison est lié aux conditions de progression professionnelle propre aux médecins. Il faut reconnaître que cette progression professionnelle est bien différente dans sa longévité de toutes les autres catégories professionnelles du pays. Après avoir étudié pendant 7 ans et acquis le titre de médecin généraliste, le médecin résident poursuivra des études de spécialité qui durent 3 à 5 ans selon la spécialité. A la fin de ce cursus, il est appelé à effectuer 1 à 4 ans de Service civil selon les régions et 1 an de Service militaire. Cela le conduit à 11 ans au minimum et à 17 ans au maximum d’études pour accéder à une vie professionnelle choisie à plein temps et de plein statut, soit une moyenne de quatorze ans (14 ans) s’il n’y a pas eu de redoublement. Indéniablement, cette grande longévité associée à d’autres facteurs comme la dégradation du niveau de vie en général aurait dû mériter une grande attention dans le cadre du statut des médecins résidents et de la politique salariale associée. Le deuxième ordre de raisons est dû à l’absence d’une politique de santé cohérente dans laquelle la plupart des parties prenantes s’y retrouvent et s’y engagent. Sans faire une analyse exhaustive de la santé en Algérie, il nous paraît utile de s’appesantir sur quelques traits du système qui la sous-tend, sur ceux qui nous paraissent du moins les plus importants parce qu’ils participent sinon favorisent directement ou indirectement le mécontentement des résidents au moins, voire celui de toute la corporation médicale. La dégradation de plus en plus importante de ce secteur public (y compris les centres hospitalo-universitaires et les Etablissements hospitaliers spécialisés), seul secteur concerné par le conflit en question, véritable socle de la santé dans presque tous les pays et certainement dans tous les pays en développement, est de plus en plus importante. Ce secteur est dévoyé depuis quelques décennies. Il n’encourage pas beaucoup les professionnels de la santé à s’y investir comme il se doit, voire à lui tourner le dos même pour des activités plus lucratives, assez souvent malheureusement à ses dépens même, au profit d’un secteur privé qui a certes une place dans le système de santé, mais qui ne participe pratiquement pas à la réduction des inégalités dans l’accessibilité géographique ou financière aux soins d’une grande partie des citoyens. L’insuffisance des moyens matériels, les mauvaises conditions de travail, les modes dépassés de fonctionnement, l’absence de la participation des parties prenantes et les archaïsmes de financement de ce secteur public ne sont pas propices à un climat de travail qui vise l’efficacité ou l’efficience, encore moins l’impact à moyen et long termes de ses actions. Le troisième ordre de raisons est représenté par le contexte de politique générale du pays qui conditionne indéniablement la vie de tous les secteurs du pays, y compris celui de la santé. Là, non plus, nous n’allons pas faire une analyse exhaustive de la politique nationale qui ne fait pas l’objet de cette contribution, mais seulement insister sur certains aspects qui représentent autant de facteurs susceptibles de favoriser les mécontentements, les frustrations et autres sentiments péjoratifs chez les médecins mais également chez beaucoup d’autres. Sans les classer selon un ordre de priorité quelconque, nous relèverons d’abord les mutations socio-économiques qui s’opèrent en Algérie depuis quelques décennies. Parmi celles-ci, il y a d’abord la course effrénée et sans vergogne vers l’argent, parfois vers l’argent facile souvent au détriment des règles éthiques et codes socio-économiques les plus élémentaires. En lien, mais pas seulement, la généralisation de plus en plus de la corruption ajoute encore plus à la dégradation de la qualité de la vie. Il y a aussi l’irruption d’une nouvelle classe de riches souvent aux antipodes du savoir liée ou non à l’Etat. Le rôle du savoir est dévalorisé et non reconnu à sa juste valeur. La fuite des compétences, notamment des médecins, y trouve beaucoup son origine. Et cette dévalorisation a encore au moins deux conséquences, d’une part, l’insuffisance de compétence dans la gestion des affaires du pays et, d’autre part, une certaine inversion péjorative des valeurs sociales dans la société. La classe moyenne productive basée en particulier sur le savoir est laminée. Enfin, l’insuffisance de la démocratie et de la politique participative et une politique nationale incohérente des salaires contribuent également peu ou prou au développement de ce climat dommageable. A propos de ces salaires, ce qui est encore plus préoccupant, c’est le fait que, sauf pour certaines catégories, le salaire nourrit de moins en moins son homme et ses augmentations ponctuelles sont vite absorbées par l’inflation et plus récemment par les effets de l’austérité. Ceci ouvre grandes ouvertes les portes à tout ce qui permet d’arrondir les fins de mois voire beaucoup plus (activités supplémentaires, travail complémentaire, travail au noir et autres corruptions), au détriment des règles, normes et lois en vigueur C’est là juste une modeste contribution qui ne s’inscrit pas directement dans la solution du conflit en question mais permet, du moins nous l’espérons, de mieux le comprendre et surtout de soulever des questions sur les raisons immédiates et profondes des mécontentements chez une catégorie socioprofessionnelle importante en Algérie et très probablement chez bien d’autres catégories socioprofessionnelles du pays. Car, en effet, si ce conflit a des causes spécifiques aux médecins résidents, il nous semble également sous-tendu par des causes structurelles beaucoup moins spécifiques à la corporation médicale qui méritent davantage de réflexion de la part de tous, car il est bien connu que les mêmes causes produisent et produiront les mêmes effets.       Par le Dr Bendib Abdelhak Médecin retraité ; Abdel.bendib@gmail.com

Le suicide dans une société du malaise...

L’Amicale des psychiatres de Béjaïa (APsyB) a organisé, le 20 avril dernier, sa 7e rencontre internationale, intitulée : «Psychiatrie, aux confluences de la chronicité, de la comorbidité et du facteur de personnalité»(1). Cela fut une occasion d’amorcer un débat sur la question des troubles mentaux et leur prise en charge. Dans cette perspective, diagnostic, comorbidité, recours aux soins, stigmatisation et exclusion des personnes mentalement souffrantes sont autant de thématiques qui ont été abordées. Une rencontre scientifique, disons-le, est toujours un moment de réflexion et de débat autour de la question sociale. L’Algérie n’est pas dotée, à ce jour, d’une véritable politique de promotion de la santé mentale. Notre pays accuse même un net retard en ce domaine. J’ai évoqué, lors de cette rencontre, la relation entre le traumatisme psychologique et le suicide. Il était question de présenter les résultats issus de l’enquête «Santé mentale en population générale (SMPG)» réalisée, en 2003, par le Centre collaborateur de l’OMS (CCOMS-Lille) et l’équipe de l’hôpital psychiatrique de Chéraga (EHS-Alger). Très peu d’études ont été menées, notamment sur le traumatisme psychologique et les conduites suicidaires. Or, l’Algérie, de par son histoire douloureuse, a connu des événements «hors du commun» sur une période relativement courte. De la guerre civile aux catastrophes naturelles (inondation de Bab El Oued en 2001, séisme de Boumerdès en 2003, etc.), la vie des Algériens a été bouleversée, voire métamorphosée. Ces chocs psychologiques, qu’ils soient sécuritaires ou encore d’ordre écologique, engendrent parfois une souffrance nommée cliniquement «Trouble de stress post-traumatique» (TSPT). Au même titre que la dépression, le TSPT a été identifié par la communauté scientifique comme un facteur «suicidogène». Par ailleurs, le contexte multi-traumatique évoqué a mis en évidence la difficulté de l’institution de soins (problème d’infrastructures et de formation des professionnels de santé) à répondre à une forte demande en matière de prise en charge. Au demeurant, le manque de projets d’aide et de soutien psychologique aura un impact sur la santé mentale des victimes qui portent encore les séquelles d’un traumatisme enfoui à jamais : la violence terroriste. Aujourd’hui, les effets pathogènes de ce traumatisme ont pris la forme d’un malaise social. Ce qui est occulté dramatiquement revient sous forme d’une «souffrance en héritage», tel «un retour du refoulé». Le climat anxiogène actuel (corruption, violence, difficultés socio-économiques, chômage, pauvreté, précarité, insécurité, injustice sociale, banditisme, etc.) est source d’une souffrance partagée collectivement, laquelle se manifeste parfois dans des comportements suicidaires. Ceux-ci constituent l’une des échappatoires à un quotidien insupportable et morbide. D’ailleurs, le rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme et (2010) s’intitulant «La malvie : situation des droits économiques, sociaux et culturels en Algérie»(2) a mis en évidence le contexte de précarité dans lequel le citoyen algérien vit. En 2014, le taux de chômage était estimé selon l’Office national des statistiques à 10,6% de la population active (9,2% des hommes et 17,1% des femmes)(3). Un tel contexte d’oisiveté et d’insécurité fait de certains individus des proies faciles pour le développement de troubles mentaux (dépression et anxiété notamment) et de comportements suicidaires. En tout cas, il est bien plus aisé, dans une société de malaise, de fabriquer des malades et des «hittistes»(4) que de créer des emplois et des projets à moyen et long termes. Quoique tabou, le suicide est parfois l’expression des difficultés extérieures qui reflètent notre souffrance intérieure. Citons ici le témoignage poignant de Moussa, un jeune de 35 ans, hospitalisé pour une tentative de suicide : «Moi, j’en ai marre de ce bled, je suis jeune sans moyens et je n’ai aucun avenir ici. L’été dernier, j’ai déposé partout mon CV pour le boulot mais je n’ai eu aucune réponse. Une lettre morte.» Dans de telles conditions, mourir s’impose comme un acte exutoire quelquefois volontairement recherché. L’immolation par le feu est aussi une pratique qui s’est développée et médiatisée ces derniers temps. Il s’agit de révéler une souffrance indicible au monde, en manifestant son intention d’en finir avec une vie «sans valeur». Cette violence contre soi démontre à quel point le corps peut être utilisé comme un nouveau langage de dénonciation et de revendication d’une vie digne. On peut y voir une sorte d’offrande d’un corps «sacrifié» comme témoignage d’une souffrance profonde. A ce titre, les attentats-suicides qui ont eu lieu dans les années 90’ entrent logiquement dans cette grille de lecture. Ces expériences suicidaires ont été alimentées, auparavant, par des discours «mythiques» augmentant chez le sujet l’envie de sacrifier sa vie. Merzak Allouache, à travers son film-documentaire Enquête au paradis, sorti en 2018, a développé justement une réflexion autour de l’idéalisation d’un Ailleurs fantasmatique — le paradis en l’occurrence — chez les jeunes Algériens sans perspectives dans la «vraie vie» ! Au-delà de ces aspects, le suicide est une forme de renoncement à la vie, combinée à un sentiment de découragement. C’est tout un processus mortifère qui se déclenche dans le magma de la souffrance physique et/ou morale. Il en est de même pour l’immigration clandestine «harraga». Elle participe symboliquement d’un suicide collectif et travesti. Le mois dernier, par exemple, quinze candidats à l’émigration clandestine se sont noyés dans un silence quasi-total. Cette «mort solitaire [...] qui ne profite à personne, mort vide de tout contenu au bénéficiaire, responsabilité devant rien ni personne, cette mort stérile est peut-être ce qu’on appelle l’enfer»(5). On assiste passivement à la fuite de l’individu vers d’autres horizons. A dire vrai, cette vague massive de départs n’est, au bout du compte, qu’une forme de résistance à l’invisibilité et l’effacement d’une jeunesse «désenchantée» qui vit hors-société, sinon hors-système. Mais ce dévoilement de la souffrance sociale a suscité une grande polémique, parce le «harrag» est perçu socialement parlant comme une honte publique : «Partir ou mourir»(6). N’est-il pas urgent de secourir ces trajectoires de vie brisées dramatiquement sur les berges de la Méditerranée ?   Notre jeunesse a-t-elle réellement besoin de discours moralisateurs et compassionnels pour se reconnecter à sa force et à son intelligence ? Dans notre société, la gestion de ces conduites extrêmes passe, paraît-il, par la répression et le déni. Or, cette vision «réductrice» de la complexité des phénomènes sociaux n’engendre en fin de compte que violence. En outre, tout refus de l’altérité et toute minimisation de la douleur individuelle et/ou collective serait vécue avec un sentiment d’abandon et d’injustice, «la hogra». On peut légitimement se demander, dans ce contexte de double souffrance, si la violence extérieure visible à laquelle le sujet est exposé ne se transforme pas en violence intériorisée. Vraisemblablement, l’individu qui subit des événements traumatisants s’auto- approprie la logique de cette violence par des mécanismes psychologiques (identification, refoulement, projection, etc.). Cela étant, la violence externe, au même titre que la violence contre soi, s’oppose à l’autoconservation et à l’amour de soi et de l’Autre. Difficile d’apporter des solutions adaptées à ces phénomènes extrêmes sans le développement d’approches rationnelles, orientées vers l’amélioration de la qualité de vie du citoyen algérien. Pour dire les choses plus clairement, notre société a besoin de créer, de toute urgence, un modèle de prévention «anticipatif» du suicide.     Références et notes  : 1)- Cette association des psychiatres d’exercice privé située à Bejaïa organise des colloques autour de thèmes scientifiques : http://apsyb.org 2)- FIDH, CFDA, LADDH. «La malvie» : rapport sur les droits économiques, sociaux et culturels. 2010. https://www.fidh.org 3)- Voir à ce sujet le rapport «Stratégie de Coopération de l’OMS avec l’Algérie 2016-2020» http://www.afro.who.int 4)- Nom donné aux jeunes chômeurs adossés au mur toute la journée. 5)- Jankélévitch V. La Mort. Paris : Flammarion ; 1993. 474 p. 6)- Lydie V. Traversée interdite ! Les Harragas face à l’Europe forteresse. 1re éd. Paris : Le Passager Clandestin ; 2010. 176 p.     Par Chérifa Sider Docteur en psychologie ; consultante en santé mentale ; chercheuse associée au laboratoire UTRPP Université Paris 13, 99 bd J. B. Clément, 93 430 Villetaneuse  

Comment faire prévaloir l’autorité de l’Etat sur les espaces publics maritimes ?

