Elwatan

Aperçu et analyse sur la «dirigeance(1)» du secteur public marchand algérien

Par Rachid Tridi Consultant en management d’entreprise et droit social Cette contribution, qui se voudrait pragmatique, assise sur les observations d’un praticien du management, loin de toute théorie de salon, ambitionne d’apporter quelques éléments d’analyse, susceptibles d’ouvrir le débat et d’éclairer les prochaines réformes du nouveau département ministériel de l’Industrie et des Mines, qui a commencé, semble-t-il, à faire bouger les lignes.   Péripétie du secteur public marchand    Une incursion dans l’histoire du secteur public marchand révèle que ce dernier a toujours été ballotté, depuis l’avènement des fonds de participation en 1991, au gré des options économiques retenues, avec des dénominations diverses, et a été constamment soumis à des expérimentations et autres exigences de la part des dirigeants politiques du moment. Les changements en matière d’organisation des filières publiques depuis les fonds de participation, qui restent, quand même, les seuls à avoir lancé les premiers jalons d’une vision éclairée très vite écourtée, en passant par les holdings, les méga-holdings et autres SGP, jusqu’à aboutir aux actuels groupes, ne se sont limités qu’à opérer des restructurations de formes et des changements de périmètres (fusions-absorptions-dissolutions avec ou sans liquidations) des EPE, sans apporter des solutions pratiques aux problèmes du secteur public économique algérien, lors de ses différentes péripéties vers le développement.  Le secteur public marchand affilié aux services de la chefferie du gouvernement du temps des fonds de participation et des holdings voulait affirmer le désengagement de l’Etat en affranchissant les EPE de toute forme de tutelle, par une autonomie d’action soumise aux lois du marché.    Cette option a vite été délaissée par leur rattachement, à partir de 2010, aux différents ministères d’ancrage, consacrant ainsi une remise sous tutelle des ex-SGP et groupes industriels actuels.   L’organisation des filières, mises en place depuis plus de vingt ans, a démontré, en outre, une non-assimilation des fonctions managériales et une absence de vision sur les fonctions stratégiques (fonction industrielle et fonction de participation). L’absence de bilans de réalisation et de fonctionnement des organes de gestion, à ce jour, n’a permis d’évaluer ni les performances ni les contre-performances des ex-SGP et groupes industriels qui leur ont succédé afin de s’assurer de leur bonne gouvernance, de situer les mérites et les responsabilités, et d’identifier les contraintes et autres facteurs dirimants dans l’accomplissement de leurs missions.Il est à reconnaître que dans un contexte de surenchère de réformes, les multiples réformes du secteur public marchand n’ont véritablement jamais obéi à une logique purement industrielle tant les interférences politiques et les choix économiques non judicieux (filialisation, ouverture de capital, prise de participation, restructuration, etc.), éclairés par des théoriciens qui n’ont jamais connu le terrain de la pratique, y étaient la règle (application de «recettes» importées, nominations clientélistes des directoires et dirigeants d’entreprises sans évaluation de profils, suivis d’injonctions administratives et autres ingérences dans la gestion) y sont quasiment omniprésentes, créant en cela un amas d’imperfections, de tâtonnements, d’erreurs de trajectoires et d’incongruités organisationnelles. La gestion des capitaux marchands de l’Etat, confiée à des non initiés, a fini ainsi par subir le coup de grâce en s’amenuisant et en s’anéantissant d’elle-même durant les cinq dernières années, pour rester immobilisée dans l’angle mort du ministère de l’Industrie et des mines.   Constats liés à l’organisation    La situation des filières publiques, en dépit des actions d’assainissement et de restructuration, a accusé le poids des retards dans la réalisation des programmes d’investissements et dans les mutations qualitatives nécessaires au développement de leurs compétitivités. L’absence de plans organisationnels adaptés aux différentes structures d’encadrement des capitaux marchands de l’Etat, tant au niveau central qu’au niveau des groupes, a constitué un frein aux actions planifiées dans les différents plans stratégiques élaborées par des bureaux d’études nationaux et étrangers. Elles connaissent une tendance à la stagnation, si ce n’est une régression pure et simple.    Ainsi, les conséquences de plans organisationnels incomplets proposés aux groupes ont été davantage ressenties comme une contrainte par les personnes responsables de leur mise en œuvre. Lorsque le plan relatif aux ressources humaines ne correspond pas tout à fait au plan stratégique proposé, chacun doit supporter une charge additionnelle de travail ou de tâches non pertinentes qui vont certainement dévier des objectifs tracés. La situation devient une source de frustration et de stress, car l’organisation n’arrivera pas à aller de l’avant.   Constats liés aux Ressources humaines   Le capital humain a été totalement négligé et les choix des dirigeants n’étaient nullement assis sur la notion de compétence. Beaucoup de cadres de valeur ont été démis de leurs fonctions pour avoir obtempéré à des injonctions non fondées légalement, si ce n’est par pure incompatibilité d’humeur pour être remplacés par des profanes en management, corvéables à merci, ou ayant de piètres résultats à leur actif. La dimension humaine représente une des plus importantes causes de réussite ou d’échec dans l’implantation de stratégies et de systèmes sains et solides de gestion d’une entreprise. Il est important, par conséquent, d’insister sur le besoin et la nécessité de développer les ressources humaines au sein de ces groupes industriels et leurs filiales suivant une logique de formation et d’évaluation à travers des concours et appels à candidatures, loin de toute désignation clientéliste, sur la base de critères objectifs et de la méritocratie.   Il reste à déplorer quand même une action financée par le ministère de l’Industrie, de la PME et de la Promotion des investissements, qui avait été initiée le 16/09/2010 par la note n°905/SG/10 pour la constitution d’un vivier national de managers, mais dont l’issue n’a jamais vu le jour. Les résultats de cette opération d’évaluation confiée à un bureau d’études algérien, qui avait traité des centaines de candidatures, n’ont jamais été mis à profit, en dépit du budget qui lui a été alloué, sur financement du Trésor public   Constats sur le cadre de la gouvernance    Les contraintes pesantes de l’environnement de l’entreprise publique algérienne constituent à bien des égards des freins à l’éclosion de l’initiative et de l’innovation et sont sources de blocage à son essor et à son développement.  Cet environnement ressenti par tous les gestionnaires du terrain se caractérise plus particulièrement par : • Un cadre de gouvernance qui mérite d’être repensé en profondeur, aux limites mouvantes, qui rend difficile toute projection de l’entreprise dans l’avenir. • Une restructuration de l’appareil économique, toujours inachevée, qui a souvent donné naissance à des institutions dont les missions et rôles se sont souvent entremêlés. • Les restructurations, accompagnées de périodes transitoires qui durent, sont vécues dans un contexte flou qui permet la résurgence des anciens réflexes faits de décisions unilatérales et d’injonctions administratives. • Des désignations d’administrateurs, n’ayant aucune notion de management des EPE, dont la plupart sont des fonctionnaires n’ayant aucune pratique des fonctions vitales de l’entreprise, entravant par leur présence toute forme de dynamisme et d’initiative dans la gestion libre et autonome des EPE. • Un climat général délétère et suspicieux très pesant sur la gestion quotidienne, qui freine les initiatives et contraint l’entreprise à opérer des choix optionnels les plus «sécurisants» souvent au détriment d’options plus performantes. • Le bilan des réalisations des ex-SGP et actuels groupes industriels, en termes de retour d’investissement, n’a jamais été réalisé à titre de suivi périodique et d’évaluation. Toutes ces contraintes liées à l’environnement ont impacté la dynamique généralement reconnue aux groupes industriels et continuent de peser davantage sur ses performances de gestion.   Contraintes et insuffisances ayant marqué le fonctionnement des groupes     La montée en puissance de la fonction industrielle au sein des nouveaux groupes, suite au passage du modèle SGP au modèle groupe, a été handicapée par le manque d’outils de gestion et des compétences pour les fonctions-clés (développement, exploitation & production, management & ressources humaines). L’absence de repères et de références (inexistence de standards propres aux groupes), guides de gestion de l’exploitation (ratios de production et de consommation, taux de fiabilité des installations...) et des investissements (exigences standard, modèles types de cahiers des charges et de contrats), donne lieu à des approches disparates entre les diverses EPE affiliées aux différents groupes industriels.   La gestion opérationnelle des participations minoritaires, qui a échappé totalement aux contrôles des groupes industriels et de l’Etat, laissant à ce jour libre cours aux partenaires étrangers de dicter leurs volontés, en maximisant les charges et minimisant les profits pour la partie algérienne. Il y a lieu d’instaurer, à ce titre, une structure centrale au sein des nouveaux groupes industriels ou l’institution d’une agence relevant du ministère des Finances, qui se chargerait de la gestion des participations minoritaires dans les partenariats étrangers et du contrôle des autres participations de l’Etat et autres formes de transactions.  Ces constats de faiblesse sur l’organisation des groupes industriels, qui constitue la preuve éclatante de leur échec, ont été davantage exacerbés par :   • un défaut de vision prospective de la part des managers ;  • un code du travail à moderniser et à assouplir ; • un contexte réglementaire défavorable marqué par une profusion de textes (procédures de passation des marchés qui restent à flexibiliser, nouveau système financier et comptable, lourd et toujours mal assimilé).   Défis à relever et enseignements sur les échecs   Les filières publiques doivent, promouvoir une vision stratégique «concertée avec tous les acteurs de la sphère économique, tant publics que privés, appuyée par des études d’expertise de «faisabilité» de haute facture, servant de référents aux décisions à prendre dans la reconfiguration du secteur public marchand. La concertation en intra-filières devrait également dominer la démarche à même de canaliser les efforts, mutualiser et mobiliser leurs ressources, et instaurer une dynamique de compétitivité permettant d’assurer la réussite des schémas à préconiser. Pour capter les vraies compétences et constituer un vivier en ce sens, il est important de procéder à des concours périodiques pour le recrutement des compétences et de créer une Bourse d’emploi de managers, et de limiter la durée des contrats des cadres dirigeants dans les EPE à un mouvement cyclique de quatre (04) années tournantes, pour éviter l’enracinement des dirigeants, facteur de contre-productivité.    Pour une efficience de fonctionnement et une réactivité de management, il y a lieu de définir des organigrammes-types pour les groupes industriels, quitte à les faire évoluer en fonction de leur envergure et des missions à leur adjoindre. Le suivi des transactions minoritaires, le contrôle opérationnel et la surveillance stratégique doivent être également réhabilités vis-à-vis des filiales et des participations accordées aux partenaires étrangers pour garantir l’exécution de l’ensemble des engagements souscrits et préserver les intérêts publics de l’Etat. Le tout restant reste tributaire de quatre éléments fondamentaux requis pour créer les conditions de réussite à l’implantation d’une telle stratégie :   • un cadre de gouvernance lisible et transparent ; • un contrat social fort, avec l’implication de tous les acteurs concernés par la sphère économique ; • une organisation performante et évolutive ; • une ressource humaine compétente constamment entretenue par une formation continue et assise sur le seul critère de la méritocratie. Les acteurs économiques des capitaux marchands de l’Etat doivent acquérir une meilleure compréhension du management, réadapter et évaluer la mise en œuvre des plans stratégiques déjà élaborés qui leur ont été confiés, et surtout attirer et former les talents qui sauront, à leur tour, relever les défis et endosser leur rôle d’acteur de changement en ces périodes de chocs externes. R. T.   1)- Le terme «dirigeance» est un néologisme emprunté au vocabulaire de la sociologie du travail. Il désigne ce qui touche à la direction d’une organisation. La dirigeance, selon Roland Janvier, chercheur en sciences de l’information (Finistère), est l’art de traduire un projet en cap opérationnel à suivre et en objectif d’actions à atteindre.    Cette contribution, qui se voudrait pragmatique, assise sur les observations d’un praticien du management, loin de toute théorie de salon, ambitionne d’apporter quelques éléments d’analyse, susceptibles d’ouvrir le débat et d’éclairer les prochaines réformes du nouveau département ministériel de l’Industrie et des Mines, qui a commencé, semble-t-il, à faire bouger les lignes.   Péripétie du secteur public marchand  Une incursion dans l’histoire du secteur public marchand révèle que ce dernier a toujours été ballotté, depuis l’avènement des fonds de participation en 1991, au gré des options économiques retenues, avec des dénominations diverses, et a été constamment soumis à des expérimentations et autres exigences de la part des dirigeants politiques du moment. Les changements en matière d’organisation des filières publiques depuis les fonds de participation, qui restent, quand même, les seuls à avoir lancé les premiers jalons d’une vision éclairée très vite écourtée, en passant par les holdings, les méga-holdings et autres SGP, jusqu’à aboutir aux actuels groupes, ne se sont limités qu’à opérer des restructurations de formes et des changements de périmètres (fusions-absorptions-dissolutions avec ou sans liquidations) des EPE, sans apporter des solutions pratiques aux problèmes du secteur public économique algérien, lors de ses différentes péripéties vers le développement.  Le secteur public marchand affilié aux services de la chefferie du gouvernement du temps des fonds de participation et des holdings voulait affirmer le désengagement de l’Etat en affranchissant les EPE de toute forme de tutelle, par une autonomie d’action soumise aux lois du marché.  Cette option a vite été délaissée par leur rattachement, à partir de 2010, aux différents ministères d’ancrage, consacrant ainsi une remise sous tutelle des ex-SGP et groupes industriels actuels. L’organisation des filières, mises en place depuis plus de vingt ans, a démontré, en outre, une non-assimilation des fonctions managériales et une absence de vision sur les fonctions stratégiques (fonction industrielle et fonction de participation). L’absence de bilans de réalisation et de fonctionnement des organes de gestion, à ce jour, n’a permis d’évaluer ni les performances ni les contre-performances des ex-SGP et groupes industriels qui leur ont succédé afin de s’assurer de leur bonne gouvernance, de situer les mérites et les responsabilités, et d’identifier les contraintes et autres facteurs dirimants dans l’accomplissement de leurs missions.Il est à reconnaître que dans un contexte de surenchère de réformes, les multiples réformes du secteur public marchand n’ont véritablement jamais obéi à une logique purement industrielle tant les interférences politiques et les choix économiques non judicieux (filialisation, ouverture de capital, prise de participation, restructuration, etc.), éclairés par des théoriciens qui n’ont jamais connu le terrain de la pratique, y étaient la règle (application de «recettes» importées, nominations clientélistes des directoires et dirigeants d’entreprises sans évaluation de profils, suivis d’injonctions administratives et autres ingérences dans la gestion) y sont quasiment omniprésentes, créant en cela un amas d’imperfections, de tâtonnements, d’erreurs de trajectoires et d’incongruités organisationnelles. La gestion des capitaux marchands de l’Etat, confiée à des non initiés, a fini ainsi par subir le coup de grâce en s’amenuisant et en s’anéantissant d’elle-même durant les cinq dernières années, pour rester immobilisée dans l’angle mort du ministère de l’Industrie et des mines.   