Pour les Algériens, passer une journée à la plage n’est pas forcément synonyme de détente et de loisir ! Par la force des choses, nos plages sont devenues des espaces rédhibitoires où la saleté le dispute à l’incivisme d’une jeunesse en manque de repères. Elles sont tenues par des «autoproclamés» concessionnaires qui, eux-mêmes, s’en remettent à des «gros bras» pour les gérer. Les journaux n’ont de cesse de rapporter dans leurs colonnes les appels de détresse des citoyens plumés, au vu et au su de tout le monde, par ces mafieux. Des reportages ont été diffusés à la télévision pour étayer les dires des victimes sans que les auteurs n’aient eu à y répondre ! Ces derniers, jusqu’à la saison estivale passée, ont continué à défier les lois de la République. Dont notamment, cette instruction du ministre de l’Intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement territorial, Noureddine Bedoui qui consacre pourtant la «gratuité des plages» ! Dans les faits, les squatters des plages assurent tirer leur «légitimité» des maires qui leur ont donné «verbalement» leur quitus pour occuper tout, ou portion d’une plage, louer des parasols et des chaises. Et aussi monter, au pied levé, des aires de stationnement de voitures pour, au final, pomper l’«automobiliste estivant», forcé de payer ou de s’en retourner chez lui ! Au final, une journée de plage coûterait à une famille mille dinars au bas mot ! A quelques jours du lancement officiel de la saison estivale qui démarre en principe le 1er juin, Noureddine Bedoui, le ministre de l’Intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement du territoire doit faire face à deux dossiers brûlants, et c’est le moins que l’on puisse dire : • les incendies de forêt ; • la gratuité des plages. Si pour le premier les choses semblent avoir été prises en main du côté du palais du gouvernement, il n’en est pas de même pour le second, dès lors que les directives adressées aux walis pour «consacrer la liberté d’accès aux plages» n’ont pas été, totalement, mises en œuvre à en croire ce qui a été rapporté par le quotidien El Bilad qui affirme que le ministre a dû en dernier ressort dépêcher des inspecteurs qui ont collaboré «secrètement» avec les services de sécurité pour «libérer ces plages» de l’emprise de la maffia qui dicte sa loi aux estivants ! Depuis des années, l’accès à de nombreuses plages est devenu payant : que ce soit de façon directe à travers la demande de s’acquitter d’un droit d’entrée, ou de façon indirecte en faisant payer toute une panoplie de prestations qui conditionnent, de fait, le droit de s’installer à un emplacement. Des pratiques qui s’opposent à l’accès gratuit à la plage ! Et les écriteaux assurant que l’accès aux plages est gratuit conformément à la loi font juste office de décor ! Pour l’heure, on évoque l’éventualité d’annuler le système de concession des plages, une pratique pourtant réglementée mais qui n’a pas porté ses fruits ; un décret en fixe, pourtant, les contours comme suit : «deux tiers de la surface d’une plage peuvent faire l’objet de concession au profit de personnes offrant des prestations de qualité, la partie restante, un (tiers) étant libre d’accès aux estivants». Il faut savoir toutefois que depuis plusieurs décennies, les plages du monde entier sont l’enjeu de batailles entre professionnels du tourisme, riverains et associations écologistes. En Europe, les plages à péage se multiplient ; chaque Etat européen possède son propre modèle afin d’arbitrer entre le développement touristique et la préservation du littoral et des paysages. Tandis que les zones privées se multiplient un petit peu partout, la Grèce, elle, met en vente certaines de ses plus belles plages. Rien qu’en Italie, le nombre de plages payantes a plus que doublé en dix ans pour atteindre 12 000 contre 5400 en 2001. Cela correspond à une plage privée tous les 350 mètres de côte. Certaines d’entre elles sont de «véritables citadelles clôturées avec des piscines, des salles de gym et des restaurants». D’autres se contentent d’installer des chaises longues et des parasols qu’on peut louer à la journée pour une vingtaine d’euros. Toutes doivent, cependant, laisser libre une bande de cinq mètres à partir de la mer pour que l’on puisse circuler, mais gare à celui qui voudrait y installer sa serviette : il est interdit de s’arrêter ! Les défenseurs des plages privées estiment que c’est le prix à payer pour avoir un rivage propre, bien entretenu et sécurisé. Les conceptions françaises et italiennes, par exemple, s’affrontent : qui doit payer pour l’entretien des plages : le contribuable ou l’usager ? En Algérie, la question est tranchée : c’est le citoyen lambda qui doit y aller de sa poche ! Celui appartenant à la nomenklatura qui s’adonne au jet-ski au Club des Pins, Moretti et ailleurs dans notre chère Algérie n’a pas à se poser ce genre de question «bassement matérielle». Mais parfois le mal est ailleurs ; un concessionnaire affirmant avoir investi des milliards pour installer un espace de jeux sur une plage qu’il louait à la commune à raison d’un million de deniers par saison estivale se disait victime de squatters qui l’empêchaient de travailler dans la sérénité. Les collectivités locales peuvent confier à un ou plusieurs sous-traitants, par des conventions d’exploitation, soumises à la concurrence, tout ou partie des activités destinées à répondre aux besoins du service public balnéaire (des lots de plages). Ces activités doivent avoir un rapport direct avec l’exploitation de la plage et être compatibles avec le maintien de l’usage libre et gratuit des plages, les impératifs de préservation des sites et paysages du littoral et des ressources biologiques ainsi qu’avec la vocation des espaces terrestres avoisinants. Elles perçoivent en retour des recettes correspondantes En théorie, les pouvoirs publics ne ménagent pas leurs efforts pour «démocratiser les espaces maritimes, les plages notamment et permettre à tout le monde d’accéder au loisir gratuit» ! Bon an mal an, les autorités centrales et locales s’attellent à la préparation de la saison estivale : • des dizaines d’établissements publics de wilaya sont mobilisés afin d’aménager les accès et les parkings des plages ; • des plans de lutte contre les maladies à transmission hydrique sont établis ; • des plans de circulation routière sont dressés par les services de gendarmerie et Police nationales. En réalité, les choses virent au pire à chaque saison par la faute des «gros bras» maîtres des plages qui imposent leur diktat en taxant, pour tout et rien, les estivants. A ce rythme disait quelqu’un, on payera pour accéder à nos maisons, ou pire encore, pour voir nos enfants ! De ce qui précède, on peut s’autoriser à dire que la gestion du dossier des concessions des plages échappe au contrôle de l’Etat, des ministères de l’Intérieur, du Tourisme, des 14 walis des wilayas côtières et des P/APC en relevant ! Le Ramadhan s’achève et les vacances sont proches. Les Algériens vont-ils, par devers eux, débouler en Tunisie pour pouvoir se baigner tranquillement en famille, sans que leurs femmes ou leurs filles ne soient victimes d’incivilités voire de harcèlement ? Ou se résoudre pour les moins nantis d’entre eux à «barboter» dans ce qu’il nous reste de plages libres ? Peut-être bien, dès lors qu’en Algérie on compte quelque 220 plages interdites à la baignade pour cause de pollution et les 2/3 restants sont infréquentables pour les familles ! La pollution, oui il faut en parler. Et le ministère de l’Environnement et des Energies renouvelables doit, par exemple, se pencher sur le cas de la zone industrielle de Reghaïa où des rejets sont déversés, via le lac, directement dans les plages de Aïn Taya, Kadous et Corso. Des lieux mythiques qui doivent rappeler à notre fringant ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, son enfance et autant de bons souvenirs ! L’association des «éboueurs de la mer» dont l’aventure a débuté en 1993, à l’initiative de 8 jeunes plongeurs écologistes de Tamentfoust, appelée La Pérouse du temps de la colonisation française, un nom encore utilisé par les Algérois, est à encourager voire à être encadrée par Fatma Zohra Zerouati, la ministre de l’Environnement et des Energies renouvelables. Tous les moyens doivent être mis à la disposition de cette association qui doit être déclarée d’«utilité publique» ! C’est vrai, rien n’est plus comme avant, disent les nostalgiques ! Nos plages sont devenues des espaces où il ne fait pas bon vivre. L’insécurité, c’est le problème majeur malgré les efforts des services qui se plaignent d’un manque d’effectifs. Qu’est-ce qu’ils pourraient faire de plus pour sécuriser ces espaces maritimes ? Patrouiller davantage afin de rassurer les baigneurs et dissuader les fauteurs de trouble ? Il faut savoir déjà qu’il n’est pas facile de classer socialement la clientèle des plages, d’autant que l’absence de tenue vestimentaire supprime un critère d’identification social important pour l’observateur. A fortiori, un gendarme ou un policier. Et la «chicha», faut-il s’en préoccuper, l’interdire ? Demander aux maires de prendre des arrêtés pour mettre fin à de véritables joutes de fumeries collectives qui empestent l’air, incommodent les enfants et laissent leurs parents décontenancés devant tant de déliquescence morale et d’incivisme ? Ici, les jeunes fument des «joints» au beau milieu des familles qui n’ont pas le choix. Déjà que ces jeunes-là ne respectent ni les consignes, encore moins la couleur du chapeau… qu’il soit vert, orange ou rouge ; ils sont dans leurs territoires ! Comment ne pas, dans ces cas-là, avoir une pensée pour le colonel Abdelkrim Nenouche, directeur général de la garde communale, décédé le 2 mai dernier qui ambitionnait de transformer le corps dont il avait la charge en police communale. Pour combattre justement les incivilités décrites supra ! Il est parti malheureusement sans concrétiser son rêve. Dans l’indifférence des pouvoirs publics qui ont «oublié» de rendre hommage au défenseur de la République qu’il était. Pour l’heure, le ministre de l’Intérieur est, semble-t-il, décidé à faire bouger les lignes ! A commencer par les walis des 14 wilayas côtières ! Il faut éradiquer la maffia des plages, leur a-t-il écrit. Tout un programme pour le ministre et ses collaborateurs, qui auront également à se soucier de l’éclosion, ça et là, des «plages islamiques» et ceux qui les organisent pour, disent-ils, «nettoyer les plages du spectacle de la nudité et de la drague». La wilaya de Béjaïa, maritime par excellence, est sans wali ! Une opportunité peut-être pour Noureddine Bedoui, le ministre de l’Intérieur, des collectivités locales et de l’aménagement territorial de réfléchir au profil idoine de celui qu’il aura à nommer et qui, investi d’un pouvoir de police générale, aura autorité dans tous les domaines où s’exerce l’action de l’Etat en mer, notamment : • la défense des droits et intérêts nationaux, particulièrement dans les zones sous juridiction algérienne (mer territoriale, zone économique exclusive) ; • le maintien de l’ordre public en haute mer et sur les plages publiques ; • le secours et la sécurité maritime ; • la protection de l’environnement ; • la lutte contre les activités illicites en mer (pêche illégale, trafic de stupéfiants, migration clandestine, piraterie…). Ce «wali maritime», appelons-le ainsi, aura à coordonner l’action en mer des administrations et la mise en œuvre de leurs directives. Et si l’expérience venait à être tentée et aboutirait à des résultats probants, elle pourrait être étendue aux 13 autres wilayas côtières. C’est à ce prix peut-être que l’on pourrait faire prévaloir l’autorité de l’Etat sur les espaces publics maritimes et, partant, faire revivre nos 1200 km de côte, y compris la faune et la flore qu’elles recèlent !            

L’Algérie à l’épreuve de la crise migratoire : Enjeux des migrants clandestins

Le débat sur la présence des étrangers en Algérie, lancé maladroitement par la polémique identitaire et de culture dite islamique ces derniers mois, s’est intensifié et risque de porter atteinte aux droits, notamment des réfugiés. Il y a lieu d’éclairer l’opinion publique que ces migrants ne sont pas hostiles à l’identité nationale qui est par essence un concept évolutif dans le temps. Ils n’ont pas la prétention d’avoir une conception politique et identitaire de leur présence en Algérie. Ceci n’est pas une remise en cause de l’identité nationale, tout au moins une identité qui ne soit pas un alibi à l’exclusion et le racisme envers des populations qui, de surcroît, appartiennent à des couches sociales les plus défavorisées. Il convient de replacer le débat dans son contexte et préciser ses enjeux en soulignant qu’il s’agit d’un phénomène historique ancien. Il s’agit plutôt du problème des conditions d’accueil et de la prise en charge d’éthique, de solidarité et d’accueil de la catégorie dite «réfugiés de guerre ou de crise économique». C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si cette présence des étrangers dans ses différents types menace le pays, dans la mesure où ces nouveaux résidants légaux ou illégaux apporteront des changements en termes de la composition de la société algérienne ou vont exercer un rapport de force communautaire pour partager le pouvoir comme le prétendent certains. Des travaux de recherches qui se sont intéressés au sujet de la migration en Algérie montrent que le phénomène migratoire dans le contexte algérien n’est pas nouveau. L’Algérie a, depuis des siècles, été une terre d’immigration pour plusieurs populations étrangères dont la présence a été dominée par l’occupation coloniale. A titre d’illustration, la période de 1830-1962 montre que la présence des étrangers durant ce temps de colonisation était le fait d’une invasion des populations européennes. Alors, l’Algérie a enregistré vers le début des années 1960 presque 1 million d’étrangers installés sur le territoire national.Après l’indépendance nationale, en 1962, la présence des étrangers a connu une baisse considérable. De 1962 aux années 2000, la tendance des flux des étrangers entrés en Algérie a connu une évolution en fonction des besoins de l’économie nationale. De la baisse sensible après le départ des populations issues de la colonisation française, les flux des immigrés ont connu une légère augmentation suite à un besoin exprimé par les autorités algériennes afin de satisfaire les besoins de l’économie nationale. Ce recours à la main d’œuvre étrangère trouve un justificatif dans le fait que le pays a nouvellement acquis son indépendance et qu’il souffre du manque de cadres techniques pour faire fonctionner l’économie. Suite à l’arrivée des premiers diplômés de l’Université algérienne sur le marché de travail vers le milieu des années 1980, la présence des étrangers en Algérie a enregistré une nouvelle tendance à la baisse. Le début des années 2000 était un tournant historique et inédit de la migration algérienne. Dans un contexte économique mondialisé, de relance de l’économie nationale et la stabilité politique et sécuritaire du pays, l’Algérie a enregistré une tendance à la hausse des flux migratoires. Désormais, elle est un pays d’émigration, d’immigration et de transit pour les migrants subsahariens aspirant à rejoindre la rive nord de la Méditerranée. Les statistiques montrent que le nombre des étrangers entrés pour travailler était en permanente augmentation durant la décennie des années 2000. Cette tendance à la hausse des travailleurs étrangers, notamment des Chinois qui ont atteint le taux le plus élevé parmi les étrangers entrés dont on ne parle pas, s’inscrit dans le contexte des conventions de coopération visant la réalisation des grands projets d’investissements comme l’autoroute Est-Ouest. Cette perspective historique est loin d’être inutile. Elle a le mérite de montrer que la présence des étrangers en Algérie est une partie importante de son histoire, une variable qui a façonné l’histoire du pays en apportant une contribution significative au développement du pays. Aborder la mondialisation par les migrations internationales dans le contexte algérien élargit considérablement la perspective, parce que la dimension de développement est d’emblée prise en compte, et parce que dans cette dimension, il y a forcément la dimension technologique et les rapports de force centre-périphérie, cette approche nous conduit naturellement à s’intéresser aux trajectoires des processus de développement, aux dynamiques d’insertion dans la nouvelle division internationale du travail et au point des trois pôles de la triade dans les relations économiques internationales «Nord-Sud». En effet, l’accélération du processus de la mondialisation avec ses conséquences désastreuses sur les pays en voie de développement, notamment d’Afrique, a bouleversé la géographie migratoire de l’Algérie. D’un pays d’émigration, l’Algérie est passée à la catégorie d’un pays de destination et de transit pour un nouveau type de migrants appelés «migrants clandestins». Ces derniers proviennent généralement d’Afrique subsaharienne, leur nombre ne cesse d’augmenter depuis 2000. Il y a lieu de souligner que l’Algérie est devenue une grande zone de destination pour ces migrants irréguliers, particulièrement pour les Maliens et nigériens. Selon les statistiques nationales, près de 65 000 personnes étrangères ont été interpellées vers 2007. Il s’agit véritablement d’une vraie mondialisation des flux migratoires ; l’immigration algérienne aujourd’hui concerne une plus grande variété de groupes ethniques et culturels que par le passé, on enregistre des entrées irrégulières même de certains pays asiatiques. Cette forte présence de migrants clandestins s’explique en partie pour les     Subsahariens par la difficulté de rejoindre l’Europe en raison du contrôle des frontières, aussi, l’absence des outils nécessaires afin de prévenir et lutter contre ce phénomène. Ajoutons à cela la faiblesse de la coopération des pays voisins en matière de politique migratoire pour une régulation et une gestion efficace de ces flux migratoires. Depuis 2011, le Printemps des pays dits arabes, le phénomène d’immigration clandestine en Algérie a connu une augmentation sans précédent. Des milliers de Syriens sont entrés. Le Sud algérien constitue la région qui a accueilli le plus de clandestins, une partie importante de ces derniers a choisi le Sud comme région d’installation. Dans la région de Tamanrasset, de véritables ghettos de tribus africaines organisées selon les coutumes de leur pays sont installés depuis le milieu des années 2000. Ce qui est de certain, c’est qu’il y a une crise migratoire, elle n’est pas algérienne mais mondiale. Selon les rapports de l’OMI, ces flux migratoires sont appelés à changer d’échelle, d’implications et de complexité au cours des prochaines décennies sous l’effet des déséquilibres socioéconomiques, démographiques qui ne cesse de s’accroître, des modifications de l’environnement et la nouvelle reconfiguration des rapports de force dans le monde. Appréhender les raisons de ce bouleversement du champ migratoire est une partie et un pas vers une gestion efficace du phénomène migratoire et éviter par là ses effets indésirables, nuisibles à l’économie nationale. Car, il y a aujourd’hui une nécessité et une urgence pour penser ces flux migratoires, cela se justifie par le fait qu’ils créeront de nouveaux défis, de la migration irrégulière à la protection des droits humains des migrants. Ces nouvelles tendances des migrations internationales s’inscrivent dans le contexte des nouvelles féodalités qui se sont constituées, infiniment plus puissantes, plus cyniques, plus brutales et plus rusées que les anciennes. Ces féodalités par le biais des sociétés transcontinentales privées exercent un pouvoir planétaire. Elles ont organisé la faim et l’endettement des peuples et des pays. Certes, il y a depuis la nuit des temps une rareté objective et naturelle des biens matériels disponibles sur la Terre et qui sont insuffisants pour satisfaire tous les besoins incompressibles et élémentaires des populations. En essayant d’illustrer cette situation, Karl Marx a parlé du manque objectif de ces biens matériels incompressibles. Dans cet ordre d’idées, depuis l’apparition de l’humanité et jusqu’à l’ère de Marx, le monde a été régulé par cette notion de manque objectif. Cependant, depuis plus de cinq décennies, le monde a explosé de richesses, il n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. Force est de constater que malgré cette formidable dynamique des forces productrices le monde croule sous les richesses. Aujourd’hui, le manque naturel de Karl Marx n’est plus naturel et n’obéit plus à aucun principe ou postulat. Il y a un manque organisé des richesses. Ce qui a conduit à une faim organisée, qui à son tour a provoqué les mouvements migratoires de grande ampleur, notamment irréguliers. De nos jours, la misère de millions d’individus a atteint un niveau plus effroyable qu’à aucune autre époque de l’histoire de l’humanité. Plus de 10 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent chaque année de sous-alimentation. Dans ce contexte, comme il a été souligné, les migrations clandestines vont s’amplifier et connaîtront une mutation rapide dans leurs flux et dans leurs formes. Alors qu’ils sont largement sous-estimés, les flux de migrants irréguliers désirant vivre en Algérie au lieu de transiter vers l’Europe sont en train de croître. Ainsi, selon une enquête réalisé par l’association pour l’Aide psychologique, la recherche et la formation (SARP) et le bureau en Algérie du Comitato Internazional per lo Sviluppo dei Popoli (CISP), la proportion de Subsahariens désirant vivre en Algérie est loin d’être négligeable puisque 57% d’entre eux s’inscrivent dans le projet de migration d’installation, alors que 43% ambitionnent de partir en Europe ou ailleurs. Devant ces nouvelles tendances d’immigration clandestine, l’Algérie doit mettre en place une nouvelle politique migratoire et un nouveau dispositif de gestion de la migration clandestine.          

27 mai 1956 : l’opération «Espérance» annonciatrice de la politique de la terre brûlée