Constats liés à l’organisation  La situation des filières publiques, en dépit des actions d’assainissement et de restructuration, a accusé le poids des retards dans la réalisation des programmes d’investissements et dans les mutations qualitatives nécessaires au développement de leurs compétitivités. L’absence de plans organisationnels adaptés aux différentes structures d’encadrement des capitaux marchands de l’Etat, tant au niveau central qu’au niveau des groupes, a constitué un frein aux actions planifiées dans les différents plans stratégiques élaborées par des bureaux d’études nationaux et étrangers. Elles connaissent une tendance à la stagnation, si ce n’est une régression pure et simple.  Ainsi, les conséquences de plans organisationnels incomplets proposés aux groupes ont été davantage ressenties comme une contrainte par les personnes responsables de leur mise en œuvre. Lorsque le plan relatif aux ressources humaines ne correspond pas tout à fait au plan stratégique proposé, chacun doit supporter une charge additionnelle de travail ou de tâches non pertinentes qui vont certainement dévier des objectifs tracés. La situation devient une source de frustration et de stress, car l’organisation n’arrivera pas à aller de l’avant.   Constats liés aux Ressources humaines Le capital humain a été totalement négligé et les choix des dirigeants n’étaient nullement assis sur la notion de compétence. Beaucoup de cadres de valeur ont été démis de leurs fonctions pour avoir obtempéré à des injonctions non fondées légalement, si ce n’est par pure incompatibilité d’humeur pour être remplacés par des profanes en management, corvéables à merci, ou ayant de piètres résultats à leur actif. La dimension humaine représente une des plus importantes causes de réussite ou d’échec dans l’implantation de stratégies et de systèmes sains et solides de gestion d’une entreprise. Il est important, par conséquent, d’insister sur le besoin et la nécessité de développer les ressources humaines au sein de ces groupes industriels et leurs filiales suivant une logique de formation et d’évaluation à travers des concours et appels à candidatures, loin de toute désignation clientéliste, sur la base de critères objectifs et de la méritocratie. Il reste à déplorer quand même une action financée par le ministère de l’Industrie, de la PME et de la Promotion des investissements, qui avait été initiée le 16/09/2010 par la note n°905/SG/10 pour la constitution d’un vivier national de managers, mais dont l’issue n’a jamais vu le jour. Les résultats de cette opération d’évaluation confiée à un bureau d’études algérien, qui avait traité des centaines de candidatures, n’ont jamais été mis à profit, en dépit du budget qui lui a été alloué, sur financement du Trésor public   Constats sur le cadre de la gouvernance  Les contraintes pesantes de l’environnement de l’entreprise publique algérienne constituent à bien des égards des freins à l’éclosion de l’initiative et de l’innovation et sont sources de blocage à son essor et à son développement.  Cet environnement ressenti par tous les gestionnaires du terrain se caractérise plus particulièrement par : • Un cadre de gouvernance qui mérite d’être repensé en profondeur, aux limites mouvantes, qui rend difficile toute projection de l’entreprise dans l’avenir. • Une restructuration de l’appareil économique, toujours inachevée, qui a souvent donné naissance à des institutions dont les missions et rôles se sont souvent entremêlés. • Les restructurations, accompagnées de périodes transitoires qui durent, sont vécues dans un contexte flou qui permet la résurgence des anciens réflexes faits de décisions unilatérales et d’injonctions administratives. • Des désignations d’administrateurs, n’ayant aucune notion de management des EPE, dont la plupart sont des fonctionnaires n’ayant aucune pratique des fonctions vitales de l’entreprise, entravant par leur présence toute forme de dynamisme et d’initiative dans la gestion libre et autonome des EPE. • Un climat général délétère et suspicieux très pesant sur la gestion quotidienne, qui freine les initiatives et contraint l’entreprise à opérer des choix optionnels les plus «sécurisants» souvent au détriment d’options plus performantes. • Le bilan des réalisations des ex-SGP et actuels groupes industriels, en termes de retour d’investissement, n’a jamais été réalisé à titre de suivi périodique et d’évaluation. Toutes ces contraintes liées à l’environnement ont impacté la dynamique généralement reconnue aux groupes industriels et continuent de peser davantage sur ses performances de gestion.   Contraintes et insuffisances ayant marqué le fonctionnement des groupes   La montée en puissance de la fonction industrielle au sein des nouveaux groupes, suite au passage du modèle SGP au modèle groupe, a été handicapée par le manque d’outils de gestion et des compétences pour les fonctions-clés (développement, exploitation & production, management & ressources humaines). L’absence de repères et de références (inexistence de standards propres aux groupes), guides de gestion de l’exploitation (ratios de production et de consommation, taux de fiabilité des installations...) et des investissements (exigences standard, modèles types de cahiers des charges et de contrats), donne lieu à des approches disparates entre les diverses EPE affiliées aux différents groupes industriels. La gestion opérationnelle des participations minoritaires, qui a échappé totalement aux contrôles des groupes industriels et de l’Etat, laissant à ce jour libre cours aux partenaires étrangers de dicter leurs volontés, en maximisant les charges et minimisant les profits pour la partie algérienne. Il y a lieu d’instaurer, à ce titre, une structure centrale au sein des nouveaux groupes industriels ou l’institution d’une agence relevant du ministère des Finances, qui se chargerait de la gestion des participations minoritaires dans les partenariats étrangers et du contrôle des autres participations de l’Etat et autres formes de transactions.  Ces constats de faiblesse sur l’organisation des groupes industriels, qui constitue la preuve éclatante de leur échec, ont été davantage exacerbés par : • un défaut de vision prospective de la part des managers ;  • un code du travail à moderniser et à assouplir ; • un contexte réglementaire défavorable marqué par une profusion de textes (procédures de passation des marchés qui restent à flexibiliser, nouveau système financier et comptable, lourd et toujours mal assimilé).   Défis à relever et enseignements sur les échecs Les filières publiques doivent, promouvoir une vision stratégique «concertée avec tous les acteurs de la sphère économique, tant publics que privés, appuyée par des études d’expertise de «faisabilité» de haute facture, servant de référents aux décisions à prendre dans la reconfiguration du secteur public marchand. La concertation en intra-filières devrait également dominer la démarche à même de canaliser les efforts, mutualiser et mobiliser leurs ressources, et instaurer une dynamique de compétitivité permettant d’assurer la réussite des schémas à préconiser. Pour capter les vraies compétences et constituer un vivier en ce sens, il est important de procéder à des concours périodiques pour le recrutement des compétences et de créer une Bourse d’emploi de managers, et de limiter la durée des contrats des cadres dirigeants dans les EPE à un mouvement cyclique de quatre (04) années tournantes, pour éviter l’enracinement des dirigeants, facteur de contre-productivité.  Pour une efficience de fonctionnement et une réactivité de management, il y a lieu de définir des organigrammes-types pour les groupes industriels, quitte à les faire évoluer en fonction de leur envergure et des missions à leur adjoindre. Le suivi des transactions minoritaires, le contrôle opérationnel et la surveillance stratégique doivent être également réhabilités vis-à-vis des filiales et des participations accordées aux partenaires étrangers pour garantir l’exécution de l’ensemble des engagements souscrits et préserver les intérêts publics de l’Etat. Le tout restant reste tributaire de quatre éléments fondamentaux requis pour créer les conditions de réussite à l’implantation d’une telle stratégie : • un cadre de gouvernance lisible et transparent ; • un contrat social fort, avec l’implication de tous les acteurs concernés par la sphère économique ; • une organisation performante et évolutive ; • une ressource humaine compétente constamment entretenue par une formation continue et assise sur le seul critère de la méritocratie. Les acteurs économiques des capitaux marchands de l’Etat doivent acquérir une meilleure compréhension du management, réadapter et évaluer la mise en œuvre des plans stratégiques déjà élaborés qui leur ont été confiés, et surtout attirer et former les talents qui sauront, à leur tour, relever les défis et endosser leur rôle d’acteur de changement en ces périodes de chocs externes. R. T.   1)- Le terme «dirigeance» est un néologisme emprunté au vocabulaire de la sociologie du travail. Il désigne ce qui touche à la direction d’une organisation. La dirigeance, selon Roland Janvier, chercheur en sciences de l’information (Finistère), est l’art de traduire un projet en cap opérationnel à suivre et en objectif d’actions à atteindre.    Cette contribution, qui se voudrait pragmatique, assise sur les observations d’un praticien du management, loin de toute théorie de salon, ambitionne d’apporter quelques éléments d’analyse, susceptibles d’ouvrir le débat et d’éclairer les prochaines réformes du nouveau département ministériel de l’Industrie et des Mines, qui a commencé, semble-t-il, à faire bouger les lignes.   Péripétie du secteur public marchand  Une incursion dans l’histoire du secteur public marchand révèle que ce dernier a toujours été ballotté, depuis l’avènement des fonds de participation en 1991, au gré des options économiques retenues, avec des dénominations diverses, et a été constamment soumis à des expérimentations et autres exigences de la part des dirigeants politiques du moment. Les changements en matière d’organisation des filières publiques depuis les fonds de participation, qui restent, quand même, les seuls à avoir lancé les premiers jalons d’une vision éclairée très vite écourtée, en passant par les holdings, les méga-holdings et autres SGP, jusqu’à aboutir aux actuels groupes, ne se sont limités qu’à opérer des restructurations de formes et des changements de périmètres (fusions-absorptions-dissolutions avec ou sans liquidations) des EPE, sans apporter des solutions pratiques aux problèmes du secteur public économique algérien, lors de ses différentes péripéties vers le développement.  Le secteur public marchand affilié aux services de la chefferie du gouvernement du temps des fonds de participation et des holdings voulait affirmer le désengagement de l’Etat en affranchissant les EPE de toute forme de tutelle, par une autonomie d’action soumise aux lois du marché.  Cette option a vite été délaissée par leur rattachement, à partir de 2010, aux différents ministères d’ancrage, consacrant ainsi une remise sous tutelle des ex-SGP et groupes industriels actuels. L’organisation des filières, mises en place depuis plus de vingt ans, a démontré, en outre, une non-assimilation des fonctions managériales et une absence de vision sur les fonctions stratégiques (fonction industrielle et fonction de participation). L’absence de bilans de réalisation et de fonctionnement des organes de gestion, à ce jour, n’a permis d’évaluer ni les performances ni les contre-performances des ex-SGP et groupes industriels qui leur ont succédé afin de s’assurer de leur bonne gouvernance, de situer les mérites et les responsabilités, et d’identifier les contraintes et autres facteurs dirimants dans l’accomplissement de leurs missions.Il est à reconnaître que dans un contexte de surenchère de réformes, les multiples réformes du secteur public marchand n’ont véritablement jamais obéi à une logique purement industrielle tant les interférences politiques et les choix économiques non judicieux (filialisation, ouverture de capital, prise de participation, restructuration, etc.), éclairés par des théoriciens qui n’ont jamais connu le terrain de la pratique, y étaient la règle (application de «recettes» importées, nominations clientélistes des directoires et dirigeants d’entreprises sans évaluation de profils, suivis d’injonctions administratives et autres ingérences dans la gestion) y sont quasiment omniprésentes, créant en cela un amas d’imperfections, de tâtonnements, d’erreurs de trajectoires et d’incongruités organisationnelles. La gestion des capitaux marchands de l’Etat, confiée à des non initiés, a fini ainsi par subir le coup de grâce en s’amenuisant et en s’anéantissant d’elle-même durant les cinq dernières années, pour rester immobilisée dans l’angle mort du ministère de l’Industrie et des mines.   Constats liés à l’organisation  La situation des filières publiques, en dépit des actions d’assainissement et de restructuration, a accusé le poids des retards dans la réalisation des programmes d’investissements et dans les mutations qualitatives nécessaires au développement de leurs compétitivités. L’absence de plans organisationnels adaptés aux différentes structures d’encadrement des capitaux marchands de l’Etat, tant au niveau central qu’au niveau des groupes, a constitué un frein aux actions planifiées dans les différents plans stratégiques élaborées par des bureaux d’études nationaux et étrangers. Elles connaissent une tendance à la stagnation, si ce n’est une régression pure et simple.  Ainsi, les conséquences de plans organisationnels incomplets proposés aux groupes ont été davantage ressenties comme une contrainte par les personnes responsables de leur mise en œuvre. Lorsque le plan relatif aux ressources humaines ne correspond pas tout à fait au plan stratégique proposé, chacun doit supporter une charge additionnelle de travail ou de tâches non pertinentes qui vont certainement dévier des objectifs tracés. La situation devient une source de frustration et de stress, car l’organisation n’arrivera pas à aller de l’avant.   Constats liés aux Ressources humaines Le capital humain a été totalement négligé et les choix des dirigeants n’étaient nullement assis sur la notion de compétence. Beaucoup de cadres de valeur ont été démis de leurs fonctions pour avoir obtempéré à des injonctions non fondées légalement, si ce n’est par pure incompatibilité d’humeur pour être remplacés par des profanes en management, corvéables à merci, ou ayant de piètres résultats à leur actif. La dimension humaine représente une des plus importantes causes de réussite ou d’échec dans l’implantation de stratégies et de systèmes sains et solides de gestion d’une entreprise. Il est important, par conséquent, d’insister sur le besoin et la nécessité de développer les ressources humaines au sein de ces groupes industriels et leurs filiales suivant une logique de formation et d’évaluation à travers des concours et appels à candidatures, loin de toute désignation clientéliste, sur la base de critères objectifs et de la méritocratie. Il reste à déplorer quand même une action financée par le ministère de l’Industrie, de la PME et de la Promotion des investissements, qui avait été initiée le 16/09/2010 par la note n°905/SG/10 pour la constitution d’un vivier national de managers, mais dont l’issue n’a jamais vu le jour. Les résultats de cette opération d’évaluation confiée à un bureau d’études algérien, qui avait traité des centaines de candidatures, n’ont jamais été mis à profit, en dépit du budget qui lui a été alloué, sur financement du Trésor public   Constats sur le cadre de la gouvernance  Les contraintes pesantes de l’environnement de l’entreprise publique algérienne constituent à bien des égards des freins à l’éclosion de l’initiative et de l’innovation et sont sources de blocage à son essor et à son développement.  Cet environnement ressenti par tous les gestionnaires du terrain se caractérise plus particulièrement par : • Un cadre de gouvernance qui mérite d’être repensé en profondeur, aux limites mouvantes, qui rend difficile toute projection de l’entreprise dans l’avenir. • Une restructuration de l’appareil économique, toujours inachevée, qui a souvent donné naissance à des institutions dont les missions et rôles se sont souvent entremêlés. • Les restructurations, accompagnées de périodes transitoires qui durent, sont vécues dans un contexte flou qui permet la résurgence des anciens réflexes faits de décisions unilatérales et d’injonctions administratives. • Des désignations d’administrateurs, n’ayant aucune notion de management des EPE, dont la plupart sont des fonctionnaires n’ayant aucune pratique des fonctions vitales de l’entreprise, entravant par leur présence toute forme de dynamisme et d’initiative dans la gestion libre et autonome des EPE. • Un climat général délétère et suspicieux très pesant sur la gestion quotidienne, qui freine les initiatives et contraint l’entreprise à opérer des choix optionnels les plus «sécurisants» souvent au détriment d’options plus performantes. • Le bilan des réalisations des ex-SGP et actuels groupes industriels, en termes de retour d’investissement, n’a jamais été réalisé à titre de suivi périodique et d’évaluation. Toutes ces contraintes liées à l’environnement ont impacté la dynamique généralement reconnue aux groupes industriels et continuent de peser davantage sur ses performances de gestion.   