L’opération «Dufour», de son appellation, a laissé dans la mémoire des moudjahidine et de la population des souvenirs macabres. Pour la première fois en Kabylie, le général Dufour a montré un avant-goût des capacités de nuisance de la puissante armée coloniale française, tant dans la résistance face à nos valeureux moudjahidine, que dans la terreur, les massacres des populations… Il nous paraît important, 62 ans après, de rappeler cet événement afin que les nouvelles générations s’imprègnent du caractère redoutable de notre Guerre de libération. Les anciennes générations se souviennent encore du déferlement d’une armée d’invasion sur une partie de la rive droite de la vallée de la Soummam. Du 27 mai au 2 juin 1956, les troupes du général Dufour déferlaient sur la Petite Kabylie pour tenter de déloger les moudjahidine depuis les Aït Abbas, Aït Idel, Tamokra (Guergour), Aït Maouche, Aït Chebana, Aït Ourtillane, Guenzet, Il Mayen, etc., jusqu’à proximité de Sétif. Cette région était considérée comme zone libérée où les moudjahidine défilaient publiquement dans ces villages. Devant les succès remportés par les moudjahidine depuis le déclenchement de la Guerre de libération, l’ennemi ne pouvait rester sans réagir. Partout des embuscades, des sabotages des voies de communication, une série d’exécutions de traîtres et de collaborateurs eurent lieu. Les groupes messalistes sont neutralisés et acculés, pour ceux qui restent, à se réfugier dans les régions de Bouira-Sour El Ghozlane, puis Djelfa ; cet échec constitue le désespoir de l’armée coloniale qui était sûre d’escompter des résultats dans ces combats fratricides. En plus, l’ALN dominait sur le terrain. Devant cette grande déception, les états-majors français voulaient «donner un coup de pied dans la fourmilière» pour prouver leur puissance en déclenchant l’opération «Espérance» avec une armada de plus de 10 000 hommes équipés avec du matériel sophistiqué, comme les hélicoptères «bananes» dont un premier contingent de 100 appareils venait d’être réceptionné en provenance des Etats-Unis, en même temps que des avions bombardiers B26 et B29 et de plusieurs modèles d’armes, toujours made in USA. Dénommée «Espérance» par les états-majors français, cette opération, lancée au printemps 1956 à travers l’Ouest constantinois, a fait trembler toute la région de Lafayette (Bougaa), jusque dans la Soummam. Déclenchée le 27 mai 1956, elle constituait les prémices de la politique de la terre brûlée. En effet, depuis le début de la Guerre de libération dans la région, jamais une opération d’une telle envergure n’a été mise en œuvre. Ce fut peut-être la première fois qu’une opération héliportée fut lancée pour atteindre rapidement les lieux stratégiques afin de mieux surprendre nos unités de l’ALN, alors que les accès par voie terrestre n’existaient pas. Le 27 mai au petit matin, les habitants de Tamokra, Il Mayen, Ath Idel et de toute la région furent arrachés de leur sommeil par le vrombissement des moteurs de dizaines d’avions qui lançaient leurs bombes et une noria d’hélicoptères qui larguèrent des centaines de soldats un peu partout sur les points dominants. Les va-et-vient de ces aéronefs, les bombardements, les mitraillages donnèrent l’image de l’apocalypse. Des convois militaires arrivaient de tous les côtés, partout, là où les routes et les pistes sont encore praticables. L’heure est grave ! Personne ne comprenait ce qui se passait. Les moudjahidine quittèrent précipitamment les refuges pour prendre position sur les crêtes afin d’épargner les populations et avec l’espoir de résister, comme par le passé lors des opérations de ratissage. Mais la vue de ce fourmillement de soldats a vite fait de les décourager et ils furent contraints à une autre tactique, celle de la dispersion en petits groupes et du repli. Pour en sortir, il fallait briser les lignes ennemies, même au prix de pertes. Et c’est ce qu’ils firent, mais pour se retrouver à nouveau au milieu des soldats. Ces derniers arrivaient de partout, telle une nuée de sauterelles, un terme que les vieux aimaient utiliser pour comparer cette puissance destructrice. Les villageois étaient désemparés ; les soldats sont déjà annoncés à l’entrée des villages. Les femmes s’affairaient à effacer les traces dans les refuges, avant de se rassembler dans une seule maison, pour former un essaim, dans l’espoir d’empêcher ces criminels de les violer ; les hommes étaient plus conscients. Ils savaient que ce qu’ils voyaient présageait des moments très durs qu’ils allaient vivre. Ils savaient qu’il y aura beaucoup de morts, beaucoup de sang et des destructions car les intentions de l’ennemi étaient claires : faire payer à la population son attachement et sa collaboration avec les maquisards. Ce furent les prémices de la politique de la terre brûlée qui sera exécutée par l’ennemi jusqu’à la fin de la guerre. Tous les villages subirent les bombardements par l’artillerie et l’aviation avant l’incursion des soldats. De la fumée se dégageait de partout, des cris de terreur accompagnaient le vrombissement des moteurs des avions. C’était l’enfer. Devant l’impossibilité d’échapper à cette invasion, tout le monde se préparait à mourir. Les soldats français avaient décidé, utilisant une stratégie de la terreur, d’envahir simultanément les villages de chaque douar. Dans une course effrénée, ils déferlèrent vers les maisons, en frappant violemment les occupants. Des lance-flammes furent même utilisés, en même temps que des grenades pour éliminer toute âme qui vive et incendier les demeures. Souvent les moudjahidine ont été contraints de livrer bataille, du fait qu’ils étaient surpris par la rapidité du déploiement des forces ennemies ; pour la première fois les soldats arrivaient par les airs. Nous nous demandions alors pourquoi une telle opération, avec des moyens énormes en hommes et en matériel, fut menée précisément dans cette région ? Et avec une telle hargne et une telle barbarie ? A en croire certains responsables de l’ALN et du FLN, il y a lieu de distinguer plusieurs raisons qui ont motivé les états-majors français pour le déclenchement de cet enfer : la liquidation des groupes messalistes dans la région, l’ampleur des activités de l’ALN avec récupération de nombreuses armes, l’adhésion en masse de la population et enfin l’approche de la session de l’Assemblée générale de l’ONU. 1 – La liquidation des groupes messalistes Les actions des groupes messalistes contre les moudjahidine ont, pendant plusieurs mois, suscité un espoir pour l’armée française ; en effet, des militants messalistes et les moudjahidine, des frères ennemis, s’entre-tuaient ; les premiers pour des raisons de zaïmisme et les seconds pour l’indépendance du pays. Pour l’armée française, c’est une chance inespérée de voir ces frères ennemis s’entre-tuer sous le regard amusé des officiers français qui suivaient ces escarmouches à la jumelle ! C’était vers le milieu de l’année 1955 que ces éléments nuisibles firent leur apparition dans la région de Guenzet, Aït Yala, Aït Ourtilane, etc. Après quelques mois d’escarmouches, d’incidents et de tentatives de dialogue, les moudjahidine ont pris le dessus. Les groupes messalistes subirent des revers ; le reste de leurs hommes prirent la fuite vers la région de Bouira, pour se replier définitivement vers Sidi Aïssa, Aïn Hedjel, avant de se rallier à l’ennemi vers le 2 juin 1957. La compromission avec l’ennemi est désormais dévoilée au grand jour. Les responsables de l’ALN se posaient la question de savoir pourquoi la région de Guenzet était-elle le lieu de prédilection de ces mercenaires ? Il semble que l’explication se trouve dans le fait qu’elle compte un grand nombre de militants du MNA et Bellounis espérait bien y trouver leur collaboration, voire leur implication dans le complot ; il n’en fut rien puisque toute la population était engagée aux côtés du FLN. Après toutes ces escarmouches, les services français voyaient d’un œil inquiet la défaite de ceux qui allaient devenir leurs supplétifs. 2 – L’ampleur des offensives de l’ALN Depuis le milieu de l’année 1955, plusieurs groupes de moudjahidine se sont constitués et à leur tête, des chefs illustres. Il s’agit de l’adjudant Baïri Arezki, dit Arezki l’Aurès, Aïssa Hamitouche, dit Boundaoui, Hamimi Oufadhel, Madani Oubaadache, Mokrane Harani, Yahya Abbas, Hamou Hmiti et d’autres que nous ne pouvons citer. Il s’agit là de chefs courageux, décidés à mener leurs hommes vers la victoire, sans omettre leurs valeureux chefs qui les ont guidés et formés comme Krim Belkacem, Amirouche, Mira, etc. Plusieurs actions fructueuses furent menées contre les soldats français. Il s’agit de l’embuscade de Dellaga, de l’accrochage d’El Halia, de l’embuscade du pont de Beni Maouche, etc. 3 – L’adhésion massive de la population au FLN Partout dans les villages à l’image de toute l’Algérie, la population a répondu massivement à l’appel du FLN. Les habitants s’organisent sous l’égide du FLN pour faire face à la guerre par tous les moyens. Désormais, elle est décidée à participer à sa façon au combat libérateur. Parallèlement à cette action, une chasse est menée contre les traîtres, les collaborateurs de l’administration, les notables et tous ceux qui étaient désignés du doigt par la population. Il y eut des actions d’assainissement illustrée par une terreur qui s’est abattue sur eux, ce qui fait que la population a basculé bon gré malgré du côté de l’ALN. Cette adhésion massive a provoqué des réactions violentes des autorités françaises, qui ont promis maints châtiments aux citoyens de la région. 4 – L’approche de la session de l’Assemblée générale de l’ONU Dès le début du déclenchement de la Guerre de libération, un mouvement international de solidarité avec le peuple algérien a vu le jour. Quelque six mois après le déclenchement, c’est-à-dire en avril 1955, la Conférence des non-alignés à Bandoung a pris position ouvertement pour le FLN, le reconnaissant comme le seul représentant du peuple algérien. Par ailleurs, les participants ont demandé solennellement au gouvernement français d’ouvrir des négociations directes avec les représentants des combattants de l’ALN. Les initiateurs de cette conférence étaient des personnalités réputées au niveau international. Il s’agit du maréchal Tito, de Jawarel Nehru, du colonel Gamal Abdel Nasser, etc. Les échos de cette conférence ont eu un retentissement auprès de nombreuses puissances alliées traditionnelles de la France, mais aussi auprès des plus petits Etats. Le gouvernement français, au lieu de chercher la voie pacifique, a crié au scandale en invoquant les tentatives d’«ingérence dans les affaires intérieures françaises». C’est ainsi que de nombreux pays ont rompu leurs relations diplomatiques avec la France, en guise de sanction pour ne pas avoir prêté une oreille attentive aux résolutions de cette conférence. Le déferlement de l’opération «Dufour». Pour montrer sa domination sur le terrain, l’armée coloniale déclenche l’opération dans une région où l’activité de l’ALN est importante. Une force de 10 000 hommes fut lancée. Elle prépara parallèlement des pseudo-représentants du peuple algérien à travers certaines personnalités qui leur étaient acquises, dans le cadre d’une troisième force, comme Mlle Sid Cara, Mme Kebtani... C’est ainsi que le premier jour, cette armada envahit la région, avec un plan déterminé : massacres, accrochages, bombardements et destructions à grande échelle s’en suivirent  pour semer la terreur au sein de la population et des moudjahidine. Au deuxième jour de cette démonstration de force, le général Dufour, accompagné de Maurice Papon, alors préfet de Constantine, a fait une tournée pour superviser le déroulement de l’opération. Il faut rappeler que ce dernier était un collaborateur des nazis sous le régime de Vichy et que le président Charles de Gaulle en fera un ministre par mépris à tous les résistants français tués ou ceux encore en vie.   Le général Dufour au moment de l’opération «Espérance» Tous les deux représentaient à la fois l’autorité civile et militaire ; ils avaient adopté un plan de la terre brûlée comme suit : - ratisser la région de Guenzet, Aït Yala, Aït Abbas, Aït Imaouche, Aït Idel... - Détruire les villages refuges de l’ALN. - Inaugurer l’instauration des zones interdites. - Implanter des postes militaires supplémentaires au niveau des points stratégiques dans le cadre du quadrillage de la population. - Porter un coup sévère au moral des moudjahidine et de la population par la démonstration des forces françaises. - Inaugurer les bombardements des villages au napalm et apparition des bombardiers américains B26 et B29 qui n’ont pas hésité à larguer leurs bombes de cinq quintaux sur les villages. L’opération, qui a duré 4 jours, a laissé sur le terrain plusieurs centaines de morts. Plusieurs accrochages eurent lieu et de nombreux moudjahidine furent tués. Mais ce sont les habitants qui payèrent le prix fort, puisqu’il y eu près de 1000 victimes. Bilan partiel publié à l’époque par le journal El Moudjahid n°3, organe du FLN et de l’ALN. Il s’agit en fait d’un rapport d’une importance capitale pour donner, preuve à l’appui, un aperçu des crimes et des destructions commis par l’armée coloniale au cours de cette opération. Il est rédigé par le responsable de presse de la Zone 1 (rive droite de la Soummam) adressé au PC de Wilaya III pour être dépêché à l’extérieur grâce au service des transmissions. L’auteur a apporté des précisions et des preuves incontestables. - Année 1956. Je commence par la région d’Akbou. Je me suis rendu au village d’El Kélaâ (Beni Abès) le 6 juin 1956. A mon arrivée, je jetais un coup d’oeil circulaire sur ce que fût le village d’El Kélaâ ; des ruines, des maisons dévastées, des cultures rasées. Point de vie en ces lieux pendant le jour à cause des avions qui ne cessent de survoler la région. La mosquée lieu de sépulture du grand patriote « El Mokrani» et les murs du mausolée portaient encore la trace des balles et des obus, témoin d’un combat meurtrier. Le témoignage poignant d’un vieillard interrogé ne pouvant retenir ses larmes sur ce qui s’était passé en cette journée du 27 Mai 1956. Un drame : des habitations ont été détruites, des femmes et des enfants massacrés, des propriétés dévastées. 25 maisons détruites, 25 autres menacées de se transformer en ruines, , 30 hommes, 7 femmes, et 13 enfants tués, , des dizaines de blessés, 48 bêtes de somme abattues, 25 avions B26 s’employaient à cette oeuvre de destruction par vagues successives et sans relâche pendant 6 heures. Boubirek, un village en flammes : combien de personnes ont-elles péri ? Il suffit de se connecter et aller sur le lien «opération espérance, village Boubiek» pour suivre en direct la destruction du village, comme échantillon de tous les autres. Au village de Bélayel distant de 7 km environ, plus de 20 bombes de gros calibre ont été lancées, il y a eu 5 morts et 4 blessés, 5 bêtes de somme tuées, 25 maisons détruites, un magasin avec une marchandise évaluée à 8 millions a été incendié et son propriétaire y a péri. - Région des Bibans : nul vestige d’habitations ne subsiste. Le village de Bou-Guitoune a été bombardé et dévasté de la plus odieuse manière. 9 morts, dont 3 hommes, 2 femmes, 3 enfants, et de grosses quantités de céréales ont flambé. - Au village d’Ouled Rached à 3 km de distance, 6 bombes de 500 kg ont été lâchées causant la mort de 6 femmes, 10 enfants et de 2 bêtes de somme ; une grosse quantité de céréales a été la proie des flammes. - Le village de Teniet El Khémis, 3 km plus loin, a subi un bombardement intensif, ce qui fut épargné par les avions a été brûlé par la soldats français ; le nombre de victimes se solde à 11, dont 4 hommes, 2 femmes, et 5 blessés. Trois magasins ont été incendiés ainsi qu’un moulin à grains. - Egalement le village d’Aquirou a été affreusement rasé et il n’y subsiste plus aucune maison. 12 bêtes de somme ont été tuées. - Le village de Sidi Messaoud où 4 bombes ont été lâchées occasionnant la mort d›un homme, d’une femme et d’une vache. - Le village de Teffreg a été le plus éprouvé par les bombardements : 170 bombes de gros calibre ont été lâchées, faisant 22 victimes, dont 15 hommes, 7 femmes et enfants, ainsi que 14 blessés, 220 maisons y ont été détruites sans compter celles qui, sérieusement éprouvées, sont redevenues inhabitables. Ajouter à cela 18 bêtes de somme et 37 animaux domestiques abattus. - Au village de Tadchirt, 33 bombes avaient été lâchées causant 9 morts et 13 blessés ; il y eut aussi 3 bêtes de somme tuées ainsi que 8 maisons détruites. - Au village d’Ouled Zékhnine, suite à un bombardement, il y eu 10 tués, dont 14 hommes et 6 femmes, ainsi que 11 blessés, 3 bêtes de somme y trouvèrent la mort - Le village Ouled Zéïd a eu 5 de ses hommes massacrés par les soldats français, leurs corps ont été mutilés à coups de pioche, la tête fracassée jusqu’à ce que la cervelle en jaillisse, 3 maisons et un magasin ont été incendiés. - Le village d’El Colla a reçu plus de 15 bombes (lourd et léger calibres), 130 maisons d’habitation ont été touchées ainsi qu’une mosquée ; il y eut à déplorer 10 morts et 40 blessés. -Le village de Tazalemt a été systématiquement bombardé. Une vieille femme tuée et 4 personnes blessées. Au village de Bou-Ayache, 2 morts et 4 blessés, plusieurs maisons rasées ; en outre dans les villages cités, plusieurs femmes enceintes affolées ont accouchées avant terme. - Le village de Bounda Kébira a été sévèrement pilonné par l’aviation française, j’ai assisté à des avions en pleine action à mon arrivée, cela dura 3 heures. Le bombardement commença à 16h et ne cessa qu’à 19h. Je suis entré au village à 20h. Je trouvais les hommes assis, après les salutations islamiques d’usage, je demandais à certains des détails sur ce bombardement dévastateur. Ces derniers m’informèrent qu’il s’était soldé par 40 hommes tués, dont Hamitouche Mouloud et Ouchène Boubakeur, ainsi que 10 femmes et enfants, 112 bêtes de somme y ont trouvé également la mort. Plus de 150 maisons furent détruites. Le village précité avait reçu 43 bombes de 200 kg. J’y avais vu 3 qui n’avaient pas explosé ; la mosquée et la médersa, lieu d’enseignement pour enfants, n’ont point été épargnées. - Le village de Bounda Séghira a subi le même sort et en eut à déplorer 5 victimes parmi les femmes ainsi que 5 bêtes de somme tuées. - Le village Ouchanène a été bombardé ; il y eut 20 maisons détruites. - Le village Ouled Khélifa a eu 4 morts et fût lui-même dévasté. - Au village Bou-M’saâda 9 maisons bombardées, le nombre de morts s’élève à 8 dont 3 hommes et 5 femmes. - Aux villages Boufenzer-Taourmit 14 victimes dont 3 hommes, 7 femmes et 4 enfants ainsi que 12 maisons détruites. - Le village Aourir a reçu 15 bombes qui ont fait 18 victimes, dont 13 hommes et enfants, 5 femmes ainsi que 8 blessés, 22 maisons ont été détruites. - Le village d’Ilmayène (El Main) a été bombardé et rasé d’une façon odieuse pendant 3 jours ; on eut à déplorer 80 morts, 70 blessés ainsi que plus de 250 maisons détruites ; 250 bêtes de somme ont été tuées. Ce carnage fût effectué par plus de 300 bombes lâchées par des avions français. - Le village Adrar Sidi Idir a reçu 36 bombes et eût 17 morts, 83 blessés ainsi que 88 maisons démolies. Après cela, les communiqués triomphants de l’impérialo-socialiste Robert Lacoste et de son patron Guy Mollet ont crié au ralliement des villages de la Soummam. Ces méthodes, comme celles pratiquées il y a un siècle par Bugeaud, demeureront vaines. Les Algériens sont décidés à conquérir leur liberté et leur indépendance. Ils en savent le prix et persévéreront jusqu’à la victoire finale. Fin du rapport. Cette enquête avait été rédigée en langue française sans savoir s’il existe quelque part dans les archives, une autre version en langue arabe. L’embuscade du pont de Beni Maouche de mai 1956. Lors de ce déferlement des forces de l’opération «Espérance», les responsables de l’ALN et du FLN ne pouvaient se contenter de se replier, d’éviter les accrochages et de «laisser passer la vague». Il fallait faire payer les soldats pour tous les massacres effectués, les bombardements, les destructions, les tortures, car des informations inquiétantes commençaient à parvenir de tout le périmètre concerné par ce gigantesque déferlement de milliers de soldats. Les sergents-chefs Harani Mokrane et Hemiti Hamou tendirent une embuscade à ces forces d’invasion. Il fallait le faire pour montrer au général Dufour et à ses hommes que l’ALN est là, présente là où on l’attend le moins. Ils espéraient aussi desserrer l’étau sur nos combattants et la population. Les moudjahidine étaient postés sur le pont séparant les Aït Maouche et les Aït Ourtilane pour s’embusquer de part et d’autre du pont et attendre l’arrivée du convoi ennemi ; et voilà qu’ils entendirent le ronronnement des moteurs. Dès que les premiers véhicules s’engagèrent sur le pont, un déluge de feu s’abattit sur eux. Certains des soldats, fatigués par des journées de recherches, d’investigations, s’étaient même assoupis. Ce fut l’enfer pour eux : des cris «Allah ouakbar» des moudjahidine mêlés aux cris de détresse des soldats et des explosions à l’intérieur des camions dont certains commençaient à prendre feu. Après un feu nourri d’une vingtaine de minutes, il était impossible à nos éléments d’envisager de prendre d’assaut les véhicules pour récupérer les armes ; ils savaient que des renforts étaient à proximité et qu’il fallait éviter un accrochage. Alors, ils se replièrent rapidement, sachant que l’ennemi avait subi des pertes importantes. C’était au dernier jour de l’opération ! Ils auront vengé les centaines de morts. Mais en fait ce n’était que le commencement. L’opération «Espérance» : les soldats sont partout présents. Ailleurs, comme dans la région de Guenzet, un officier français témoignait que sa compagnie était assiégée par «un groupe de 500 fellaghas» et qu’elle ne dut son salut qu’à l’intervention de l’aviation. Des actions armées plus efficaces allaient être organisées dans les jours qui suivirent dans toute la vallée de la Soummam, jusque dans la région de Sétif ; des chefs illustres allaient jaillir, comme Aïssa Boundaoui, El Bariki, Seddik Oumehfi, Hamimi Oufadhel, Chemlakh El Hacène, Salah El Mohli, Chaib Md Ourabah, Oudek Arab, Yahia Abbas, Salem Titouh, Messaoudi Rabia, Hocine Moustache, etc. Ce sont tous ces chefs, ainsi que d’autres, qui ont fait trembler l’ennemi et qui ont fait la gloire de l’ALN en la Wilaya III. D’autres jeunes loups allaient émerger pour prendre la relève et commander les bataillons de choc, les katibas et les commandos, toujours afin de porter des coups durs à l’ennemi, jusqu’à la fin de la guerre ; il s’agira de Hocini Lahlou, Abdelkader Mezai dit Boulayat, Tahar Beliamin, Zernouh Mohamed, Bouaouina Amira, Madani Begtache, Smail Azzoug, Zane Boualem,  Aslat Méziane, Cherifi Cherif. Au-delà du Djurdjura et de l’Akfadou, nous citerons Ali Moh N’Ali, Idir Ighil Oumechdal, Md Ouvelaid Hocine, Japon, Abdelhafid Yahi, Boubekeur Radjradj, Issaad Hocine, Said Oukherfellah, Boubekeur Redjradj et tous ceux qui sont passés par le bataillon de choc du Djurdjura. Comme pour le récompenser de tous les massacres, le général Dufour est nommé le 19 décembre 1956, soit sept mois après, inspecteur général des forces terrestres, en remplacement du général Besançon tué à Tlemcen. Un communiqué officiel déplorera la mort de ce général «au cours d’un accident». A l’époque, plusieurs appareils furent abattus par l’ALN. Mais les aveux de l’ennemi sont très rares, essayant bien sûr de minimiser ses pertes.     Djoudi Attoumi. Auteur