Contraintes et insuffisances ayant marqué le fonctionnement des groupes   La montée en puissance de la fonction industrielle au sein des nouveaux groupes, suite au passage du modèle SGP au modèle groupe, a été handicapée par le manque d’outils de gestion et des compétences pour les fonctions-clés (développement, exploitation & production, management & ressources humaines). L’absence de repères et de références (inexistence de standards propres aux groupes), guides de gestion de l’exploitation (ratios de production et de consommation, taux de fiabilité des installations...) et des investissements (exigences standard, modèles types de cahiers des charges et de contrats), donne lieu à des approches disparates entre les diverses EPE affiliées aux différents groupes industriels. La gestion opérationnelle des participations minoritaires, qui a échappé totalement aux contrôles des groupes industriels et de l’Etat, laissant à ce jour libre cours aux partenaires étrangers de dicter leurs volontés, en maximisant les charges et minimisant les profits pour la partie algérienne. Il y a lieu d’instaurer, à ce titre, une structure centrale au sein des nouveaux groupes industriels ou l’institution d’une agence relevant du ministère des Finances, qui se chargerait de la gestion des participations minoritaires dans les partenariats étrangers et du contrôle des autres participations de l’Etat et autres formes de transactions.  Ces constats de faiblesse sur l’organisation des groupes industriels, qui constitue la preuve éclatante de leur échec, ont été davantage exacerbés par : • un défaut de vision prospective de la part des managers ;  • un code du travail à moderniser et à assouplir ; • un contexte réglementaire défavorable marqué par une profusion de textes (procédures de passation des marchés qui restent à flexibiliser, nouveau système financier et comptable, lourd et toujours mal assimilé).   Défis à relever et enseignements sur les échecs Les filières publiques doivent, promouvoir une vision stratégique «concertée avec tous les acteurs de la sphère économique, tant publics que privés, appuyée par des études d’expertise de «faisabilité» de haute facture, servant de référents aux décisions à prendre dans la reconfiguration du secteur public marchand. La concertation en intra-filières devrait également dominer la démarche à même de canaliser les efforts, mutualiser et mobiliser leurs ressources, et instaurer une dynamique de compétitivité permettant d’assurer la réussite des schémas à préconiser. Pour capter les vraies compétences et constituer un vivier en ce sens, il est important de procéder à des concours périodiques pour le recrutement des compétences et de créer une Bourse d’emploi de managers, et de limiter la durée des contrats des cadres dirigeants dans les EPE à un mouvement cyclique de quatre (04) années tournantes, pour éviter l’enracinement des dirigeants, facteur de contre-productivité.  Pour une efficience de fonctionnement et une réactivité de management, il y a lieu de définir des organigrammes-types pour les groupes industriels, quitte à les faire évoluer en fonction de leur envergure et des missions à leur adjoindre. Le suivi des transactions minoritaires, le contrôle opérationnel et la surveillance stratégique doivent être également réhabilités vis-à-vis des filiales et des participations accordées aux partenaires étrangers pour garantir l’exécution de l’ensemble des engagements souscrits et préserver les intérêts publics de l’Etat. Le tout restant reste tributaire de quatre éléments fondamentaux requis pour créer les conditions de réussite à l’implantation d’une telle stratégie : • un cadre de gouvernance lisible et transparent ; • un contrat social fort, avec l’implication de tous les acteurs concernés par la sphère économique ; • une organisation performante et évolutive ; • une ressource humaine compétente constamment entretenue par une formation continue et assise sur le seul critère de la méritocratie. Les acteurs économiques des capitaux marchands de l’Etat doivent acquérir une meilleure compréhension du management, réadapter et évaluer la mise en œuvre des plans stratégiques déjà élaborés qui leur ont été confiés, et surtout attirer et former les talents qui sauront, à leur tour, relever les défis et endosser leur rôle d’acteur de changement en ces périodes de chocs externes. R. T.   1)- Le terme «dirigeance» est un néologisme emprunté au vocabulaire de la sociologie du travail. Il désigne ce qui touche à la direction d’une organisation. La dirigeance, selon Roland Janvier, chercheur en sciences de l’information (Finistère), est l’art de traduire un projet en cap opérationnel à suivre et en objectif d’actions à atteindre.    Cette contribution, qui se voudrait pragmatique, assise sur les observations d’un praticien du management, loin de toute théorie de salon, ambitionne d’apporter quelques éléments d’analyse, susceptibles d’ouvrir le débat et d’éclairer les prochaines réformes du nouveau département ministériel de l’Industrie et des Mines, qui a commencé, semble-t-il, à faire bouger les lignes.

Qu’est-ce qu’une bonne gouvernance ?

Expert-comptable et commissaire aux comptes ; membre de l’Académie des sciences et techniques financières et comptables-Paris.    saheb_bachagha@yahoo.fr Qu’est-ce qu’une bonne gouvernance ? Il y a encore peu de temps, pour les théoriciens comme les praticiens, la réponse allait de soi : c’était une gouvernance conçue pour contraindre les managers à servir au mieux les intérêts des actionnaires. La théorie de l’agence, à partir du double postulat d’une divergence d’intérêts entre actionnaires et dirigeants, et de l’existence d’une asymétrie informationnelle en faveur de ces derniers, fournissait une justification théorique opportune. Les divers codes de gouvernance, élaborés depuis les années soixante-dix, déployaient concrètement cette approche au travers de mécanismes organisationnels de plus en plus sophistiqués dont les agences de notation sanctionnaient le respect. Cette vision consensuelle de la «bonne» gouvernance est progressivement remise en cause. Elle n’a pas permis d’éviter les énormes scandales que furent la faillite d’Enron aux Etats-Unis, de Parmalat en Italie, de Vivendi en France, pour n’en citer que quelques-uns. Elle est incapable de répondre aux défis résultant de l’entrée en scène de nouveaux acteurs, individuels ou organisationnels, rassemblés sous l’appellation «parties prenantes». Elle peine à trouver une articulation convaincante avec la notion de responsabilité sociale de l’entreprise. Les codes de gouvernance se multiplient et font l’objet d’incessantes révisions. Face à ces phénomènes qui signalent a minima les insuffisances du paradigme dominant, les approches théoriques visant à élargir ou à dépasser le cadre théorique initial (passage d’une perspective actionnariale à une perspective partenariale, intégration d’une dimension cognitive, théorie de l’intendance, théorie des conventions…) se sont multipliées. Le consensus empirique et théorique sur lequel s’étaient bâtis les codes de gouvernance s’effrite et la question  «qu’est-ce qu’une bonne gouvernance ?» reçoit désormais des réponses multiples et parfois contradictoires. On oppose souvent les deux formes de capitalisme : le modèle néoaméricain fondé sur la réussite individuelle et le profit financier à court terme et le modèle rhénan (Japon et Allemagne) qui considère l’entreprise comme une communauté d’intérêts et qui valorise la cogestion. Nous avons assisté au cours des dernières années en matière de rentabilité des entreprises a une victoire du régime néoaméricain, fondé sur la réussite individuelle et le profit financier à court terme. Ce type de capitalisme a triomphé essentiellement grâce au financement boursier des entreprises – l’une des caractéristiques du capitalisme anglo-saxon – s’est révélé bien plus efficace que le financement bancaire, l’une des caractéristiques du capitalisme rhénan. Mais cela évolue vite, et les entreprises européennes, notamment allemandes, ont eu de plus en plus souvent recours au financement boursier ces dernières années. Dans ce contexte, le modèle rhénan, qui considère fondamentalement l’entreprise comme une communauté d’intérêts et valorise donc la cogestion, paraît bel et bien remis en cause. Car les marchés exigent une rentabilité maximale et des dividendes substantiels. Les dirigeants mettent donc tout en œuvre pour maximiser les profits. Mais le système néoaméricain fondé sur les financements boursiers pousse au «court-termisme», et cette quête de la rentabilité immédiate engendre de nombreux effets pervers... Par exemple, les marchés incitent à traiter le personnel comme un simple facteur de production, ils sont indifférents à la cohésion interne et aux relations de confiance qui sont pourtant indispensables à la survie de n’importe quelle entreprise. Or, loin d’être un archaïsme, ces relations de confiance, cette cohésion interne seront demain l’un des principaux éléments de la compétitivité. Les études du consultant Bernard Brun les expliquent notamment que la révolution des communications permet à chaque salarié de communiquer directement avec tous les autres, créant des relations de travail horizontales et transversales. Or, dans la mesure où les travaux d’exécution sont désormais automatisés, la performance d’une entreprise dépendra de plus en plus de la capacité des salariés eux-mêmes à prendre des décisions. Et pour cela, les informations fournies par leur réseau seront essentielles... La boucle est bouclée : la qualité du lien social et humain de l’entreprise sera partie prenante de sa compétitivité. Or, ces relations ne se font pas en un jour. Il faut donc un minimum de stabilité. Un système orienté vers le court terme, qui considère tout travailleur comme un facteur de production quelconque, est très efficace pour réduire les coûts, mais il est aussi très efficace pour ruiner la confiance des salariés. D’ailleurs, depuis quelque temps, on voit resurgir comme un critère de bonne gestion l’entretien de relations de confiance interne. Cela redonne quelque vigueur au modèle «patriotique» de l’entreprise, qui est l’un des principes-clés de «l’économie sociale de marché». L’idée selon laquelle on n’optimise pas le fonctionnement de l’entreprise d’un seul point de vue économique, selon laquelle il est économiquement rationnel de traiter le personnel d’une autre manière que le parc informatique, selon laquelle il faut permettre aux salariés d’adhérer à l’ensemble, est une idée qui n’est plus particulièrement ringarde. D’une manière générale, aujourd’hui on entend monter les appels à une régulation financière et tout le monde reconnaît qu’il faut se méfier des capitaux à court terme. Il est désormais admis que le marché ne peut pas fonctionner de manière équilibrée et efficace s’il n’est pas encadré par un minimum de règles. Certains économistes prédisent que «sur le moyen et le long termes, nous allons probablement voir apparaître une théorie économique dominante moins absolutiste. Et le capitalisme anglo-saxon devra lui-même emprunter des expériences, des traditions et des valeurs au capitalisme rhénan. Signe des temps, l’investissement éthique représente aujourd’hui à peu près 10% des investissements dans les entreprises américaines.» Ainsi et pour ses même économistes, «le système néoaméricain nous paraît relativement éphémère pour des raisons éthiques. L’entreprise traditionnelle de type fordien reposait sur un échange de loyautés. Le salarié possédait l’éthique du travail bien fait. En échange de quoi, le patron s’efforçait d’améliorer sa formation, voire de partager les informations et les décisions avec lui». «Lorsque vous aurez été recrutés par une entreprise, préparez-vous immédiatement à la quitter dans les meilleures conditions, n’hésitez pas à être déloyal à son égard, de crainte qu’elle ne le soit la première.» Voilà les contradictions de caractère éthique engendrées par ce monde où l’homme est devenu un loup pour l’homme, où chacun cherche à instrumentaliser l’autre. Cela dit, il faudra sans doute du temps pour que les gestionnaires de portefeuilles admettent qu’une vision trop immédiate de leurs intérêts risque de nuire aux profits à long terme. Mais les mentalités commencent à changer ; après avoir fusionné, Daimler-Benz et Chrysler ont déclaré que «les économies réalisées grâce à cette nouvelle fusion ne reposeront pas sur des licenciements et des fermetures, mais sur des synergies commerciales et logistiques ainsi que sur des échanges technologiques et de savoir-faire : la performance économique pour Chrysler, la qualité industrielle pour Mercedes». Si elles avaient dit le contraire, elles auraient pu engranger des gains boursiers à court terme ; elles ne l’ont pas fait. Voilà qui ressemble d’autant plus à une revanche du modèle rhénan que, désormais, Chrysler aura deux représentants du personnel au conseil d’administration de Daimler. Aujourd’hui, beaucoup de pays développés déplorent l’effondrement de l’industrie, ce phénomène s’explique par la recherche à court terme de la rentabilité. Car la seule question qui prévaut est de savoir si le taux de rendement sur les capitaux propres est le meilleur possible. Cette vision est dangereuse et montre combien l’humain n’a plus confiance en son avenir, il ne croit plus qu’à ce qu’il voit immédiatement. Les conséquences de ce phénomène sont dramatiques car elle peuvent conduire à détruire de vraies potentialités ; le déficit de la recherche signalé dans plusieurs pays s’explique parce que l’on privilégie le cour terme au long terme. L’entreprise n’est pas un casino, c’est une entité morale au service de ses salariés et de ses actionnaires, de ses fournisseurs et de ses clients, mais aussi une personne qui doit protéger son avenir et préserver une partie de son résultat pour se maintenir et développer son activité. La logique du résultat immédiat a amené les entreprises occidentales à privilégier de façon spectaculaire le monde de l’argent facile, relayé par la fiction de l’industrie financière, c’est l’idée qu’avec deux euros vous pourrez créer de la valeur ajoutée pour en gagner cinq. Les détenteurs de capitaux ont alors cherché à avoir la rentabilité la plus forte et la plus rapide possible. Conclusion La pensée dominante en matière de gouvernement des entreprises mène à une impasse théorique et empirique : les tentatives de dépassement de la théorie originelle sont autant de signes de son impuissance à rendre compte du fonctionnement des entreprises et à proposer des mécanismes de régulation efficaces et acceptables ; la multiplication des codes et leur incessante révision marquent une course effrénée à la sécurisation des investissements ; contrairement à ce que proclame le discours en vogue, il ne s’agit pas de restaurer la confiance, mais de la rendre inutile en soumettant le dirigeant à la surveillance la plus étroite, à l’instar du criminel placé en quartier de haute sécurité. Pour sortir de cette impasse, il est nécessaire de rompre avec le postulat anthropologique sous-jacent, celui d’un individu maximisateur d’utilité, et de développer une nouvelle approche de la gouvernance qui repose sur le postulat d’un être humain libre et responsable. Sur la base de ce postulat, qui place la confiance avant l’opportunisme, il est possible de proposer une nouvelle conceptualisation de l’entreprise, non plus comme nœud de contrats entre des individus aliénés à leur intérêt, mais comme communauté d’hommes libres et responsables engagés dans un projet dont la finalité est la contribution au bien commun. Dans cette perspective, la bonne gouvernance doit s’entendre non plus comme un référentiel abstrait par rapport auquel il serait possible d’évaluer de manière statique la qualité des dispositifs mis en place à un instant donné par une entreprise donnée, mais comme un processus où le conflit, pour jouer son rôle moteur, doit pouvoir s’exprimer. La bonne gouvernance réside alors, non plus dans la qualité d’une quelconque architecture organisationnelle dépouillée de toute dimension politique, mais dans la qualité d’une démocratie entrepreneuriale qui reste à inventer.          

Dans le sillage du Congrès de la Soummam : l’opération «Oiseau Bleu» !