Le Ramadhan est là et la machine à tricher aussi !

Nous voici de nouveau, par la grâce de Dieu, conviés à jeûner un mois durant, pour relever un défi spirituel censé nous éloigner de toutes les turpitudes et autres égarements du monde dans lequel nous vivons. Les prêcheurs avérés ne manqueront évidemment pas de saisir l’opportunité du Ramadhan pour rappeler les immenses vertus de ce mois sacré et, aussi, les inévitables gâchis qui sont commis, malheureusement, en son nom. Un exemple, et surtout un chiffre pour illustrer ce propos : les Algériens dépensent un milliard/jour pour le pain ! Le pays occupe la 4e place au classement mondial. Cette consommation de pain, faut-il le savoir, impacte gravement sur nos importations en blé tendre (plus de 3 millions de tonnes) et en blé dur (plus de 600 000 tonnes). Le Ramadhan fait ressortir, bon an mal an, faut-il le dire, la «frénésie des achats» qu’un expert attribue à des facteurs psychologiques incitant des jeûneurs à imiter leurs congénères de façon irréfléchie, indépendamment de leurs moyens. Beaucoup de familles algériennes s’y résignent, par manque de foi, peut-être, ou de civisme, probablement, considérant les dépenses faites pendant le Ramadhan comme «incompressibles». Il s’ensuit un gâchis énorme ; le jeûneur, dindon de la farce, se fait «plumer» à chaque coin de rue, alors qu’il lui suffit de prendre son destin alimentaire en main en s’interrogeant : de quoi c’est fait ? D’où ça vient ? Ce n’est pas de la contrefaçon, au moins ? Comment cela a-t-il été produit ? Peut-on le conserver ? Les enfants y ont-ils droit ? Si chaque fois qu’un problème alimentaire se pose, le consommateur qui doute le relève, la machine à tricher ne pourra plus tourner impunément ! Il doit prendre son destin alimentaire en main. Il ne lui suffit plus de lire l’étiquette de tel ou tel produit, encore faut-il déjà qu’il en saisisse le sens. En cas de doute, il se doit de réagir et demander des explications : 1. en grande surface, il doit requérir le responsable ; 2. chez l’épicier, lui poser la question ; 3. au marché, interroger le vendeur ; 4. plus que cela, il ne doit surtout pas hésiter à goûter au produit dès lors que sa santé est en jeu, après autorisation du vendeur tout de même. Nous sommes prêts à tout croire, faut-il se dire, mais nous avons besoin de savoir pourquoi nous devons le croire. Si l’on nous assure que c’est sain pour l’organisme, ne nous contentons pas d’enregistrer sans broncher, vérifions, c’est le seul moyen dont dispose le consommateur pour savoir ce qu’il paye. Il faut dire qu’il est plus que temps de mettre la production et la distribution devant leurs responsabilités. Et la publicité devant ses engagements. Au besoin, dans le doute surtout, il faut boycotter ! C’est, dorénavant, un droit qu’il faut s’approprier. On ne le retirera jamais à celui qui sort son porte-monnaie pour se nourrir, et si chaque fois qu’un problème se pose le consommateur se pose la question, alors la machine à tricher ne pourra plus tourner impunément ! Il appartient donc au citoyen lambda qui consomme de ne pas trop compter sur les responsables pour améliorer son ordinaire, mais il se doit aussi, non seulement de rationaliser ses dépenses, mais également surveiller ce qu’il mange. Et surtout d’exiger des garanties ! Chaque démarche citoyenne, et là le rôle des associations de protection des consommateurs est nécessaire, chaque interrogation pèse et remonte à la source, aussi sûr que les petits ruisseaux font les gros fleuves ! Si 1% des consommateurs le faisait à chaque fois qu’ils ont un doute, les lois du commerce seraient bouleversées et jamais de la «viande d’âne» n’aurait pu être vendue par des bouchers criminels et partant se retrouver dans nos assiettes ! Usons donc du moindre pouvoir dont nous disposons et posons la question. C’est le silence qui mène les agneaux à l’abattoir ! On n’interpelle pas le président de la République en tête-à-tête, ni un député au coin d’une rue, ou très rarement, mais l’on peut parler au marchand et à son épicier les yeux dans les yeux. Et de telles résolutions sont à prendre pendant ce Ramadhan où la machine à tricher fonctionne à plein tube ! Certes, les pouvoirs publics sont les garants de la réglementation du commerce et de la législation alimentaire, mais les administrations censées les contrôler sont dépecées ou désabusées, en tous les cas, peu dotées en moyens pour mener correctement leurs missions. Et les 9000 contrôleurs (assermentés ?) ne pourront pas faire grand-chose dans le pays où la triche a été élevée au rang de sport national ! La preuve, la contrefaçon prend des proportions dramatiques en Algérie : les chauffages de gaz naturel contrefaits font plus de 100 morts/an dans notre pays ! Les pouvoirs, publics conscients du danger, sollicitent l’aide des consommateurs mais s’avouent impuissants face aux barons de l’informel et de la surfacturation. Le danger nous vient des frontières, disent-ils, manière pour eux de botter en touche ! Un ministre de la Pêche qui n’est plus en fonction est parti «guerroyer» contre les pilleurs de corail sans dire un mot sur la rareté et aussi la cherté du poisson qui, décidément, ne figurera pas au menu des Algériens durant ce Ramadhan ! Le nouveau ministre du Commerce qui se tracasse pour assurer aux Algériens un menu de Ramadhan à bas prix, s’est voulu rassurant à l’occasion de sa visite au marché de gros des fruits et légumes des Eucalyptus (Alger). Il a indiqué que «les producteurs s’étaient engagés à céder leurs marchandises à des prix raisonnables». Mais après son départ, les producteurs ont «réajusté» les prix qu’ils avaient affichés précédemment comme dans une mise en scène. A croire que la machine à tricher s’est mise en branle juste pour narguer ce «candide» représentant officiel du gouvernement ! En attendant, il faut approvisionner la population en denrées alimentaires et en quantités et surtout contenir la courbe de l’inflation qui, force est de l’admettre ou pour le moins de le supposer, repartira à la hausse avec les incontournables pratiques spéculatives qui accompagnent le Ramadhan. A moins de surveiller de très près la mercuriale, ou de prendre en compte «la proposition consistant à autoriser les agriculteurs à ouvrir des points de vente, à l’occasion de ce mois, pour écouler directement leur production» pour lutter contre la hausse des prix. On parle de 150 marchés de proximité et d’un escadron de contrôleurs ! On feint d’ignorer la loi naturelle du marché, celle de l’offre et de la demande et aussi la loi qui libère les prix des produits non subventionnés qui sont fixés en dehors de toute intervention des pouvoirs publics. Comme les ministres qui l’ont précédé, Saïd Djellab sait que le Ramadhan ne sera pas, une fois encore, «le mois de la retenue» et que les spéculateurs qui sont aux manettes de la machine à tricher ne vont pas se priver d’imposer leur diktat en l’absence de l’obligation de la «traçabilité» de leurs produits ou de la «facturation», ou plus encore de régler par «chèque» leurs transactions ! Selon un chroniqueur, le gouvernement a pourtant d’autres choix pour alléger le budget alimentaire des ménages pendant et après le Ramadhan : • augmenter la disponibilité des produits correspondants à la demande ; • augmenter les revenus des ménages ! Il pourrait aussi autoriser l’ouverture des «marchés de solidarité» où non seulement les consommateurs aux petites bourses y trouveront leur compte, mais aussi les «acquéreurs» de camionnettes DFSK pourraient s’y employer et dans le même temps rembourser leurs crédits ! Et au gouvernement de reconquérir la confiance de tous ces jeunes, en ces temps où la fracture sociale va croissant ! Parler de fracture sociale, c’est aussi évoquer tous ces pauvres qui vont se bousculer aux portes des APC pour quêter une quelconque aide. Cette année-là, il a été décidé de leur donner un couffin de «victuailles» (parfois périmés) dont la liste a été faite sans leur avis. Cette triche ne manquera pas de heurter, encore une fois, la dignité de ces personnes ! On ne peut pas parler de Ramadhan sans dire un mot des inévitables «fataras», ou comme on les appelle communément les «mangeurs» du Ramadhan. A coup sûr, ils ne vont pas manquer de se manifester et l’ire de «l’establishment» religieux sera en rapport, et dans la foulée ne manqueront certainement pas de s’exprimer : 1. le président de l’Association des Oulémas musulmans, qui parlera de provocation et demandera à l’Etat d’intervenir pour éviter la «fitna» et protéger les jeûneurs ; 2. le président du Haut Conseil islamique qui lancera du haut de sa tribune «un appel pour faire respecter la Constitution qui fait de l’islam la religion de l’Etat» ; 3. les quotidiens arabophones et à leur tête Echourouk, après avoir «pilonné», sans relâche, Nouria Benghebrit, feront de ces actes isolés leurs choux gras ; ils ne manqueront pas d’évoquer les dispositions de l’article 144 bis 2 du code pénal qui punit de 3 à 5 ans de prison et d’une amende de 50 000 à 100 000 dinars quiconque commet un tel délit. En face, «les non-jeûneurs», provocateurs à souhait, iront jusqu’à évoquer «leur liberté de conscience» et refuseront d’être considérés comme des tricheurs ; ils pousseront même le «bouchon» en appelant au rassemblement de leurs «ouailles», ce qui va encore exacerber la tension ! Et comme l’an passé, Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires religieuses et des Waqfs, sera forcé de jouer une fois encore l’apaisement tout en qualifiant les actes des non-jeûneurs de «provocation». Son ambition ? Remplacer l’imam, en pré-retraite, par un jeune trentenaire, docteur en sciences théologiques, plein d’alacrité, maniant sans peine la tablette électronique et débattant avec ses pairs par visio-conférence. Un sacré défi, tout de même, du même niveau que celui qui attend les consommateurs qui doivent, en ce mois de jeûne, s’approprier cette résolution : empêcher la machine à tricher de tourner impunément !            

Pourquoi l’Algérie doit maintenir sa position de non-intervention militaire en dehors de ses frontières

La région du Sahel reflète le paradoxe de constituer des territoires immenses (3 000 000 km2 sur 5500 km de long et entre 1000 et 500 km de large), dont le sous-sol regorge de ressources naturelles peu ou mal exploitées (uranium, or, gaz, diamant, bauxite, phosphate, manganèse, cobalt, pétrole,…), et dans le même temps de représenter l’une des régions les plus pauvres au monde (en queue de peloton à l’échelle mondiale en matière de PIB/habitant et d’IDH, et parmi les 20 premiers en matière de démographie). L’absence de culture démocratique, la sous-gouvernance chronique et l’absence d’Etat sur des régions entières a maintenu les pays du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad, Mauritanie notamment) dans un état de misère, de chômage de masse et de sous-développement ; les gouvernants respectifs surfant sur les divisions, les particularismes et le clientélisme pour se maintenir et perpétuer leur règne, sous l’œil pour le moins complaisant des ex-puissances coloniales. L’effondrement de la Libye, qui a constitué pendant longtemps un pôle d’immigration massive (entre 1,5 et 2,5 millions de personnes), qui a attiré dans ce «nouvel eldorado» des milliers de migrants en provenance d’Afrique de l’Ouest en qualité de travailleurs dans les secteurs économiques et pour servir dans l’armée libyenne, a traduit le retour dans la précipitation de migrants dans des pays très touchés par la précarité, l’insécurité, la sécheresse, la famine..., ce qui a privé des milliers de familles de leur principale ressource. C’est sur ce terreau marqué par le retour concomitant de migrants de Libye, de combattants fuyant l’Irak et la Syrie, d’une population désabusée livrée à elle-même et par l’absence concrète de l’Etat, que s’est développé un trafic en tous genres (drogue, racket, immigration clandestine, armes, marchandises, cigarettes, terrorisme,…), activités favorisées par ailleurs par l’existence d’un marché de l’armement à ciel ouvert en Libye. Ces groupuscules agglomérés se sont très vite constitués en force qui a été en capacité de contrôler tout le nord du Mali en proie à des mouvements séparatistes et à la présence de groupuscules d’AQMI, mettre en déroute l’armée malienne et menacer Bamako. En dépit des accords dits d’Alger en 2015, du statu quo qui en a suivi, de la mutualisation des forces au sein du G5 et la participation d’autres pays tels que les USA, Allemagne, Italie, la Grande-Bretagne… (soutien logistique et renseignement), la situation reste déstabilisée (attaques récurrentes au Mali, Burkina Faso, Niger, renforcement en armes de Boko Haram au Nigeria, et propagation au Cameroun). Le G5 créé à l’initiative des pays du Sahel et de la France peine à prendre ses repères fragilisé par : - l’absence de troupes aguerries ; - des problèmes de financement à moyen et long termes pour contrôler un vaste territoire ; les résultats mitigés de l’appel à l’aide financière internationale de Paris peinant à «boucler» le budget à minima de cette force, ce qui montre le peu d’implication de la communauté internationale. Ceci annonce le prélude à l’enlisement des troupes engagées sur le terrain, notamment celles de la force française Barkhane et dont le président Macron, conscient des dégâts causés par le fiasco de l’intervention en Libye et des risques de propagation à toute la région, n’a cessé d’appeler à l’aide internationale, notamment l’ONU et l’UE, pour dégager des fonds et soutenir le G5. Cela montre que l’approche du problème sahélien par le seul prisme sécuritaire est très nettement insuffisante et est de ce fait loin de constituer une réponse appropriée à la problématique. Pour espérer aboutir, l’intervention au Sahel doit certes commencer par le volet militaire pour lutter contre le terrorisme et rétablir la sécurité, mais aussi par des initiatives visant à renforcer les institutions publiques, réhabiliter l’Etat, rétablir l’ordre et la justice, c’est-à-dire la base de la gouvernance, avec en concomitance un programme économique à effet immédiat visant à redonner espoir, stabiliser et fixer les populations autochtones. Il faut sortir des dispositifs d’aides classiques, détournées de leurs objectifs et qui n’ont rien changé à ces populations, si ce n’est perpétuer la gabegie et aller vers des activités permettant la création d’emplois à partir de ressources locales (matières premières) et un soutien franc au secteur privé producteur. Sur le terrain et ne voyant rien venir qui soit de nature à améliorer leur sort au quotidien, cette force du G5 commence à être perçue par les populations locales comme étant une sorte de quasi-occupation étrangère ; l’attitude défaillante des gouvernants et leur incapacité à agir poussant les uns à soutenir les djihadistes, et d’autres à suivre le mouvement migratoire vers les pays du Nord avec tout ce que cela induit comme déstabilisation, y compris en Europe-même. Devant cette situation d’enlisement des parties en Afrique, en Europe, aux USA et au Moyen-Orient poussent vers l’implication de l’Algérie et ne cessent pour ce faire de louer ses capacités militaires, son expérience dans la lutte anti-terroriste et sa parfaite connaissance et ses connexions dans la région. L’Algérie, qui a jusque-là décliné les sollicitations étrangères, justifie sa position par les dispositions de sa Constitution qui ne permettent pas l’intervention de son armée en dehors des frontières, et par ailleurs par sa politique privilégiant le règlement des conflits via des négociations et la réconciliation inclusives. Par ailleurs, le contexte géopolitique international chahuté, marqué par une situation de désordre multiforme centrée sur les pays de la zone dite du «Grand Moyen-Orient» pose à juste titre de réels doutes sur l’objectif affiché de lutte contre le terrorisme et qui pourrait n’être qu’une façade pour masquer des objectifs inavoués visant l’accaparement des matières premières et autres ressources minières dont regorgent ces pays. En effet, depuis le début du Printemps arabe en 2011, notre pays n’a cessé d’être désigné par la majeure partie des experts comme étant l’une des cibles prioritaires. L’attaque de Tiguentourine en janvier 2013, outre la perte de vies humaines, a contribué à priver le pays de ressources cruciales tirées de ce gisement (9 milliards de m3 par an avant l’attaque, soit environ 10% de la production totale), mais bien plus à faire de l’Algérie une destination à risques. Plus près de nous les rapports réguliers des ONG internationales dont les derniers accusent notre pays de maltraitance des migrants illégaux sahéliens ; le jaillissement du Maroc visant à impliquer l’Algérie via un supposé soutien de l’Iran et du Hezbollah au Polisario, outre l’objectif de rallier les thèses de l’Arabie Saoudite et de plaire aux USA participent de la même politique de déstabilisation. Bien qu’il n’y ait pas de relation directe, la violente levée de boucliers des pays européens suite à la décision de notre pays de restreindre ses importations dans le cadre de mesures de sauvegarde doit être interprétée comme étant un pendant à des pressions multiformes sur notre pays. Cette situation d’encerclement à nos frontières doublée d’attaques insidieuses récurrentes, doit impérativement nous conduire à adapter notre action internationale aujourd’hui réactive, à la dynamique de la culture géopolitique qui non seulement appelle un changement d’approche, mais bien plus une présence accrue dans les forums internationaux et la mobilisation de tous les canaux de communication possibles (diplomatie, culture, sport, diaspora, mouvement associatif, patronat,…), pour porter la voix de l’Algérie partout dans le monde et éviter les amalgames entretenus par des parties qui ne nous veulent pas que du bien. Conscient de ces enjeux et tout en prenant part aux initiatives des organisations internationales et régionales en vue du règlement des conflits, et en favorisant les relations bilatérales en matière d’échanges d’informations sécuritaires, de formation, de coopération et d’aides diverses, notre pays doit continuer à expliquer et défendre sa position de non-ingérence en dépit des pressions internationales tous azimut qui se font de plus en plus insistantes pour l’impliquer militairement dans une aventure aux contours non mesurés (durée, coût financier, coût politique, social,…) et pouvant à terme impacter ses équilibres, voire sa souveraineté. A l’évidence, l’approche purement sécuritaire qui est adoptée dans le cas du Sahel ne déroge en rien avec les interventions en Afghanistan, en Irak et en Syrie, Soudan, Somalie, et ne peut produire que les mêmes effets : désastre humanitaire, déstabilisation, éclatement de pays, disparition des Etats, déplacement des populations, accentuation de la pauvreté, déséquilibre économique et social… Dans l’état actuel des choses, l’Algérie n’a aucun intérêt à participer à une aventure sans fin et aux lendemains incertains et doit camper sur ses positions et faire front aux sirènes qui louvoient, flattent et louent ses capacités militaires et son rôle de puissance régionale pour l’embourber dans les sables du Sahel. L’approche militaire aux problèmes du Sahel est certes nécessaire pour lutter contre un terrorisme sans frontières, mais cette approche ne peut être de plein effet que si elle est dans le même temps accompagnée d’un vaste plan soutenu par l’ONU, l’UE et les grandes puissances avec, à l’appui, la mobilisation de fonds significatifs et visant : - la restauration de l’Etat ; - des efforts en matière de gouvernance ; - la restauration de la justice ; - un appui au système éducatif et de formation aux métiers ; - un appui au système associatif ; - un appui économique conséquent ; - la mise en place de projets visant la transformation sur place des matières premières disponibles, induisant la création d’emplois de manière à fixer les populations et ainsi freiner les mouvements migratoires. Toutes les institutions mondiales s’accordent à affirmer que : - les principales ressources naturelles, minières notamment restantes, se trouvent en Afrique ; - que l’Afrique, compte tenu de la croissance de sa population, comptera plus de 2,5 milliards d’habitants vers 2050, dont 65% de moins de 30 ans, synonyme de force de travail et de marché potentiel ; - toutes les puissances mondiales sont présentes en Afrique, en quête de positions, d’influence et de parts de marché. Il est en conséquence paradoxal de constater que ce continent tant convoité pour ses richesses naturelles, pour sa main-d’œuvre et pour le marché potentiel qu’il va représenter, continue comme au temps des colonies à être considéré comme seulement une source de matières premières et le réceptacle des excédents et des surproductions des pays développés. Pour être cohérente et viable, une telle approche doit inciter les pays développés «fixés» sur ce continent à reconsidérer les termes de l’échange qui ont prévalu jusque-là, à repenser un nouveau modèle basé sur le partage de production et donc de revenus à travers le transfert de production en Afrique même. Une telle voie est certainement plus équitable pour les populations africaines nombreuses, jeunes, avides de consommer et d’améliorer leur niveau de vie, et donc pour ce faire à la recherche d’emplois pour justement tirer les ressources nécessaires ; elle est par ailleurs impérative pour soutenir le développement des pays occidentaux dont la plupart sont en crise depuis des décennies, et qui par ce moyen pourra rebondir. Une telle vision marquée par un engagement franc pour le co-développement entre l’Europe, les grandes puissances et les pays africains pourrait constituer un cadre de réflexion autour duquel notre pays pourrait servir d’entrée via des infrastructures «Lien» existantes (Transsaharienne, pipes, réseau autoroutier,…) et en cours (port Centre d’El Hamdania) pour contribuer à créer des pôles de développement et des zones d’activité en Afrique même et ainsi espérer fixer les populations. Ce type de réflexion portant sur le nécessaire «arrimage de l’Europe et de l’Afrique» est par ailleurs développé par certains think tanks, à l’image de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed), lequel à l’image des démarches des pays Asean et Alena, prône «l’intégration par la redistribution de l’appareil de production», au lieu de continuer à circonscrire les relations avec l’Afrique aux seuls échanges commerciaux (Jean Louis Guigou, délégué général). Le défaut de repenser les relations économiques internationales, dans le sens d’un plus grand équilibre, et dirions-nous d’une plus grande équité, outre de perpétuer et aggraver une situation désastreuse en Afrique, traduira inévitablement un mouvement migratoire vers le Nord plus conséquent, qui verra des millions d’individus affluer vers les côtes européennes, et qu’aucune force ne pourra arrêter, induisant outre un désastre humanitaire, des mouvements de déstabilisation, y compris en Europe.    