Par Mahelal Ali Fils de Chahid On procédait, bien sûr, au recrutement des jeunes militants parmi les plus sûrs, les plus braves et qui piaffaient d’impatience de rejoindre le maquis qui ne pouvait les accueillir, faute de moyens et surtout d’armement à leur prodiguer. La dernière condition fixée à Zaïdat Ahmed et par laquelle il devait conditionner son association au complot était réellement pertinente et laisse entrevoir clairement que les responsables du FLN manœuvraient en vue de rester maîtres du jeu, d’une part, et d’entourer le déroulement de l’opération d’une précaution extrême en vue d’assurer :  - le secret le plus absolu dont dépendait le succès au profit du FLN ; - la protection, autant que faire se peut, des militants qui allaient être engagés dans le complot, notamment les responsables parmi eux qui étaient conscients, dès le départ, qu’ils devaient jouer au jeu double au profit de la Révolution. En militant dévoué et engagé, Zaïdat Ahmed accepta la mission à hauts risques qu’on venait de lui confier et se résolut à reprendre langue avec ses interlocuteurs.  Les deux parties reprirent donc leurs tractations pour arrêter la démarche à suivre après qu’elles se soient mises d’accord sur les conditions préalables posées par chacune d’entre elles et qui leur sont fixées par leurs hiérarchies respectives (nous connaissons les conditions fixées par le FLN et dont a été instruit Zaïdat Ahmed). Les candidats au recrutement recensés par les responsables qui agissaient pour le compte du FLN étaient «proposés» dans des listes qui atterrissaient, selon le schéma indiqué, chez les services du Gouvernement général. Les services de sécurité concernés (DST – RG – Gendarmerie) devaient certainement être mis à contribution pour effectuer des enquêtes, même sommaires, sur les jeunes indigènes qui figuraient dans les listes qui étaient confectionnées par groupes de 15 à 20 éléments.   A l’issue des enquêtes concernant chaque liste, cette dernière était remise au commandement de l’armée française basé à Tizi Ouzou qui se chargeait de la livraison des armes, des munitions et des uniformes. Dans le camp du FLN, l’information concernant les recrutements ainsi que la mise à disposition des armes et des munitions était communiquée selon le même rythme, via Yazourène, pour parvenir aux dirigeants de la Révolution, Krim Belkacem, Mohammedi Saïd…     Passée une courte période d’essai qui fut concluante, on arriva à recruter massivement, les recrutements étant effectués dans les zones préalablement délimitées et selon la consigne stricte ordonnée à Yazourène : ne recruter dans l’organisation que les militants les plus dévoués, les plus intelligents, capables de supporter les risques d’une telle aventure avec patriotisme et clairvoyance et doués d’une force de caractère suffisante pour parvenir à garder le secret. Les témoignages sur le nombre des recrues divergent assez, mais se recoupent tout de même autour d’un nombre variant entre 1000 et 1200 hommes armés ainsi que la récupération de plus d’un millier d’armes de guerre : garand américains, mitraillettes MAT 49 et fusils mitrailleurs. (Hamou Amirouche indique que près de 1500 moussebiline, djounoud, agents de liaison furent équipés d’armes modernes, dans son ouvrage qu’il a intitulé Akfadou - Un an avec le Colonel Amirouche. Les responsables chargés du recrutement percevaient les primes destinées aux «éléments de la Force K», soit 30 000 anciens francs par recrue et qui étaient répartis comme suit : - la somme de 6000 AF était remise à la recrue ; - le reste, soit 24 000 AF, était versé dans la caisse du FLN. Selon les diverses indications que nous avons pu recueillir sur le cheminement des flux de ce «financement» qui atterrissaient, en fin de parcours, dans les caisses du FLN, il a été établi que trois responsables, au moins, encaissaient les primes perçues au titre des recrutements : Yazourène, en dernier ressort, Zaïdat Ahmed et Mehlal Saïd, directement auprès de leurs partenaires au complot. (Lors d’une conférence sur l’opération «Oiseau Bleu» qu’il a animée en 1984 au profit des lycéens du lycée Chihani Bachir à Azazga, le colonel Yazourène avait déclaré : «En plus de son succès sur les plans politique et militaire, l’opération ‘‘Oiseau Bleu’’ nous a permis de ramasser une cagnotte de 300 millions d’anciens francs qui ont renfloué la caisse de la Révolution ; Mehlal Saïd, à lui seul, a remis entre mes mains la somme de 27 millions AF»). Les armes, les munitions et les effets militaires commencent à parvenir en octobre 1955 à Azazga, dans un local proche des garages Vaucelle, sous l’œil vigilant de mandataires des autorités françaises. Ensuite, le tout est chargé dans des camionnettes bâchées pour d’autres destinations afin de parvenir, en novembre 1955, aux éléments recrutés selon le système pyramidal et essaimés sur une vaste contrée, allant des Ivahryene (Azeffoun, à Aït Zmenzer, Aït Douala et Ihsnouène en passant par les Iflissene, Aït Djenad, Ouaguenoune et Makouda). Les éléments ainsi recrutés et armés, déjà rompus au système organisationnel, reçoivent les armes et les munitions au fur et à mesure de leur arrivage. Ils sont nominalement rattachés au poste militaire le plus proche, mais, la nuit, ils assurent la protection des combattants de l’ALN, de passage dans leurs villages respectifs.   La guerre psychologique commence Pour rassurer la partie française qui fournissait ces armes et munitions et lui prouver qu’elles étaient utilisées à bon escient et ainsi susciter de nouvelles livraisons, l’arsenal réceptionné était distribué immédiatement et exclusivement aux éléments de la «Force K» déjà recrutés et mobilisés (aucune arme n’était mise à la disposition des djounoud qui combattaient déjà dans les maquis). En effet, les pseudo-membres de l’armée secrète devaient monter des opérations de nuit contre les fellaghas de Krim, car il fallait bien fournir quelques résultats! Et pour utiliser ces armes dans une parfaite tromperie de l’ennemi, mais néanmoins associé dans le complot, on usait d’un subterfuge et d’un culot incroyables : 1- on abattait avec ces armes les traîtres avérés à la Révolution dont les listes étaient remises aux responsables de l’organisation et on les habillait de l’habit du «fellaga» authentique (kachabia, burnous ...) avant d’inviter l’officier français compétent à constater de visu le fait et le rapporter ensuite à ses supérieurs hiérarchiques. Les citoyens indigènes qui figuraient dans ces fameuses listes étaient ceux qui étaient condamnés par le FLN pour diverses raisons. 2- On simulait des accrochages entre les maquisards du FLN et les éléments de la «Force K», et ce, à proximité des garnisons et des postes avancés de l’armée française d’où pouvaient être perçus les crépitements des armes qui étaient distincts et facilement reconnaissables pour celui qui les connaissait bien : les armes légères et les fusils de chasse appartenaient aux «fellagas», tandis que les fusils mitrailleurs étaient actionnés par les éléments de la «Force K» fraîchement équipés. A l’issue de chaque accrochage, on disposait ça et là les corps inertes de faux maquisards comme indiqué plus haut : on habillait d’uniformes des corps criblés de balles de fusils mitrailleurs. Ce sont les prisonniers des troupes de «Bellounis» qui vont faire les frais de la mise en scène «réaliste». On abandonnait ainsi quelques cadavres fraîchement tués, des hommes originaires de régions éloignées pour qu’aucun villageois kabyle ne puisse les reconnaître. Plus cette opération se répétait selon la simulation que nous avons décrite plus haut (assassinat de faux maquisards) et plus la partie française vérifiait, à ses dépens, que le plan et l’organisation mis en place fonctionnaient à merveille. Et, bien évidemment, plus les résultats réalisés sur le terrain par les éléments de la «Force K» étaient jugés satisfaisants, plus vite on accroissait les recrutements au profit de l’organisation et plus on consentait des efforts en armement dont les livraisons se faisaient incessantes et consistantes. Le stratagème ainsi mis en place par les responsables de l’organisation fonctionna donc à merveille et résista même à l’épreuve du temps qui a fini par avoir raison des incertitudes et des appréhensions de quelque camp où l’on se situait. La confiance et la sérénité ont vite fait de s’installer dans chaque camp au complot et entre leurs responsables mutuels. Dans le camp français, Robert Lacoste devenu au fil des jours de plus en plus optimiste et caressant l’espoir de venir à bout de la Révolution, avait fini par lâcher sa fameuse déclaration qui allait faire date dans l’histoire de la guerre d’Algérie : «C’est le dernier quart d’heure de la Révolution». Cette déclaration pompeuse ainsi que l’optimisme béat qu’elle reflétait allaient infliger à Monsieur Robert Lacoste la plus grande défaite de sa carrière politique. En effet, lorsque le complot fut mis à nu, en même temps que l’échec cuisant de la partie française, soit durant l’automne 1956, le journal satirique Le Canard enchaîné le prit à partie dans une de ses éditions où il lui asséna une caricature à travers laquelle il lui signifia que l’échec était le sien : la caricature représentait Robert Lacoste accroché aux pendules d’une horloge qui indiquait «minuit moins le quart», c’est-à-dire le dernier quart d’heure de la journée, et était commentée comme suit : «Voilà le dernier quart d’heure de Monsieur Robert Lacoste !». Du côté du FLN/ALN, les responsables de l’organisation prennent, eux aussi et de jour en jour, davantage de confiance en soi et d’assurance et s’enhardissent jusqu’à rencontrer et nouer des contacts avec les responsables français concernés tant au niveau du Gouvernement général qu’au niveau du Commandement militaire basé à Tizi Ouzou. C’était le cas notamment pour les deux responsables qui avaient acquis la confiance des responsables français dès la phase de gestation du complot, en l’occurrence : Zaïdat Ahmed et Mehlal Saïd. De même, les autres responsables de l’organisation, à savoir Mohamed Hamadi, Omar Toumi et Saïd Makhlouf avaient noué des contacts fructueux avec les responsables militaires français, notamment chacun dans la région où il activait. C’est donc dans ce climat de parfaite collaboration entre les responsables des deux camps que le complot continua son bonhomme de chemin et que l’organisation se développa en se perfectionnant.   La fin du complot Nous sommes au début de l’automne 1956 et le Congrès de la Soummam venait de clore ses travaux avec la réussite qu’on lui connaît. Les travaux du Congrès offrirent l’occasion à Krim Belkacem de dévoiler le complot devant ses pairs qui n’en crurent pas leurs oreilles malgré l’assurance et l’optimisme que ce dernier affichait pour convaincre qu’il maîtrisait parfaitement la situation. Des échos datant du Congrès ont fait état d’un grand agacement des congressistes, allant jusqu’au reproche quant à l’audace et aux risques qu’avaient pris les responsables des maquis de Kabylie dans cette affaire. Toujours est-il que les responsables de la Révolution qui avaient pris part au Congrès avaient estimé unanimement qu’il était temps de mettre fin au complot, avant qu’il ne soit trop tard, et de vérifier de manière probante que son dénouement allait assurer un succès pour la Révolution tel que cela était escompté par Krim Belkacem et ses amis. Et c’est ainsi qu’il fut décidé, lors du Congrès de la Soummam, d’ordonner aux éléments de la «Force K»″de rejoindre définitivement les rangs de l’ALN avec armes et bagages et de participer à la grande offensive qui allait être déclenchée le 30 septembre 1956 sur l’ensemble du territoire de la colonie. C’est au début du mois de septembre donc que l’ordre fut donné à l’ensemble des groupes de l’organisation de rejoindre les rangs de l’ALN dans les maquis du Tamgout principalement. Les différents groupes n’ont pas eu de mal à rejoindre progressivement mais rapidement les maquis, sauf le groupe de Maâtkas dont les éléments ont été désarmés et arrêtés par l’armée française. Nous pouvons faire le récit de faits assez cocasses liés au «ralliement» de deux membres parmi les responsables de l’organisation. 1- Avant de rejoindre les maquis de la Révolution et grossir les rangs de l’ALN, soit le 30 septembre 1956, Omar Toumi s’était offert le luxe d’attirer le capitaine Maublanc et ses hommes dans un guet-apens dans lequel ces derniers avaient subi de lourdes pertes, en hommes et armement. Omar Toumi avait simulé un appel à l’envoi de renfort au capitaine Maublanc, près de son village d’Iguer N’Salem, par l’envoi du signal convenu (une fusée blanche) en cas de présence ou d’attaque des rebelles. Du haut d’une falaise, Omar Toumi et ses hommes tendirent une embuscade aux troupes du capitaine Maublanc qui accouraient. Ce dernier s’écriait : «Omar, c’est moi, le capitaine Maublanc !» Ce à quoi Omar Toumi répondit : «Je sais, mais je sais aussi que le jeu est fini.» 2- Que le lecteur excuse l’envie qui m’inspire et m’incite à faire le récit relatif au ralliement des rangs de l’ALN par Mehlal Saïd, au moment du départ et de la séparation avec sa famille, la nôtre. Je tiens le récit et le témoignage de mon grand-père El Hadj Moh Oua Hend (qu’il m’est particulièrement agréable de citer en cette occasion) qui me confia un jour alors que j’avais l’âge adulte et mûr ; le récit était émouvant et en même temps révélateur de l’état d’esprit et de l’état d’âme des responsables du FLN/ALN à cette époque précisément. Tels furent le récit et le témoignage de grand-père : «Un jour de la fin septembre 1956, votre père me fit appeler derrière notre habitation aux alentours de minuit ; il portait un burnous de couleur sombre et était accompagné par un groupe de moudjahidine bien armés. Après un bref salut de sa part et de la part de ses compagnons, il me révéla qu’il venait pour la dernière fois à la maison, pour nous dire au revoir, et peut-être adieu, parce qu’il rejoignait définitivement le maquis avec ses compagnons. Ce à quoi je lui répondis : ‘‘C’est mieux ainsi et que Dieu vous couvre de sa bénédiction et de sa protection’’ ; il s’était écoulé un très court instant d’un silence poignant avant que je le ramène à la réalité sociale : ‘‘Et tes enfants, Saïd, as-tu pensé au sort qui pourrait leur être réservé ?’’ Ce à quoi il répondît presque spontanément : ‘‘A partir de l’instant présent, ils sont tes enfants !’’ Et comme pour me rassurer, il me lança cette surprenante affirmation : ‘‘De toutes les façons, c’est une affaire de quelques mois, six tout au plus, et nous nous débarrasserons du colonisateur.’’ Grand-père m’avoua tout de même que lorsque son fils Saïd lui fit cette dernière déclaration, il ne savait s’il devait en rire ou en pleurer, lui qui avait été enrôlé dans l’armée française durant la Première guerre mondiale et qui avait fait les fronts de Syrie et de Bulgarie. Je connaissais donc parfaitement les moyens en tous genres dont disposait l’armée française déjà à l’époque ; alors, qu’est-ce que ça devait être quarante ans plus-tard ? mais j’ai été tout de même ébloui par la grande foi en la victoire finale qui l’animait». C’est incroyable donc comment on partageait, dans chaque camp au complot, la même conviction selon laquelle le complot se dessinait inéluctablement à son profit et qu’il le débarrasserait irrémédiablement de l’ennemi. Cependant, elle était plus grande et plus légitime chez les responsables du FLN/ALN puisqu’ils étaient les maîtres du jeu. Ces derniers n’ont, du reste, pas manqué d’asséner cette vérité à Monsieur Robert Lacoste dans une lettre sublime qu’ils avaient rédigée à son attention pour marquer l’arrêt définitif et la mise à nu du complot, d’une part, et lui signifier leur victoire éclatante ainsi que son échec cuisant et absurde, d’autre part. Cette lettre a été transformée en tract qui a été transmis aux différents responsables français et fait l’objet d’une large diffusion dans les maquis et parmi les populations française et algérienne. Nous reproduisons ici une traduction personnelle du texte de cette lettre qui est reprise dans l’article publié par feu Kadri Ahmed et auquel nous avons fait référence plus haut. La lettre, portant la signature de Krim Belkacem, était rédigée approximativement comme suit : Monsieur le Ministre, «Vous avez cru introduire, avec la ‘‘Force K’’, un cheval de Troie au sein de la résistance algérienne. Vous vous êtes trompé. Vous pouvez vous leurrer Monsieur Lacoste à considérer la question algérienne comme une simple chimère. Vous êtes loin de la réalité et incompétent tout à la fois ! La question algérienne demande, pour être appréhendée, une connaissance parfaite du peuple algérien et ce peuple nous le connaissons parce que c’est nous-mêmes. Ainsi, vous a-t-il manqué une seule chose pour réaliser cette pièce théâtrale que vous avez élaborée : il vous a manqué la connaissance du théâtre et des acteurs avant de mettre en œuvre votre pièce. Or, il se trouve que le théâtre c’est notre propre pays et les acteurs ce sont nous-mêmes. Vous venez d’équiper en armes et munitions des moudjahidine authentiques du FLN ! Et comment comptez-vous induire en erreur vos semblables et les convaincre de croire à votre rêve fou ? Avez-vous considéré que nous serions à ce point léthargiques et crédules au point de ne pas nous rendre compte de ce que vous réalisiez ? Et voilà la vérité qui vous illuminera ! Puisse-t-elle vous faire comprendre finalement ce qu’est l’essence de notre Révolution ainsi que le machiavélisme vain de vos procédés. Il est certain que vous tirerez suffisamment la leçon de cet événement et c’est une leçon qui mérite bien les centaines d’armes que vous venez de nous offrir gracieusement. Soyez certain que nous apprécierons ce cadeau à sa juste valeur et que nous œuvrerons à en faire le meilleur usage qui soit au profit de l’intérêt national. Et puisse le peuple français dont les enfants meurent tous les jours apprécier votre œuvre à son tour et vous demander des comptes qu’il vous sera difficile de présenter et de défendre après que vous l’ayez trompé par votre assurance préfabriquée et, après tout, ces détails ne nous intéressent guère. En ce qui nous concerne, nous estimons que la preuve est suffisante que la Kabylie sera un exemple pour les autres régions combattantes du pays et nous sommes assurés que toute ‘‘opération de pacification’’ est vouée à l’échec, quelle que soit la région du pays où elle serait initiée. Et si le Gouvernement français souhaitait un jour trouver une solution à la question algérienne, il n’aura qu’à choisir une autre voie» (Fin du texte du tract). Le tract que venait de diffuser le FLN était semblable à celui qui contenait la déclaration du 1er Novembre 54 de par l’effet qu’il eut sur toutes les parties au conflit : pouvoir politique d’Alger et de la métropole, hiérarchies militaires des deux camps et populations civiles, les deux ethnies confondues. Parmi toutes ces composantes, les sentiments étaient partagés entre : - la surprise et l’étonnement, chez les décideurs français ; - l’indignation et l’amertume, chez les colons ; - l’abattement et la désolation, dans les rangs de l’armée française ; - le soulagement et l’euphorie, dans les rangs de l’ALN ; - la fierté et l’espoir, parmi la population kabyle locale. La France entière venait de subir un revers cinglant et un affront terrible qui se mesuraient à l’importance incommensurable de leurs répercussions au plan national et international. L’affront et le revers ne pouvaient donc rester impunis et en un rien de temps il fut décidé de la riposte à y opposer et de la correction à infliger à leurs auteurs. Et il n’avait pas fallu plus d’une semaine pour monter une opération militaire de grande envergure dans le but, soi-disant, de pourchasser les «fuyards» mais qui devint, en réalité, une véritable campagne de représailles aveugles, meurtrières et dévastatrices. Le tract du FLN venait d’être publié dans le n° 2 de son organe d’information El Moudjahid paru en date du 8 octobre 1956 et le 9 octobre au matin, l’opération Djennad débutait. Durant cette opération qui a duré cinq jours pleins, du 9 au 13 octobre, une dure bataille a mis aux prises les deux forces en présence sur le site dit ″Agouni Ouzedhoudh (Plateau de la Palombe) dont elle a pris le nom : «la bataille d’Agouni Ouzedhoudh» dont un récit admirable en est fait dans la publication de Madame Camille Lacoste Dujardin.(4) Des effectifs et des moyens militaires colossaux, comparativement à l’espace géographique ciblé, ont été mobilisés dans le cadre de cette opération dénommée″ Opération Djennad, eu égard à la région dans laquelle elle se déroulait : Aït Djennad. On avait mobilisé un effectif de 10 000 hommes environ, composés des divers corps d’armée, appuyés par cinq avions de combat, deux batteries d’artillerie… Certains ont même fait allusion à l’utilisation d’un navire de guerre qui aurait été stationné le long des côtes d’Azzeffoun, face aux monts du Tamgout pour les bombarder. La «Force K» avait perdu une centaine de ses éléments dans cette bataille inégale. A l’issue de cette gigantesque bataille qui marquait la fin de l’opération «Oiseau Bleu» et l’intégration des rangs de l’ALN par les rescapés de la «Force K», les cinq responsables de «l’organisation» qui ont été directement impliqués dans le complot et qui ont grandement contribué à son retournement spectaculaire au profit du FLN/ALN ont été récompensés par leur promotion aux rangs d’officiers de l’ALN : - Zaïdat Ahmed, avec le grade de commandant ; - Mehlal saïd, avec le grade de lieutenant (il a été promu capitaine en 1958) ; - Saïd Makhlouf, avec le grade de lieutenant ; - Mohamed Hamadi avec le grade de sous-lieutenant ; - Omar Toumi avec le grade de sous-lieutenant. Ils sont tous tombés au champ d’honneur ! Gloire à eux et à tous les chouhada de la Révolution de Novembre 54 !      M. A. 4)- Opération «Oiseau bleu». Des Kabyles, des ethnologues et la guerre d’Algérie. La Découverte, 1997.

Dans le sillage du Congrès de la Soumam : l’Opération «Oiseau Bleu» ! (1re partie)

Par Mahelal Ali Fils de Chahid Nous venons de célébrer la journée du 20 Août, Journée du Moudjahid, qui consacre deux épisodes majeurs de la glorieuse Révolution de Novembre 54 : le 20 Août 1955, date de l’offensive du Nord-Constantinois, et le 20 Août 1956, date marquante de la tenue du Congrès de la Soummam. Cette escale sur ces deux épisodes glorieux de la guerre de Libération nous inspire pour esquisser la rédaction de cette modeste contribution pour nous rappeler et faire rappeler que nous ne sommes pas loin de commémorer le dénouement heureux d’un autre glorieux épisode de la Révolution de 54 réalisé par les vaillants résistants en wilaya III historique, représenté par le complot dénommé «Opération Oiseau Bleu», qui a été dévoilé aux congresistes de la Soummam et qui a conu son épilogue suite à la décision d’y mettre un terme prise par les mêmes congressistes, compte tenu de la réussite au profit du FLN/ALN qu’il a connue jusque-là et du danger qu’encourraient, plus avant, les militants qui y étaient engagés (entre 1000 et 1200 hommes). L’opération «Oiseau Bleu» consiste en un complot qui a été mis en œuvre par le SDECE (services secrets français) à partir du printemps 1955 et qui envisageait de détacher de la rébellion du FLN plusieurs centaines de Kabyles, puis de les transformer en commandos clandestins, opérant avec des tenues et des armes analogues à celles de l’ALN et de les charger de créer un véritable «contre-maquis» en Kabylie baptisé «Oiseau bleu» ou «Force K» (K pour «Kabyle»). Ce complot s’est soldé par un cuisant échec, mieux, par un total retournement puisqu’il permit d’approvisionner le FLN en armes, hommes et fonds numéraires. Cette opération, longtemps tenue secrète, est encore largement ignorée des historiens et des opinions française et algérienne. Yves Courrière se vante d’être le premier à l’avoir révélée, mais ne l’a jamais cernée de manière satisfaisante, certainement empêché, tant l’échec pour la partie française était désastreux et, à l’inverse, la victoire pour le FLN et l’ALN rehaussait leur prestige auprès de l’opinion nationale et internationale, raison pour laquelle les effets, tant de la victoire que de l’échec, devaient être passés sous silence à tout prix. LE CONTEXTE C’est en Indochine que les Français avaient eu pour la première fois l’idée d’utiliser à leur profit les rivalités séculaires entre les différents groupes ethniques et plus précisément celle opposant les minorités et les sectes aux Annamites parmi lesquels se recrutaient les principaux membres du Viêt minh. Au printemps 1956, ce procédé est repris en Algérie, notamment en Kabylie. La Toussaint de l’an 1954 a été amère pour l’administration et l’armée coloniales, ainsi que pour l’ensemble des colons d’Algérie. Les succès enregistrés dès le début de l’insurrection par les combattants du FLN grossissaient leurs rangs et grandissaient le soutien de toutes les couches de la population, notamment dans le monde rural où ont vite fini par se créer des réseaux de soutien logistique et de liaison-renseignements. Au cours du printemps 1955, la rébellion FLN conduite en Kabylie par Krim Belkacem devenait de plus en plus active. En face, les troupes françaises qui y étaient stationnées, chargées du rétablissement et du maintien de l’ordre, paraissaient peu efficaces pour ce qui concerne la pacification et la contre-guérilla. Composées d’appelés du contingent, dotées d’un encadrement souvent insuffisant, elles manquaient non seulement de capacités techniques, mais également, chez un grand nombre de leurs éléments, de motivation. Pendant ce temps, que faisaient les responsables politico-militaires français d’ici et d’outre-mer ? Pour répondre à cette question, nous ne pouvons qu’imaginer des scénarios qui auraient été mis en œuvre par les officines et les bureaux d’experts qui planchaient, à coup sûr, sur les voies et moyens à même de permettre de contrer le mouvement insurrectionnel qui venait de se déclencher, ou tout au moins freiner ou fragiliser son expansion et surtout étouffer ses échos à l’intérieur du territoire de la colonie pour éviter d’attirer l’attention de l’opinion publique française et internationale. D’autant plus que la Kabylie que Krim Belkacem a organisée depuis longtemps commence à bouger, selon les informations recoupées au niveau du cabinet Soustelle. Dans la vallée de la Soummam, des combats meurtriers sont livrés contre les troupes du «général autoproclamé Bellounis» qui a «ramassé une raclée» des hommes de Krim et tente une «reconversion» dans le Sud. La haute Kabylie va suivre. Il faut l’en empêcher. Alors pourquoi ne pas monter en Grande Kabylie un contre-maquis en utilisant des hommes sûrs, des super-harkis clandestins, qui lutteraient contre Krim en employant les mêmes armes ? Aux membres de cette armée secrète on donnerait d’abord des mousquetons, puis des armes plus efficaces. Ces commandos clandestins se déplaceraient dans des zones soigneusement évitées par l’armée française et eux, des enfants du pays, sauraient bien débusquer ces maquisards que les unités classiques ne parviennent jamais à accrocher. Et c’est ce scénario qui aboutit à l’affaire dite «Opération Oiseau Bleu», du nom mythique de l’oiseau du paradis, selon le moudjahid et officier de l’ALN Si Ouali Aït Ahmed qui a été l’auteur de plusieurs écrits(1) sur cet épisode de la guerre de Libération nationale en Wilaya III historique.   Naissance du complot dans les deux camps Sous le patronage de Jacques Soustelle donc, il avait été décidé de monter une opération de contre-espionnage qui avait pour but de noyauter rapidement les maquis de Kabylie que dirigeait Krim Belkacem. Il s’agissait de charger des Kabyles de monter l’opération sur le terrain : mettre sur pied un mouvement clandestin qui toucherait tous les villages, selon un scénario déjà expérimenté en Indochine, «le Bao Dai», et qui s’était soldé, du reste, par un échec cuisant. Il nous tient à cœur, ici, d’essayer de comprendre le mobile et les objectifs à caractère politique et militaire qui sont à l’origine de l’initiative. Pourquoi avait-on choisi la Kabylie alors même que les maquis du Nord-Constantinois et des Aurès étaient, au moins, autant embrasés sinon plus, immédiatement après le déclenchement de la Révolution ? 