L’Algérie face aux migrants : Parle avec elle…

Les Algériennes et les Algériens ont hérité à l’indépendance d’un pays complètement dévasté par la guerre, avec des infrastructures détruites et une majorité de la population plongée dans la précarité, la pauvreté, l’analphabétisme et le chômage massif.   C’est dans un tel désastre économique et social que le jeune Etat algérien s’installe aux commandes et, malgré la multiplicité et la gravité des problèmes du pays, une des premières décisions politiques fut d’apporter aide et assistance sans réserve aux mouvements de libération des pays encore sous domination coloniale, particulièrement ceux d’Afrique. J’étais étudiant à l’université dans les années 1960 et 1970 et je peux attester qu’un grand nombre de jeunes Africains, de Guinée, du Mozambique, d’Angola, du Mali, du Niger et de bien d’autres pays poursuivaient leurs études à l’université algérienne, entièrement pris en charge par notre pays. Beaucoup d’entre eux, des amis, deviendront de hauts responsables politiques à l’indépendance de leur pays ! Alger était considérée comme «la Mecque des mouvements de libération» du monde entier. Tous ces mouvements révolutionnaires étaient logés, soutenus politiquement, financièrement et militairement par le gouvernement algérien jusqu’à obtention de leur indépendance et bien au-delà de cette date. Combien de jeunes Algériens savent aujourd’hui que le grand Nelson Mandela a vécu en Algérie et a reçu, comme bien d’autres responsables politiques et militaires africains, soutien politique et diplomatique et formation militaire avant de retourner combattre dans son pays ! Nous vivions avec ces hommes et ces femmes africains à Alger, dans un esprit spontané et profond de solidarité au nom des idées de liberté et d’émancipation des peuples du Tiers-Monde que notre pays portait très haut sur la scène internationale. Malgré l’insuffisance de nos moyens matériels et humains en médecine, plusieurs équipes médicales furent dépêchées, bien avant les ONG internationales, pour aller soigner et faire démarrer les structures de santé de bien des pays africains, à l’image du Nigeria, au moment de la guerre du Biafra, et de l’Angola. Cela nous rendait très fiers et je garderai toujours le souvenir incroyable, inédit du Festival panafricain de 1969, pendant lequel les rues et les places d’Alger s’étaient transformées en une multitude de scènes étourdissantes, où se côtoyaient les danses, les chants et la musique de tout le continent ! C’est donc au moment où nous étions pauvres, écrasés par les problèmes socioéconomiques hérités de la période coloniale que nous avons été généreux, fidèles à nos principes de solidarité et de partage. Aujourd’hui, je suis affligé, honteux, malade de constater à quel point tout ce capital moral, humain, fraternel, forgé par la génération post-indépendance est en train d’être dilapidé. Que nous est-il arrivé pour que notre pays, 40 ans plus tard, devienne l’objet de condamnations infamantes d’ONG des droits humains et même de l’ONU sous l’accusation d’atteinte aux droits humains et de traitements dégradants envers les migrants d’Afrique subsahélienne ? Que s’est-il passé dans nos consciences pour que notre attitude vis-à-vis de nos protégés d’hier se mue en politique de reconduite forcée de milliers de migrants africains fuyant la faim et la guerre, comme nous avions fui nous-mêmes dans d’autres pays pendant la guerre d’indépendance ? Pourquoi notre discours officiel se résume-t-il aujourd’hui à des propos sécuritaires, même s’il y a probablement une part de vérité dans ce sens, que nos organisations humanitaires, à l’exemple du Croissant- Rouge, participent à la curée en produisant un discours démagogique pour jeter un voile pudique sur cette triste réalité ? Comment peut-on admettre sans sourciller qu’au moment même où ces Africains sont reconduits sans ménagement à la frontière, les milieux d’affaires algériens, publics et privés, multiplient discours, interviews et conférences, font semblant enfin de découvrir l’Afrique, non pour venir au secours de cette population désespérée, mais pour lui vendre des machines à laver et des smartphones et nous ramener des devises ? Que faire pour réveiller les consciences, interpeller les mémoires de nos intellectuels, de nos responsables politiques et du simple citoyen pour défendre notre honneur de peuple qui a connu la souffrance, comme il a connu le soutien fraternel de peuples africains au moment de son combat pour la liberté. Doit-on rappeler que le nom de guerre de notre actuel Président était «Abdelkader El Mali», en référence au pays qui servait de base logistique à l’ALN ? Comment après tout cet investissement moral, politique, diplomatique, humain et éthique pouvons-nous accepter de nous perdre dans une logique «sécuritaire» égoïste et brutale, qui frise le racisme, qui est dans tous les cas de figure inefficace, sinon contre-productive et au terme de laquelle nous risquons d’y laisser notre âme ? Croit-on vraiment qu’en reconduisant nos frères migrants à la frontière nous allons nous «débarrasser» du problème, comme tentent de le faire les pays de l’UE en multipliant lamentablement barbelés, patrouilles de police, miradors et chiens méchants pour refouler vers la Turquie les frères migrants du Moyen-Orient ? Cette politique à l’égard des migrants est illusoire, comme est dérisoire celle menée par les pays de l’UE et les Etats-Unis de Trump. Car il ne s’agit plus de phénomène d’émigration-immigration, comme celui que nous avons nous-mêmes connu dans les années 1960-1970, lorsque nos pères vendaient leur force de travail à l’Europe. Le phénomène est beaucoup plus grave, plus massif, inscrit dans la durée et dont les causes relèvent des conséquences des nouvelles politiques économiques mondiales. Le monde fait face aujourd’hui à un phénomène migratoire massif et irréversible que rien n’arrêtera plus. En effet, après la longue nuit coloniale est venue la mondialisation, avec son déferlement de politiques néo-libérales et sa dérégulation des marchés mondiaux. Après avoir été ruinés par la domination coloniale, voilà que nous sommes aujourd’hui soumis aux règles de l’économie dérégulée et de la finance internationale, qui produit chaque année mille fois plus de perdants que de gagnants. Les perdants, c’est nous dont le sort est dépendant du prix des hydrocarbures, ce sont aussi tous les pays Africains sans exception dont l’économie est totalement dépendante des marchés des matières premières et qui sont de plus frappés de plein fouet par la dégradation de leur environnement en raison du réchauffement climatique. Leur agriculture est ruinée, leur sol appauvri et pollué, leurs réserves d’eau s’épuisent. Les perdants ce sont aussi les pauvres et les classes moyennes basses des pays développés, qui voient chaque jour leur niveau de vie s’effondrer et leur système de protection sociale disparaître. L’effrayante logique néo-libérale mondialisée produit des exclus économiques et écologiques, des laissés- pour-compte en masse, aussi bien dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. La boulimie de consommation et son emballement insensé dans les pays développés et ceux dits «émergents», comme l’Inde ou la Chine, ont produit une dégradation lente et constante du climat dont les conséquences ne sont pas difficiles à prévoir. L’impact sur l’économie des pays du Sud, déjà fortement secouée, sera désastreux : à ce rythme et avec l’augmentation de la population, avant 2050 beaucoup de ces pays ne pourront plus nourrir leur population ! Voilà pourquoi ces millions de «perdants» n’ont d’autre choix que de migrer pour tenter de s’accrocher à ceux qui ont gagné sur leur dos ! Leurs territoires se désertifient, leurs enfants y meurent de faim et de maladies transmissibles. Nous sommes bel et bien dans une situation de crise mondiale que certains n’hésitent pas à qualifier de «révolutionnaire» car ce mouvement mondial de migration provoque la peur et pousse au développement de politiques populistes, réactionnaires et racistes, qui se multiplient hélas aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Cette évolution chaotique ne peut pas rester sans conséquences sur les relations internationales en général et sur les politiques de migration en particulier : la poussée migratoire, qui est déjà là, à travers le monde entier — d’Afrique et du Moyen-Orient vers l’Europe, d’Asie et d’Amérique latine vers l’Amérique du Nord — ne s’arrêtera pas, elle va s’accentuer, dopée par la dégradation du milieu et l’accentuation de la pauvreté et de la misère. Il n’y a que deux façons de faire face à cette révolution migratoire mondiale : on l’admet et on met en place les stratégies adaptées sur la base des principes de solidarité et de partage entre humains qui n’ont d’autre choix que de partager la même planète. On peut aussi refuser cette réalité et s’enfermer, comme le font M. Trump ou M. Orban, dans des discours populistes de haine et d’exclusion et édifier murs et barbelés, qui volerons, de toute façon, comme des fétus de paille sous la poussée irrésistible de la misère humaine ! Je terminerais mon propos en m’adressant à mes concitoyens qui contemplent sans comprendre cette affligeante situation : essayons de nous débarrasser de la peur de l’autre qui déforme notre vision, accentue notre égoïsme et nous pousse vers la xénophobie et le racisme. Au lieu de détourner notre regard de ces pauvres hères qui tendent la main le long de nos routes ou leur donner la pièce pour acquitter notre conscience, arrêtons-nous un instant et parlons avec eux ! Ecoutons- les nous raconter leur vie, leurs joies et leurs peines, les déserts qu’ils ont traversés pour nous rejoindre, comme la mer que traversent nos enfants au péril de leur vie, écoutons leurs chants d’amour et le discours de leurs griots, regardons cette Africaine avec son enfant chétif et dénudé comme une femme, une mère, un être porteur de tant de souvenirs, de souffrance et d’expérience qui pourrait tant nous enrichir. Ne la méprisons pas, ne lui jetons pas la pierre, n’ayons pas peur d’elle. C’est une femme qui, hier encore, vivait la tête haute, dans son pays, et qui vient aujourd’hui chez toi, abandonnée par tous. Parle avec elle….     Par le professeur Farid Chaoui  

Parle avec elle…

Les Algériennes et les Algériens ont hérité à l’indépendance d’un pays complètement dévasté par la guerre, avec des infrastructures détruites et une majorité de la population plongée dans la précarité, la pauvreté, l’analphabétisme et le chômage massif. C’est dans un tel désastre économique et social que le jeune Etat algérien s’installe aux commandes et, malgré la multiplicité et la gravité des problèmes du pays, une des premières décisions politiques fut d’apporter aide et assistance sans réserve aux mouvements de libération des pays encore sous domination coloniale, particulièrement ceux d’Afrique. J’étais étudiant à l’université dans les années 1960 et 1970 et je peux attester qu’un grand nombre de jeunes Africains, de Guinée, du Mozambique, d’Angola, du Mali, du Niger et de bien d’autres pays poursuivaient leurs études à l’université algérienne, entièrement pris en charge par notre pays. Beaucoup d’entre eux, des amis, deviendront de hauts responsables politiques à l’indépendance de leur pays ! Alger était considérée comme «la Mecque des mouvements de libération» du monde entier. Tous ces mouvements révolutionnaires étaient logés, soutenus politiquement, financièrement et militairement par le gouvernement algérien jusqu’à obtention de leur indépendance et bien au-delà de cette date. Combien de jeunes Algériens savent aujourd’hui que le grand Nelson Mandela a vécu en Algérie et a reçu, comme bien d’autres responsables politiques et militaires africains, soutien politique et diplomatique et formation militaire avant de retourner combattre dans son pays ! Nous vivions avec ces hommes et ces femmes africains à Alger, dans un esprit spontané et profond de solidarité au nom des idées de liberté et d’émancipation des peuples du Tiers-Monde que notre pays portait très haut sur la scène internationale. Malgré l’insuffisance de nos moyens matériels et humains en médecine, plusieurs équipes médicales furent dépêchées, bien avant les ONG internationales, pour aller soigner et faire démarrer les structures de santé de bien des pays africains, à l’image du Nigeria, au moment de la guerre du Biafra, et de l’Angola. Cela nous rendait très fiers et je garderai toujours le souvenir incroyable, inédit du Festival panafricain de 1969, pendant lequel les rues et les places d’Alger s’étaient transformées en une multitude de scènes étourdissantes, où se côtoyaient les danses, les chants et la musique de tout le continent ! C’est donc au moment où nous étions pauvres, écrasés par les problèmes socioéconomiques hérités de la période coloniale que nous avons été généreux, fidèles à nos principes de solidarité et de partage. Aujourd’hui, je suis affligé, honteux, malade de constater à quel point tout ce capital moral, humain, fraternel, forgé par la génération post-indépendance est en train d’être dilapidé. Que nous est-il arrivé pour que notre pays, 40 ans plus tard, devienne l’objet de condamnations infamantes d’ONG des droits humains et même de l’ONU sous l’accusation d’atteinte aux droits humains et de traitements dégradants envers les migrants d’Afrique subsahélienne ? Que s’est-il passé dans nos consciences pour que notre attitude vis-à-vis de nos protégés d’hier se mue en politique de reconduite forcée de milliers de migrants africains fuyant la faim et la guerre, comme nous avions fui nous-mêmes dans d’autres pays pendant la guerre d’indépendance ? Pourquoi notre discours officiel se résume-t-il aujourd’hui à des propos sécuritaires, même s’il y a probablement une part de vérité dans ce sens, que nos organisations humanitaires, à l’exemple du Croissant- Rouge, participent à la curée en produisant un discours démagogique pour jeter un voile pudique sur cette triste réalité ? Comment peut-on admettre sans sourciller qu’au moment même où ces Africains sont reconduits sans ménagement à la frontière, les milieux d’affaires algériens, publics et privés, multiplient discours, interviews et conférences, font semblant enfin de découvrir l’Afrique, non pour venir au secours de cette population désespérée, mais pour lui vendre des machines à laver et des smartphones et nous ramener des devises ? Que faire pour réveiller les consciences, interpeller les mémoires de nos intellectuels, de nos responsables politiques et du simple citoyen pour défendre notre honneur de peuple qui a connu la souffrance, comme il a connu le soutien fraternel de peuples africains au moment de son combat pour la liberté. Doit-on rappeler que le nom de guerre de notre actuel Président était «Abdelkader El Mali», en référence au pays qui servait de base logistique à l’ALN ? Comment après tout cet investissement moral, politique, diplomatique, humain et éthique pouvons-nous accepter de nous perdre dans une logique «sécuritaire» égoïste et brutale, qui frise le racisme, qui est dans tous les cas de figure inefficace, sinon contre-productive et au terme de laquelle nous risquons d’y laisser notre âme ? Croit-on vraiment qu’en reconduisant nos frères migrants à la frontière nous allons nous «débarrasser» du problème, comme tentent de le faire les pays de l’UE en multipliant lamentablement barbelés, patrouilles de police, miradors et chiens méchants pour refouler vers la Turquie les frères migrants du Moyen-Orient ? Cette politique à l’égard des migrants est illusoire, comme est dérisoire celle menée par les pays de l’UE et les Etats-Unis de Trump. Car il ne s’agit plus de phénomène d’émigration-immigration, comme celui que nous avons nous-mêmes connu dans les années 1960-1970, lorsque nos pères vendaient leur force de travail à l’Europe. Le phénomène est beaucoup plus grave, plus massif, inscrit dans la durée et dont les causes relèvent des conséquences des nouvelles politiques économiques mondiales. Le monde fait face aujourd’hui à un phénomène migratoire massif et irréversible que rien n’arrêtera plus. En effet, après la longue nuit coloniale est venue la mondialisation, avec son déferlement de politiques néo-libérales et sa dérégulation des marchés mondiaux. Après avoir été ruinés par la domination coloniale, voilà que nous sommes aujourd’hui soumis aux règles de l’économie dérégulée et de la finance internationale, qui produit chaque année mille fois plus de perdants que de gagnants. Les perdants, c’est nous dont le sort est dépendant du prix des hydrocarbures, ce sont aussi tous les pays Africains sans exception dont l’économie est totalement dépendante des marchés des matières premières et qui sont de plus frappés de plein fouet par la dégradation de leur environnement en raison du réchauffement climatique. Leur agriculture est ruinée, leur sol appauvri et pollué, leurs réserves d’eau s’épuisent. Les perdants ce sont aussi les pauvres et les classes moyennes basses des pays développés, qui voient chaque jour leur niveau de vie s’effondrer et leur système de protection sociale disparaître. L’effrayante logique néo-libérale mondialisée produit des exclus économiques et écologiques, des laissés- pour-compte en masse, aussi bien dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. La boulimie de consommation et son emballement insensé dans les pays développés et ceux dits «émergents», comme l’Inde ou la Chine, ont produit une dégradation lente et constante du climat dont les conséquences ne sont pas difficiles à prévoir. L’impact sur l’économie des pays du Sud, déjà fortement secouée, sera désastreux : à ce rythme et avec l’augmentation de la population, avant 2050 beaucoup de ces pays ne pourront plus nourrir leur population ! Voilà pourquoi ces millions de «perdants» n’ont d’autre choix que de migrer pour tenter de s’accrocher à ceux qui ont gagné sur leur dos ! Leurs territoires se désertifient, leurs enfants y meurent de faim et de maladies transmissibles. Nous sommes bel et bien dans une situation de crise mondiale que certains n’hésitent pas à qualifier de «révolutionnaire» car ce mouvement mondial de migration provoque la peur et pousse au développement de politiques populistes, réactionnaires et racistes, qui se multiplient hélas aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud. Cette évolution chaotique ne peut pas rester sans conséquences sur les relations internationales en général et sur les politiques de migration en particulier : la poussée migratoire, qui est déjà là, à travers le monde entier — d’Afrique et du Moyen-Orient vers l’Europe, d’Asie et d’Amérique latine vers l’Amérique du Nord — ne s’arrêtera pas, elle va s’accentuer, dopée par la dégradation du milieu et l’accentuation de la pauvreté et de la misère. Il n’y a que deux façons de faire face à cette révolution migratoire mondiale : on l’admet et on met en place les stratégies adaptées sur la base des principes de solidarité et de partage entre humains qui n’ont d’autre choix que de partager la même planète. On peut aussi refuser cette réalité et s’enfermer, comme le font M. Trump ou M. Orban, dans des discours populistes de haine et d’exclusion et édifier murs et barbelés, qui volerons, de toute façon, comme des fétus de paille sous la poussée irrésistible de la misère humaine ! Je terminerais mon propos en m’adressant à mes concitoyens qui contemplent sans comprendre cette affligeante situation : essayons de nous débarrasser de la peur de l’autre qui déforme notre vision, accentue notre égoïsme et nous pousse vers la xénophobie et le racisme. Au lieu de détourner notre regard de ces pauvres hères qui tendent la main le long de nos routes ou leur donner la pièce pour acquitter notre conscience, arrêtons-nous un instant et parlons avec eux ! Ecoutons- les nous raconter leur vie, leurs joies et leurs peines, les déserts qu’ils ont traversés pour nous rejoindre, comme la mer que traversent nos enfants au péril de leur vie, écoutons leurs chants d’amour et le discours de leurs griots, regardons cette Africaine avec son enfant chétif et dénudé comme une femme, une mère, un être porteur de tant de souvenirs, de souffrance et d’expérience qui pourrait tant nous enrichir. Ne la méprisons pas, ne lui jetons pas la pierre, n’ayons pas peur d’elle. C’est une femme qui, hier encore, vivait la tête haute, dans son pays, et qui vient aujourd’hui chez toi, abandonnée par tous. Parle avec elle….     Par le professeur Farid Chaoui  

Examen de 5e, mai 2018 : Une épreuve de français fade et insipide

Chaque année, les élèves de la 5e, leurs parents ainsi que leurs enseignants se posent la question lancinante : quel est le thème retenu pour l’énoncé de l’examen de fin du cycle primaire ? Il est vrai qu’entre la typologie informative, injonctive, narrative ou encore poétique les thèmes ne manquent pas du moment qu’ils sont étroitement liés à ces diverses typologies textuelles. Mais alors, pourquoi certains sujets, dont la teneur parfois inconsistante et rébarbative, ne véhiculant plus un message universel et humaniste et n’incitant guère à l’ouverture de l’esprit ni à la réflexion lucide, sont machinalement proposés ? Prenons le thème de la faune et plus particulièrement celui des mammifères. Le sujet proposé pour l’épreuve de cette année avait comme intitulé «La girafe». Malheureusement, cet animal majestueux et fascinant a été réduit dans l’imaginaire des élèves et de leurs enseignants à un vulgaire être vivant s’élançant en hauteur tout en le privant de sa grâce naturelle et de son élégance. Jugez-en à travers cet extrait un peu tiré par les cheveux de l’épreuve : «La girafe est l’animal le plus haut» ! S’agit-il d’un point culminant ou d’un ouvrage monumental ? La formulation et son corollaire, l’art de l’énonciation, associés à un choix judicieux des mots confèrent à un simple écrit une dimension probante et expressive. On pouvait aisément proposer l’énonciation suivante : «La girafe est un bel animal de grande taille caractérisé par son cou long et rigide, etc.» En lisant ça, l’écolier aura, dans son imagination féconde, comme point névralgique une image parfaite de ce superbe animal. Le choix du thème, sous la forme d’un énoncé clairvoyant et avisé, est primordial car il façonne notre conception du monde et nous responsabilise par le truchement de notre comportement vis-à-vis de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Les griefs qu’on peut retenir à l’égard des concepteurs de l’épreuve, sans l’intention de les offenser ou de les froisser, sont justifiés eu égard au texte de l’énoncé qui est dénué de toute réflexion autour de l’importance capitale de la faune et de la flore et de l’impérieuse nécessité de les préserver à travers la découverte et la sensibilisation. Il aurait été judicieux d’évoquer en deux phrases le danger d’extinction qui guette les girafes en particulier et tous les animaux en général afin de conscientiser nos enfants à la sauvegarde des richesses faunistiques et floristiques de notre planète menacées par l’activité nuisible de l’homme. Désormais, et à l’initiative de notre pays, le 16 mai de chaque année sera la Journée internationale du vivre-ensemble en paix. C’est un véritable plaidoyer pour la paix où tout un chacun sera invité à exprimer le désir profond de vivre et d’agir ensemble, unis dans la différence et dans la diversité, en vue de bâtir un monde viable reposant sur la paix, la solidarité et l’harmonie. Il est clair que cette évocation de la Journée du vivre-ensemble révèle à elle seule le manque d’inspiration des concepteurs de l’épreuve. Ils auraient dû proposer un sujet symbolisant cette journée mémorable. Citant comme exemple la Fête des mères, coïncidant avec le 27 du mois en cours, où le vivre-ensemble en famille s’illustre parfaitement par le respect et les honneurs qui doivent être rendus aux parents. Le sport, par sa popularité et l’engouement qu’il suscite, s’avère également un thème pertinent où on peut évoquer la réussite des grands champions par le biais du travail, du sérieux et le respect des valeurs inhérentes à l’esprit d’une compétition loyale et franche. Sans oublier d’inculquer la culture du fair-play et du franc-jeu qui doit prévaloir et non le phénomène honteux de la violence, de l’agressivité et de la brutalité qui ternit le monde du sport et le déshonore. Autres thèmes de prédilection, les fêtes religieuses et nationales qui incarnent les valeurs du respect, de tolérance, de piété, d’entraide, de bonté, de non-violence et d’humanisme et qui sont l’illustration parfaite du vivre-ensemble. Il est tout à fait clair que la responsabilité de l’élaboration des sujets d’examen, qui laissent parfois à désirer, n’incombe pas uniquement aux seuls concepteurs mais elle est également imputée au ministère de l’Education qui, par des considérations farfelues, expédie, dans la précipitation, des évaluations certificatives importantes sans tenir compte des exigences et autres critères ayant trait à leur élaboration. La conception des épreuves ne doit pas être l’apanage de quelques privilégiés et encore moins de ceux qui ne mesurent pas l’importance capitale de leur élaboration. J’appelle, par conséquent, de tous mes vœux, la ministre de l’Education à revoir sa stratégie en s’intéressant davantage aux enseignants qui triment au fin fond de l’Algérie profonde et qu’elle leur offre l’occasion de participer utilement à l’élaboration des différentes épreuves de fin d’année.  

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