1)- Nous reprenons certains récits à partir de ces écrits de Si Ouali Aït Ahmed, avec sa permission. Le choix ainsi opéré répondait, à notre sens, à une stratégie bien précise - La Kabylie était immédiatement proche de la capitale, c’est-à-dire du pôle politique et médiatique, d’une part, et proche également du centre de décision politico-militaire, ceci pour le management de l’opération, d’autre part. - Au plan de la stratégie militaire, il s’agissait de couper la Révolution en deux ensembles à partir de la capitale pour aboutir à isoler les maquis de l’est de la colonie. - Au plan de la stratégie politico-médiatique, il s’agissait de convaincre l’opinion française et internationale qu’on avait affaire à un énième mouvement insurrectionnel régional, confiné à l’est du territoire de la colonie. Une fois la stratégie adoptée et le champ d’intervention délimité, il fallait procéder à la recherche des hommes qui seraient chargés de l’exécution du plan concocté qui consistait à recruter parmi les populations de Kabylie des «mercenaires» qui accepteraient de combattre les «fellagas», mais sans être officiellement enrôlés sous la coupe de l’armée française comme les «goumiers» par exemple ; les membres de ces milices armées, que nous avons dénommés «mercenaires» parce qu’ils devaient percevoir, en contrepartie de leur engagement, une prime de 30 000 anciens francs, devaient être recrutés en petits groupes de quinze à vingt éléments commandés par un chef de groupe ; les services français, quant à eux, les ont dénommés «éléments de la ‘‘Force K’’ (K pour Kabyle)». Et c’était là, à notre sens, le commencement de l’erreur commise par les initiateurs du complot : le fait d’avoir négligé d’apprécier le patriotisme, le nationalisme et l’esprit de sacrifice qui animaient les enfants du peuple d’Algérie brimé par plus d’un siècle de colonialisme, de domination et de négation ! Il se trouve que pour lancer une telle opération, il fallait activer dans un grand centre urbain, comme la ville d’Azazga par exemple, qui présentait l’avantage, du reste, d’être épicentrique selon plusieurs aspects : - suffisamment proche de la grande ville de Tizi Ouzou dont elle constituait le centre urbain le plus dense en population, le plus proche et le plus facile d’accès ; - équidistante des autres centres urbains importants tels : Fort National (actuellement Larbaâ Nath Irathen) – Michelet (actuellement Aïn El Hammam) – Port-Gueydon (actuellement Azeffoun)... - suffisamment proche des grands maquis de l’Akfadou, de Yakouren et des monts du Tamgout. Pour toutes ces raisons, et à la réflexion, nous pouvons même esquisser une hypothèse selon laquelle la région d’Azazga avait été choisie comme théâtre d’opération avant que l’on ait choisi les hommes auxquels devait échoir la mission et qui devaient en être originaires. Et c’est ainsi que, d’un Kabyle à un autre, on finit par prendre contact avec un personnage assez singulier de la ville d’Azazga d’où ce dernier est natif et résident depuis toujours, en l’occurrence Zaïdat Ahmed. Zaïdat Ahmed est un personnage qu’il m’est tout particulièrement agréable de présenter pour ce qu’il représente : - pour la Wilaya III historique ; - pour la région d’Azazga ; - pour la réussite de l’opération «Oiseau Bleu» au titre du FLN / ALN ; - pour l’amitié et le compagnonnage qui le liaient à mon défunt père, que ce soit dans le militantisme au sein du PPA/MTLD ou durant la réalisation de l’opération «Oiseau Bleu» ; les noms de Hend Ouzaïd et Saïd Mehlal sont intimement liés dans l’esprit des gens, moudjahidine ou commun des mortels, à la moindre évocation des actes de militantisme dans la région d’Azazga. Ce sont exactement les termes qu’a utilisés Me Ali Yahia Abdennour que j’ai rencontré durant l’été 2009 et qui m’a révélé avoir rencontré les deux hommes à trois reprises au moins : - Mehlal Saïd seul, lors d’une réunion du parti (PPA), en 1949 ; - les deux ensemble, en pleine exécution de leur mission, dans le cadre de l’opération «Oiseau Bleu» ; - Zaïdat Ahmed, toujours dans le cadre de l’opération «Oiseau Bleu» et dans des circonstances particulières et assez graves ; jugeons-en à travers ce récit de Me Ali Yahia Abdennour : «Un jour où Zaïdat Ahmed avait été convié à une entrevue avec un officiel français, en l’occurrence le maire d’Alger, Jacques Chevalier, (c’était la première fois qu’on exigeât de lui de rencontrer une personnalité représentant les autorités françaises autres que les premiers contacts qu’il avait eus depuis le début du complot), il avait un peu paniqué et me rendit visite en mon domicile. Et nous avons passé trois jours et trois nuits ensemble à imaginer tous les scénarios possibles et les questions qui risquaient de lui être posées.Le jour J et à l’issue de l’entretien (auquel avait finalement assisté Mehlal Saïd) ils sont passés me voir sur le chemin du retour vers Azazga et Zaïdat Ahmed m’annonça, excité mais néanmoins triomphant, que tout s’était bien déroulé». A partir de l’instant où la proposition lui fut faite, de manière officielle et solennelle, Zaïdat Ahmed n’eut de repos de l’âme et de l’esprit que lorsqu’il se résolut à prendre contact avec les premiers dirigeants de la Révolution en Kabylie, à savoir Krim Belkacem et Mohammedi Saïd. Dans la foulée, Zaïdat Ahmed ne tarda pas à rencontrer son ami Yazourène à qui il rendit compte de la situation, c’est-à-dire du complot dont on venait de le mettre au courant et de la proposition qu’on venait de lui faire de l’y associer. Nous pouvons aisément supposer que la démarche de Zaïdat Ahmed consistait, jusque-là, à prendre le soin d’avertir les dirigeants de la Révolution quant au danger que pouvait représenter le complot que préparaient les services secrets du Gouvernement général. Il ne restait plus à Yazourène que de courir, à son tour, à la rencontre de Krim Belkacem afin de le mettre au courant et l’avertir du danger que pouvait constituer ce projet de complot. Selon mon ami, feu le moudjahid El Hadj Arezki Ighil Ali qui accompagnait Yazourène dans tous ses déplacements à cette époque-là, ce dernier avait fini par rencontrer Krim Belkacem qui était en compagnie de Mohammedi Saïd dans une habitation-refuge à Larbaâ Nath Irathen. Bien que n’ayant pas assisté à l’entretien entre les trois hommes, mon ami El Hadj Arezki m’en a fait le récit suivant, qu’il tenait lui-même du colonel Yazourène : lorsque Yazourène eut terminé le récit de la révélation que lui avait faite son ami Zaïdat, et après un moment de silence et de réflexion, tant le sujet était grave, Krim Belkacem prit la parole pour questionner Yazourène : «Connais-tu suffisamment l’engagement de Zaïdat Ahmed ?» Ce à quoi répondit sans hésiter Yazourène : «Bien sûr ! C’est lui qui m’a enrôlé dans le PPA». Krim Belkacem : «Alors, demande-lui s’il accepte la mission que lui confie le FLN et qui consiste à accepter de s’associer au complot afin de le déjouer au profit de la Révolution le moment venu». Devant la hardiesse de l’idée, Mohammedi Saïd n’avait pas manqué de réagir : «Tu es fou ! C’est trop délicat et trop grave ; tu vas griller nos militants les plus engagés et les plus braves dans cette affaire». Krim Belkacem s’employa alors à convaincre son assistance de la faisabilité de son idée et, à tout le moins, de la nécessité de réagir face à ce complot. «Ecoute Si Nacer, c’est une chance que nous ayons pu être avertis de ce complot dès sa gestation, ce qui nous permet de réagir et de manœuvrer en vue de tirer profit de cette situation qui nous offre deux possibilités : 1- soit nous nous limitons à saborder le complot que l’ennemi s’emploie à mettre en œuvre, ce qui présente l’inconvénient et le danger de voir ce dernier se rebiffer et l’amener à tenter d’initier un complot similaire dans une autre contrée de notre territoire sans que nous puissions nous en rendre compte, quoique nous puissions être vigilants ; 2- soit nous tentons, selon mon idée, de déjouer le complot et de le retourner en notre faveur, ce qui se soldera par un double gain : - Primo : l’ennemi, étant convaincu que son complot marche à merveille, il sera occupé par sa mise en œuvre et n’aura pas, de ce fait, le loisir ni même la velléité d’ourdir d’autres complots ;  - secundo : si nous réussissons dans notre contre-offensive, je vous laisse deviner le gain que nous pourrions en tirer sur tous les plans : politique, médiatique, militaire, en armement, etc.». «Alors il faut y aller à fond», décide Krim. «Qu’est-ce qu’on risque ? Acceptons et jouons le jeu ! Il faut que nous fournissions nous-mêmes aux Français les hommes sûrs dont ils ont besoin». L’argumentaire développé par Krim Belkacem a vite fini d’avoir raison des réticences que son idée avait suscitées chez ses interlocuteurs du moment. A la suite de ce conclave de Larbaâ Nath Irathen où la décision de principe venait d’être prise quant à l’attitude à adopter face au complot que tramait l’ennemi, Krim Belkacem et Mohammedi Saïd ont alerté trois autres responsables de la première heure avec lesquels ils ont élargi la concertation, en l’occurrence : Amar Ouamrane, Amar Ath Cheikh et Ali Mellah, connu sous le nom de guerre «Si Cherif». Cela n’avait pas empêché Krim Belkacem, fin limier, prudent et méfiant tout à la fois, de rapprocher de lui et de les entretenir les deux premiers militants qu’il allait responsabiliser dans le cadre du complot en gestation : Zaïdat Ahmed et Mehlal Saïd. S’agissant de l’entretien Krim Belkacem-Zaïdat Ahmed, sa tenue vient de nous être confirmée à travers une séquence consacrée à l’opération «Oiseau Bleu» dans le film Krim Belkacem réalisé par Ahmed Rachedi et diffusé récemment sur les écrans de chaînes de télévision algériennes. Quant à l’entretien Krim Belkacem-Mehlal Saïd, je le tiens personnellement de la bouche d’un collègue et ami, ancien moudjahid en wilaya III, feu Kadri Ahmed, qui avait publié, juste avant de nous quitter (au cours de la décennie 2000) un article consacré à l’opération «Oiseau Bleu», paru dans l’édition n° 200 du 26/ 04/1999 du quotidien en langue nationale El Youm″ et dans lequel il rapportait un dialogue entre Krim Belkacem et Mehlal Saïd, à travers lequel le premier nommé prévenait : «Ya si Saïd, réfléchis bien, la mission est délicate et dangereuse ; tu risques d’y perdre beaucoup ainsi que ta famille». Ce à quoi Mehlal Saïd répondait : «Ordonnez et j’exécute ; je suis confiant en nos chances de réussite». Après avoir pris connaissance de cet article du Cheikh Kadri Ahmed (il avait été directeur des affaires religieuses de la wilaya de Béjaïa), je l’ai invité à me rendre visite au sein de son ancien ministère au sein duquel j’occupais une fonction supérieure à cette époque-là. Et lorsque je lui ai signifié que le contenu de son article m’avait surpris, notamment le dialogue entre Krim Belkacem et Mehlal Saïd, qui constituait pour moi un fait nouveau par rapport à tout ce que j’ai eu à lire ou à découvrir concernant l’opération «Oiseau Bleu», Cheikh Kadri Ahmed me répondit en m’affirmant ceci : «Je tiens ce récit de ton propre père, Mehlal Saïd que j’ai rencontré au QG de la Wilaya III en 1957 et avec lequel j’ai partagé trois jours et trois nuits de notre vie de maquisards».     Par ailleurs, Krim Belkacem se rend discrétement à Alger pour en discuter avec Abane Ramdane dont le nom commence à inspirer respect après son fameux billet «Appel aux intellectuels algériens.(2) Après avoir étudié l’affaire sous tous ses aspects, les deux leaders concluent à l’avantage que l’on pourrait tirer du complot fomenté par l’ennemi si on réussissait à le détourner au profit de la Révolution. En fin rusé, Krim souligne que «El harb khidaâ» et, de son rire sonore, Abane lui répond : «A toi d’agir sur le ‘‘Cheval de Troie’’, comme ‘‘Ulysse’’».(3) Et c’est ainsi qu’il fut décidé de mettre en œuvre l’idée de Krim Belkacem et de charger Yazourène de coordonner et superviser les actions qui devaient être menées pour le compte de la Révolution tout au long du déroulement du complot. Une fois le consensus établi depuis la décision de principe prise lors du mini-conclave de Larbaâ Nath Irathen jusqu’au partage des rôles entre les membres de ce groupe restreint, Yazourène prit contact avec Zaïdat Ahmed et lui fit part des instructions qu’il devait appliquer à la lettre et dont les plus importantes étaient d’une pertinence remarquable : 1- œuvrer dans le secret le plus absolu ; 2- coordonner, désormais, les moindres actions avec lui-même (Yazourène) en vue de lui permettre de tenir au courant, au fur et à mesure, les premiers responsables de la Révolution (Krim, Mohammedi Saïd...) ; 3- enfin, condition sine qua none, faire accepter par les instigateurs du complot le partage des rôles suivants :  - les éléments mandatés par la partie française s’occuperaient des contacts avec les services français ainsi que de la logistique sans que Zaïdat n’ait à se mêler de quoi que ce soit (remise des listes des recrues — prise de possession des armes, des munitions et des uniformes ainsi que des primes qui revenaient aux «mercenaires» ) ; (2) & (3). Nous citons Si Ouali Aït Ahmed. - Zaïdat Ahmed s’occuperait, quant à lui, des recrutements sans que ses interlocuteurs s’en mêlent ou n’aient même la possibilité de proposer quelque recrue que ce soit. Du reste et pour couvrir cette vaste région, il fut procédé, par Krim Belkacem lui-même, à la désignation des premiers responsables de l’organisation : - Yazourène, en sa qualité de coordonnateur et superviseur des activités liées au déroulement du complot, mais dont la présence et le rôle qui lui était dévolu dans le complot en gestation devaient être ignorés de toutes les parties au complot du côté français, ce dernier étant déjà «grillé» auprès des autorités françaises, au moins depuis la nuit du déclenchement de la Révolution où son implication dans les actions qui ont été menées a été découverte par ces dernières (des écrits signalent que les autorités françaises ont incendié sa maison immédiatement après le 1er Novembre 1954, en représailles contre le rôle qu’il a joué dans l’opération de déclenchement des hostilités). - Zaïdat Ahmed, en qualité de principal interlocuteur de toutes les parties au complot du côté français ; - Mehlal Saïd, en qualité d’adjoint dans la mission confiée à Zaïdat Ahmed ; - Mohamed Hamadi d’Ighil Mehenni et Si Moh Tahar de Timizart N’Sidi Mansour  pour les Aït Djenad ; - Omar Toumi dit «Omar Averkhane, ou le Noir» pour les Iflissene ; - Saïd Makhlouf d’Aït Ouaniche, dit «Saïd Lacoste» pour les Ath Zmenzer et  Ihsnaouène. LES FAITS : La phase de recrutement commence Nous sommes à l’automne de l’année 1955, an I et deuxième semestre du déclenchement de la lutte armée et «l’affaire» est ficelée dans chaque camp. Dans le camp français, le nouveau Gouverneur général, Robert Lacoste, venait d’adhérer au complot et de marquer son accord sur l’organigramme et les premiers responsables qui allaient recruter les éléments de la «Force K» qu’on devait armer et former, un tant soit peu (voilà le «bon truc» pour nous débarrasser des fellagas avait-il déclaré lorsque son prédécesseur, Jacques Soustelle, lui révéla le complot qu’il avait concocté, dans le cadre des passations de consignes). Cette action était menée selon un processus et une stratégie arrêtés unilatéralement par les responsables du FLN sans que les responsables français n’aient eu à se douter de quoi que ce soit et encore moins à réagir. Dans la stratégie élaborée par les responsables du FLN, le volet «recrutement des éléments» a été étudié et mis au point avec une minutie d’orfèvre, de manière à minimiser les risques de dévoiler le double jeu qui devait être mené dans le secret le plus absolu : rappelons-nous la condition sine qua none du partage des rôles fixée par Zaïdat Ahmed sur instruction de ses chefs et qui avait été acceptée par ses interlocuteurs. Selon cette condition préalable donc, ce dernier allait pouvoir s’occuper du recrutement de manière exclusive sans que ses partenaires au complot, représentant la partie française, n’aient à s’en mêler à quelque niveau que ce soit ou à quelque titre que ce soit. De ce fait, les recrutements ont été effectués par le trio : - Yazourène, en sa qualité de coordonnateur et superviseur des activités liées au déroulement du complot ; - Zaïdat Ahmed et Mehlal Saïd ainsi que par les autres responsables indiqués plus haut : - Mohamed Hamadi d’Ighil Mehenni et Si Moh Tahar de Timizart N’Sidi Mansour au  niveau des Aït Djenad ; - Omar Toumi au niveau des Iflissene ; - Saïd Makhlouf au niveau des Ath Zmenzer et Ihsnaouène. Du reste, l’accaparement de cette mission (recrutement) par ces responsables qui activaient pour le compte du FLN a vite fait d’être accepté par tous les responsables et à tous les niveaux dans le camp français qui ignorait, il faut le souligner, la présence et le rôle dévolu à Yazourène, pour les raisons que nous avons évoquées ci-dessus.     M. A.  

Où en sommes-nous, et où allons-nous ?

Par Ali Yahia Abdennour Militant des droits de l’homme Du hold-up constitutionnel au hold-up électoral Il faut aller à l’essentiel, porter un regard lucide sur la situation du pays, et dire la vérité. A son arrivée au pouvoir le 15 avril 1999, le président Abdelaziz Bouteflika a exprimé avec des trémolos dans la voix sa détermination de veiller à l’Etat de droit, à l’indépendance de la Justice, et de ne tolérer aucun dépassement. Les déclarations n’ont été que des professions de foi, des produits de propagande destinés à l’exportation et non à la consommation interne. Le hold-up constitutionnel est annoncé en 2007 par Abdelaziz Belkhadem, chef de gouvernement : «Il faut restituer au chef de l’Etat toutes ses prérogatives. Le chef du gouvernement doit s’effacer pour permettre au Président d’être le véritable et unique chef du gouvernement.» La Constitution de 1995 initiée par le président Liamine Zeroual lui limitant la fonction présidentielle à deux mandats, a été amendée en 2008 pour un mandat sans limite, c’est-à-dire un mandat à vie. Cette Constitution révisée par un homme et pour un homme dont le culte ne peut constituer l’idéal du peuple qui aspire à la démocratie, à la justice, aux droits de l’homme perd sa signification. Le danger est le pouvoir personnel et le culte de la personnalité. Le hold-up électoral permet de poser la question suivante : les élections sont-elles utiles dans un pouvoir où l’alternance n’est pas possible de par la fraude électorale ? La question qui était posée aux Algériens en 2014 quand le président A. Bouteflika sollicita un 4e mandat était celle-ci : est-ce que vous croyez qu’il est catasrophique pour le pays de confier un 4e mandat au Président qui est sorti d’une hospitalisation de 90 jours de l’hôpital du Val de Grâce et des Invalides, souffrant d’une maladie grave et durable qui relève de l’article 88 de la Constitution ? Les quatre élections du président Bouteflika à la magistrature suprême n’ont pas dépendu du choix du peuple consacré souverain par la Constitution, mais du choix des décideurs de l’armée, du DRS en particulier, qui lui ont assuré à chaque élection par une fraude électorale massive qui est l’assassinat de la démocratie, une victoire à la Pyrrhus sans risque et sans gloire. Elu et réélu non pas dans les urnes mais par les résultats, le Président fait face à la question de son illégitimité. La voie des urnes est faussée et le suffrage universel qui est le fondement de l’accession au pouvoir parce qu’il garantit la liberté et la sécurité du scrutin est perverti par des élections closes quant à leurs résultats avant d’avoir commencé. L’élection est un moyen d’expression de la volonté populaire, à condition de lui conférer la crédibilité par l’élimination de la fraude. Au-delà des élections truquées, c’est le problème du Président actuel qui est posé, son aptitude à incarner et diriger le pays. Comment le président Abdelaziz Bouteflika a exercé son pouvoir Quand le pouvoir en place est centralisé, contrôle tout et n’est contrôlé par personne, il n’existe pas de droit contre lui, il n’y a ni Etat de droit ni séparation des pouvoirs. Montesquieu a enseigné que «la démocratie reposait sur trois principes nettement séparés : l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Quand les deux derniers se mettent au service du premier, il n’y a pas démocratie mais dictature». L’Algérie a vécu dans un pouvoir dont le soleil est le président Bouteflika et les partis qui le soutiennent avaient pour mission d’en réfléchir les rayons. Le Président imprime sa propre marque à la marche des affaires de l’Etat, et la totalité des grands dossiers relèvent de sa responsabilité. Il est au-dessus des lois, a tous les droits, viole de façon délibérée, voulue, réfléchie, outrageante la Constitution. Il incarne la verticalité du pouvoir charismatique césariste. Il a fait main basse sur la pays, a imposé une politique néolibérale opposée au libéralisme, a servi les riches toujours plus riches, desservi les pauvres toujours plus nombreux, a redistribué les revenus et les richesses nationales de manière illégale, injustifiée, inacceptable, intolérable, qui ont fait la rupture avec les couches moyennes et populaires de la société. L’inquiétude, la déception, le découragement, la frustration, le désarroi, la détresse habitent les gens. Une caste monopolise l’Etat et ses bénéfices, le transforme non seulement en instrument de domination politique, mais en source de pouvoir économique. La politique conservatrice du pouvoir a créé une société duale verticalement divisée, qui reproduit comme au temps du colonialisme une véritable hiérarchie sociale stratifiée. Le FCE (Forum des chefs d’entreprise) s’investit dans la politique, se place au niveau des décideurs qui détiennent la réalité du pouvoir, cherche à asseoir la fortune de ses dirigeants et à conforter leur pouvoir. Tous les dirigeants des institutions de l’Etat expriment leur attachement indéfectible et leur fidélité totale au président Bouteflika. Dans chacune des deux chambres du Parlement, les députés et les sénateurs en séance de travail se lèvent et acclament en chœur «l’homme providentiel, le guide suprême» dès que le nom du Président est prononcé. On se croirait en Corée du Nord. Le président Bouteflika est la président d’honneur du FLN qui applique le principe que Lassale recommandait à Karl Max : «Le parti se renforce en s’épurant». Purge au sommet et purge à la base. Les secrétaires généraux du FLN ne peuvent prétendre à la longévité politique. S’ils sont bien avisés, ils doivent méditer la leçon apprise par Louis XVIII : «Ce qui bouge trop meurt vite». Le pouvoir a conduit l’Algérie dans l’impasse, alors qu’elle a besoin d’un redressement politique, économique, social et culturel. Il écrase les libertés et les droits humains. L’Algérie comme un Etat soviétique doit donner l’autorisation de son gouvernement pour une conférence ou un événement culturel. Le Conseil constitutionnel est à genoux, et son président qui ne dispose d’aucun pouvoir n’est qu’un fonctionnaire aux ordres du Président. Nos libertés, notre dignité, le respect des droits humains fondamentaux nous les défendrons. Le peuple qui lutte pour sa liberté veut un nouveau locataire au palais d’El Mouradia qui assume toutes ses responsabilités. Le président Bouteflika a dominé la vie politique jusqu’à 2005, puis suivant le déclin de sa santé, il l’a abandonné progressivement et s’est effacé depuis 2013. Le pouvoir glisse des mains du Président qui ne peuvent plus le retenir, le garder, vers sa fratrie, ses clans, qui agissent en son nom. La vacance du pouvoir est ressentie par les institutions et tous les secteurs de la vie publique. L’Algérie s’enfonce dans une crise multidimensionnelle aux conséquences imprévisibles. Le Président malade qui ne dirige plus le pays arrange les clans du pouvoir qui parlent en son nom pour pérenniser un pouvoir qui leur permet d’accaparer les richesses du pays pour acheter des biens à l’étranger. Il est soumis à des forces contradictoires qu’il ne contrôle plus et qui le déstabilisent. Le Conseil des ministres se tient depuis 2013 deux ou trois fois par an, alors que partout dans le monde il se tient une fois par semaine. Il dure 3 à 15 minutes selon l’état de santé du Président. Le dernier Conseil des ministres s’est déroulé dans un silence total durant quelques minutes pour permettre aux photographes de prendre des photos et au Président de tourner de sa main droite quelques pages d’un document. Puis, le président Bouteflika se retire et le Conseil des ministres, en l’absence du Président, devient Conseil de gouvernement qui étudie le programme du Premier ministre. Ahmed Ouyahia, qui n’est pas au service de l’Algérie mais seulement du président Bouteflika, ne laisse pas le train présidentiel partir sans lui comme conducteur. Il a été nommé Premier ministre d’abord pour gagner les élections locales du 23 novembre 2017, car il est un grand spécialiste de trucage des élections depuis 1997, et ensuite pour gérer l’austérité. La planche à billets va fonctionner à plein régime. L’inflation qui sera bientôt à deux chiffres est un cancer du peuple. La présence de billets de banque en surnombre alors que la production stagne va permettre la montée en flèche des produits de consommation. Sous la présidence Chadli Bendjedid, Boualem Benhamouda, ministre des Finances, a décidé le retrait des billets de 500 DA. Un commerçant qui avait trop de billets de 500 dinars dans des sacs les a mis dans les cloisons des murs de séparation des chambres de sa villa en construction à double cloison. Si la masse monétaire augmente, d’autres détenteurs de billets de 2000 DA les placeront dans les murs de leurs villas et luxueux appartements comme papier peint qui redevient à la mode. L’armée nationale populaire (ANP) L’ANP, source du pouvoir, est le reflet de la société dans toutes ses composantes. Elle veille à préserver son rôle prédominant à la tête du pays. Elle détient la réalité du pouvoir. Qui dirige le pays ? Le regretté Rachid Mimouni, à qui le peuple a rendu un hommage bien mérité, a déclaré : «Qui dirige le pays ? L’armée. Qui a arrêté le processus électoral ? L’armée. Qui a proclamé l’Etat d’urgence ? l’armée. On peut continuer. Qui a destitué le président Ahmed Ben Bella ? L’armée. Qui a obligé le président Liamine Zeroual à écourter son mandat ? L’armée. Qui a porté Abdelaziz Bouteflika au pourvoir ? L’armée. Devant qui est responsable le président de la République ? L’armée qui l’a porté au pouvoir…» Le général de corps d’armée, chef d’état-major de l’armée, Mohamed Lamari, a tracé les lignes rouges avant l’élection présidentielle d’avril 2004, que le Président ne doit pas dépasser sous peine de sanctions. La mainmise du président Bouteflika sur l’armée s’est faite après la mise à la retraite de Mohamed Lamari en 2004, et son remplacement par Gaïd Salah en 2005. L’histoire se répète mais en bégayant. Le président Bouteflika a mis du temps pour se libérer du DRS qui contrôlait ses activités et celles de ses amis placés aux postes stratégiques de l’Etat. Dans la loi de la jungle que connaît bien Mediène dit «Toufik», l’homme bien armé qui se trouve à un tournant face à un tigre, doit l’éliminer ou se laisser manger. Mediène a écarté le coup d’Etat constitutionnel par l’application de l’article 88 de la Constitution. Il a signé son arrêt de mort politique en s’attaquant à Chakib Khelil, ami d’enfance de Bouteflika. Au niveau de l’Etat coexcistent deux pouvoirs qui parfois s’opposent, celui apparent officiel du chef de l’Etat, et celui occulte de l’armée. La hiérarchie militaire, le discours de Gaïd Salah, général de corps d’armée, vice-ministre de la Défense, comme les éditoriaux de la revue de l’armée El Djeïch, son organe de presse, ne cessent de rappeler leur loyauté au président Bouteflika. L’armée dit qu’elle est républicaine, mais le Président auquel elle obéit n’a pas ancré dans sa mentalité république, étant pour un pouvoir totalitaire, dictatorial. Il faut ouvrir un débat avec intelligence et clarté en se limitant à l’essentiel avec l’obligation de vérité, sur le cheminement suivi par l’armée depuis 2005. Des voix qualifiées se sont élevées pour dire leur point de vue. Le devoir et l’honneur des militaires c’est de servir la nation. L’armée appartient à la nation et ne peut s’identifier à un pouvoir. Elle ne peut être marginalisée dans la prise de décision politique, ni devenir une institution de l’Etat comme les autres. Les déclarations de Noureddine Boukrouh qui a tiré la sonnette d’alarme ont donné lieu à de nombreux commentaires et polémiques. Il faut calmer le jeu. Il a le droit de critiquer, d’exprimer son point de vue sur la situation du pays, et la position de tout organisme national, car le temps politique est lourd comme un orage d’été qui n’éclate pas, mais une étincelle peut déclencher un incendie. Tout peut basculer, le tragique peut frapper à tout moment, il faut l’écarter. Le changement plane, se dessine, il faut éviter qu’il ne se fasse pas par la violence. Proverbe iranien : «Si l’on peut défaire le nœud avec les doigts, pourquoi y mettre les dents ?» Il existe dans l’opinion publique, qui est la forme directe de l’expression des citoyens, une volonté de changement de pouvoir et de politique. Il faut donner le pouvoir au peuple, le pouvoir qu’il n’a eu qu’à subir jusqu’à présent, pour éviter la radicalisation politique qui le précipiterait dans l’escalade de la violence. L’avenir s’écrira par le peuple qui œuvre pour l’intérêt général. En cet été 2017, l’armée se trouve dans le même dilemme qu’en 2013 : faire un coup d’Etat constitutionnel ou laisser le pourrissement gagner la rue. Le changement ne se fera pas par la violence, mais par le recours au suffrage universel par des élections crédibles. Ce sera quand la démocratie aura droit de cité dans le pays. L’armée doit garder sa cohésion et son homogénéité. Peut-on dire que dans un pouvoir dictatorial l’armée peut être marginalisée dans la prise de décision politique ? Les visiteurs du soir qui se rendent à la Présidence pour diriger le pays en qualité de centre de décision ne peuvent agir sans la participation de l’armée ou sa bienveillance. Le pouvoir au peuple, l’armée à la nation, l’Algérie à tous les Algériens. Il faut  méditer l’exemple du Venezuela qui est tombé dans le chaos sous l’effet combiné de la baisse des cours du pétrole, de la corruption et de l’incapacité des dirigeants. Poursuivre avec vigueur et rigueur, persévérance et lucidité, sans jamais se décourager, quels que soient les obstacles, ou se laisser intimider, le combat pour la démocratie est le devoir de chaque Algérien et de chaque Algérienne.  

Histoire de l’acquisition des œuvres algériennes de Juanita Guccionne (1904-1999), artiste peintre américaine, ou la déshérence d’une collection

Par Barkahoum Ferhati Citoyenne Bou Saâda vient d’être une nouvelle fois, il y a à peine une année, privée du siège de wilaya qui lui a pourtant été promis à maintes reprises et qui aurait assuré son développement socioéconomique. Quant à l’épanouissement intellectuel de sa jeunesse grâce à l’avènement d’une université qui diffuserait la science à la place de l’obscurantisme régnant, elle attendra encore. Comme elle attend un aéroport, qui a fonctionné un laps de temps, et un chemin de fer qui, sans doute n’arrivera jamais à sa destination boussaâdienne, infrastructures qui ajouteraient pourtant une plus-value économique à la ville et à sa région. Sans oublier le dépouillement par l’exploitation anarchique de son sol et de son sous-sol, du sable et des minerais, véritable catastrophe écologique voire sanitaire, les causes des maladies respiratoires dont souffrent les populations de la région n’ayant pas encore été évaluées ! Quant à son patrimoine architectural, notamment le Ksar qui, avec sa mosquée Djamaâ Ennakhla, unique en Algérie, joyau de l’architecture médiévale dont la fondation remonte au XIe siècle, il se désagrège à vue d’œil. Ne parlons pas d’un autre joyau, El Maâdher, village agricole construit dans les années 1970 par l’équipe égyptienne de Hassan Fathy (éminent architecte égyptien) inspiré de celui de Gourna (Egypte), modèle d’architecture bioclimatique. Que dire encore de son patrimoine immatériel, poésie, costume, danse, folklorisés et qui attendent leur mise en valeur à travers un classement que l’on attend toujours ? C’est là une liste bien sûr non exhaustive d’un patrimoine laissé-pour-compte. Je vous laisse à cet égard méditer sur les écrits de mon compatriote Zahi Kamel qui, sans relâche, ne cesse de dénoncer le désordre qui sévit dans la «Cité du Bonheur». Et voilà que, maintenant, on la dépouille de son patrimoine artistique ! Alors que son Musée national, qui offre des emplois stables, est pourtant garant de son patrimoine, même si on ne dira jamais assez combien a été ardue sa réalisation tant les forces d’opposition étaient fortes. Il verra, malgré tout, le jour en 1993, grâce à l’engagement décisif du wali de M’sila de l’époque, Abdelkader Zoukh. L’obscurantisme en vigueur en ces années de «braises rouges» lui valut, en 1995, «l’incendie criminel» dont furent victimes une trentaine d’œuvres, parties en fumée, du jeune calligraphe Aziz Kacimi, à qui on ne reconnaîtra même pas le statut de «victime du terrorisme». Aujourd’hui, faute d’une direction digne de ce nom, alors que Bou Saâda ne manque pas de compétences, le musée va à vau-l’eau ! Ce qui permet de justifier la rengaine de «l’insuffisance sécuritaire des œuvres» pour l’en pourvoir. On parle même de le déclasser ! Qu’a-t-on fait pour s’assurer de son succès ? Et à qui la faute ? Mais là où le bât blesse encore, c’est la dispersion d’une collection qui revenait de droit à ce musée. Il s’agit de l’œuvre de l’artiste peintre américaine Juanita Guccionne (1904-1999) qui vécut à Bou Saâda dans les années 1930 et en fit le croquis avec amour, nous léguant ainsi un patrimoine inestimable. Une collection que bien des musées rêveraient de posséder. Depuis plus de 15 ans, le fils de l’artiste, Djelloul Mabrouk, se bat pour la faire connaître aux Algériens. Voici donc l’histoire de cette collection afin que nul ne dise : «je ne savais pas» Dans les années 1990, Djelloul Mabrouk, journaliste-reporter et poète soufi, né en 1934 à Alger, se rapproche pour la première fois de l’Algérie. Il propose à l’ambassade d’Algérie à Washington d’acquérir une collection constituée d’un ensemble d’œuvres peintes sur l’Algérie signées de sa mère Juanita Guccionne (1904-1999), artiste peintre américaine. Cette artiste a séjourné en Algérie de 1933 à 1935, sillonnant et saisissant sur le vif le Sud algérien, d’El Kantara à Biskra, puis remontant jusqu’au Nord, en Kabylie, à Aïn El Hammam (Michelet). Mais elle posa son chevalet plus longuement à Bou Saâda et y épousa Ben Aïssa Chihaba Ben Mabrouk. Elle y produisit une remarquable et importante série de peintures, de fusains, d’aquarelles et de dessins, arborant des «scènes et types» et des paysages algériens, dans un style que l’on peut qualifier d’orientaliste. Juanita renoncera plus tard à l’orientalisme. Aujourd’hui, son œuvre, variée, est également affiliée à l’école surréaliste. Ce sont là plusieurs centaines d’œuvres, véritable patrimoine artistique témoignant de l’histoire de l’Algérie des années 1930, qui constituent cette collection, gardée jalousement par son unique héritier, Djelloul Mabrouk. Légataire testamentaire de sa mère, particulièrement sensible aux questions patrimoniales et soucieux de l’histoire du pays de ses racines, il a souhaité que ce patrimoine dans son ensemble revienne au pays qui l’a enfanté. C’est ainsi qu’en 1991, dans le cadre des accords bilatéraux dans le domaine culturel entre l’Algérie et les Etats-Unis et à l’instigation de feu Mohamed Bentabet, directeur-conservateur du Musée des Arts et traditions populaires (ATP) d’Alger, est organisée une exposition intitulée «De la Casbah à Washington». Pas moins de 20 toiles et 36 dessins signés de Juanita Guccionne y sont présentés au public algérien. Dans le catalogue rendant hommage à l’artiste, le conservateur notera que ce fut-là «un moment d’évasion pour oublier le désordre qui occupe nos sociétés moderne… C’est à travers le pinceau de Gucionne que ni l’éloignement, ni l’âge n’ont pu empêcher de donner l’exemple d’un dévouement sans limite pour son art». A Washington, sous la houlette de Driss Djazaïri, alors ambassadeur d’Algérie aux Etats-Unis, et de Chakib Khelil, ministre de l’Energie et des Mines, des négociations sont menées pour l’achat de cette riche collection. La Sonatrach, mécène naturel, est chargée de conclure l’opération d’acquisition. En novembre 2002, l’ambassade organise au prestigieux «Arts Club of Washington» une exposition de la collection proposée par Djelloul Mabrouk. Nos deux hauts responsables inaugurent l’exposition, insistant dans leurs allocutions sur l’importance de cette œuvre patrimoniale pour l’Algérie et annonçant, pour sa protection et son intégrité, la création d’une aile «Juanita Guccionne» dans un musée algérien. En janvier 2003, Madame Dalila Orfali, directrice du Musée des Beaux-Arts d’Alger, accompagnant des artistes algériens conviés à une exposition au «Arts Club of Washington», mandatée également pour donner son avis sur cette collection mais insensible à l’Ecole orientaliste, se montre plutôt défavorable à l’achat de l’ensemble de la collection. Mais Djelloul Mabrouk, estimant que l’œuvre de sa mère Juanita Guccionne sur l’Algérie «constitue un ensemble indivisible», un tout non négociable de sa période algérienne, refuse un morcellement qui serait pour lui un déchirement. En janvier 2004, nos deux hauts responsables délèguent Mohamed Sanhadji, représentant de la Sonatrach pour procéder à l’opération d’achat. Celle-ci est conclue en février 2004 à travers l’acquisition de 165 œuvres, peintures, fusains, aquarelles et dessins, pour un montant de 232 250 dollars. Notons que cette collection était estimée à bien plus que cela ! Djelloul Mabrouk est enfin soulagé. On le rassure également quant à l’intégrité de la collection, qui ne devait en aucun cas être dispersée. Son acheminement vers l’Algérie devait être imminent avec la promesse qu’une exposition serait organisée pour «le peuple algérien». Hélas ! Djelloul Mabrouk perd les traces de la suite du voyage et les contacts avec les acheteurs s’interrompent. Le poète, dévoué à son art, attaché à son pays natal avec lequel il va décrire le sentiment de déchirure qui l’habite dans un poème, Far From Algers (Loin d’Alger), ne peut comprendre ce silence. Notons que ce poème mériterait d’être connu du grand public algérien. Les déboires commencent ! De 2004 à 2011, Djelloul Mabrouk frappe à toutes les portes pour connaître le sort réservé à cette collection. Celle de l’ambassade en premier, puis de Sonatrach. En vain ! Les anciens négociateurs ont été appelés à d’autres fonctions, les nouveaux ne semblent ni ne veulent se donner la peine de donner une information crédible. Ce qui soulève bien des suspicions. Sa seule alternative est de répercuter ses doléances dans la presse nationale. Celle-ci n’y va pas de main morte : Saïd Khatibi signe dans Le Matin.dz du 19 juin 2011 un premier article percutant. Il accuse les responsables algériens de «vol de 174 œuvres de Juanita Guccionne». Plusieurs médias en ligne et sur papier prennent le relais. La réaction est alors immédiate de la part de Sonatrach. Par la voix de l’APS du 26 juin 2011, Sonatrach annonce qu’elle organise en son siège, à la Galerie d’Art, une exposition réservée aux journalistes d’une partie de la «collection de l’œuvre de Juanita Guccionne». La presse est conviée pour en faire le constat. Abderrahmane Ghezzal, son directeur de la communication, précise en présentant l’exposition partielle que la collection de l’artiste peintre américaine Juanita Guccionne «est arrivée en Algérie le 17 mai 2004». Il ajoute que «la direction de Sonatrach est prête à la mettre à la disposition des autorités officielles, le ministère de la Culture en premier lieu, pour les besoins d’une exposition». Il continue son discours en exaltant les mérites de Sonatrach, «l’entreprise citoyenne» qui dans ses usages, a toujours œuvré «à la valorisation de la culture en Algérie et à la préservation du legs culturel algérien» et donne l’assurance que cette collection sera léguée très prochainement au ministère de la Culture. Effectivement, le 9 mai 2012, l’APS, relayée par la presse nationale, annonce à juste titre que Sonatrach, représentée par Abdelhamid Zerguine, a remis à Mme Dalila Orfali, directrice du Musée des Beaux-Arts d’Alger, une collection de «174» œuvres de l’artiste peintre américaine Juanita Guccionne, estimée à un montant de «200 000 dollars». Cette donation a été organisée au siège de Sonatrach en présence de Youcef Yousfi, ministre de l’Energie, et de Mme Khalida Toumi, ministre de la Culture, qui, dans leur discours, annoncent «un heureux événement» dont «l’objectif principal consistant en la sauvegarde du patrimoine national et sa mise à la portée des artistes, des étudiants des arts ainsi que du large public». Mais la collection n’a toujours pas été montrée aux Algériens comme promis ! Reprenant son bâton de pèlerin, Djelloul Mabrook, le poète soufi, infatigable du haut de ses 83 ans, réitère ses doléances dans différents messages adressés encore une fois aux autorités algériennes, notamment au Musée des Beaux-Arts d’Alger, émettant le vœu de voir la collection des œuvres de sa mère Juanita Guccionne exposée devant le public algérien. Aucune réponse ! Selon la vox populi, la direction nie même en connaître l’existence ! Fils d’un Algérien et attaché à l’Algérie et à son patrimoine, Djelloul Mabrouk note qu’«il ne pourra retrouver la paix de son âme» que lorsqu’il saura que les œuvres de sa mère Juanita Guccione seront conservées en un «ensemble indivisible», promesse des responsables algériens lors de l’acquisition. Quant à Bou Saâda, elle attend toujours des âmes bienveillantes qui lui permettront de recouvrer son patrimoine.   Références   APS, - «174 toiles de Juanita Guccione exposées au siège de Sonatrach, http://www.aps.dz/174-toiles-de-la-plasticienne.html - «Musée des Beaux-Arts d’Alger, remise des 174 oeuvres de Juanita Guccionne», http://mobile.lexpressiondz.com/culture/153508-remise-de-174-oeuvres-de-juanita-guccione.htm Farouk Zahi, Bou saâda en quelques traits, ENAG, 2014 Barkahoum Ferhati, - «L’artiste peintre Juanita Guccionne (1904-1999). Au-delà du voyage orientaliste. Une Américaine à Bou Saâda», http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/09/04/article.php?sid=122335&cid= - Le Musée Etienne Nasr Eddine Dinet de Bou Saâda, 1930-1993. Genèse, Alger, INAS Edition, 2004. Djelloul Mabrouk, - https://www.youtube.com/ channel/UC5iwLf6XcW9XM-XfmF9R_ 4Q - http://wamc.org/post/riding-thermals-winter-grounds-djelloul-marbrook John Dorfman, «Juanita Guccione, through many forms and styles of painting, stayed true to her inner vision and feminist mission», in The Art World of Santa Fe, 2017. Mohamed Bentabet, «De New York à la Casbah, Juanita Marbrouk Gucionne», catalogue des ATP d’Alger, 1991. Saïd Khatibi, - «Chakib Khelil accusé d’avoir volé 174 tableaux», http://www.lematindz.net/news/4617-chekib-khelil-est-accuse-davoir-vole-174-tableaux.html - http://www.lematindz.net/mobile/news/4680-le-matin-retrouve-les-174-tableaux-disparus.html  

L’approche des vulnérabilités des PME/PMI par l’intelligence économique

Par Saheb Bachagha Expert-comptable et commissaire aux comptes ; membre de l’Académie des sciences et techniques financières  et comptables - Paris.  saheb_bachagha@yahoo.fr La vulnérabilité en entreprise Préalablement à la définition de l’intelligence des vulnérabilités, il convient de définir ce qu’est la vulnérabilité dans le monde de l’entreprise. La vulnérabilité est en lien direct avec la notion de risque. Si le risque se concrétise, l’entreprise devra y faire face. Son challenge étant alors simple : surmonter les conséquences du risque survenu ou disparaître. Hors de toute option de financement prise préalablement, elle ne pourrait opposer aux conséquences du risque survenu que ses fonds propres, c’est-à-dire la partie haute du passif du bilan constitué du capital, des réserves. Or, nous pouvons aisément imaginer, face à la multiplicité des risques auxquels l’entreprise est soumise, que ses fonds propres sont toujours largement inférieurs au cumul des risques encourus. L’existence de l’entreprise est rendue possible par le seul fait que les risques auxquels elle est exposée ne se déclenchent jamais simultanément. La vulnérabilité d’une entreprise se définit comme l’écart entre le niveau des risques potentiels et le niveau de ses fonds propres. Si les conséquences de la survenance d’un risque sont supérieures aux fonds propres dont dispose l’entreprise pour y faire face, la pérennité de l’entreprise est menacée. Mais la règle inverse n’est pas applicable : la capacité d’une entreprise à supporter la survenance d’un risque grâce à ses seuls fonds propres ne lui assure pas de survivre. En effet, ses ressources financières ont bien d’autres finalités que la simple couverture des risques. L’intelligence des vulnérabilités L’environnement humain, technologique, économique et naturel impose au chef d’entreprise d’avoir une vue globale des vulnérabilités qui guettent son entreprise. La gestion des risques se nourrit d’une chronologie d’informations et s’inscrit dans une dynamique de management et d’analyse de scénarios possibles. L’intelligence des vulnérabilités s’inscrit dans une déclinaison de l’intelligence économique. A cet effet, l’intelligence des vulnérabilités s’appuie sur ses composantes pour appréhender et gérer les risques en amont jusqu’a leur survenance en y faisant face, dans un objectif de pérennité d’exploitation et de compétitivité. L’intelligence des vulnérabilités est l’ensemble des moyens qui, organisés en systèmes de management de la connaissance par recours a l’intelligence collective, produit de l’information utile à la prise de décision face aux risques afin d’anticiper, surveiller et protéger l’entreprise contre toute situation présente et future qui mettrait en cause la continuité de son exploitation. Alors que l’intelligence économique est tournée vers l’environnement externe et le knowledge management vers l’environnement interne à l’entreprise, l’intelligence des vulnérabilités embrasse ces deux environnements, puisque pour ce concept, les risques de l’entreprise peuvent provenir du dedans et du dehors de ses murs. La mise en place d’un dispositif d’intelligence des vulnérabilités qui est présenté s’articulera en deux phases : - une phase de diagnostic par l’identification, 1’évaluation, la hiérarchisation et la cartographie des risques pour les PME/PMI ; ce diagnostic trouve son origine dans un questionnement simple pour l’entreprise fondé sur le bon sens : • quels sont les dangers et les risques actuels et émergents auxquels elle est exposée ? • quels sont les moyens de protection ? • dispose-t-elle des meilleurs sous-traitants, prestataires, structures, technologies, systèmes, assureurs et experts en la matière ? • quelles sont les failles, incohérences, urgences et insuffisances du système actuel ? • quelle est la qualité de son partenariat ? • quel degré de fiabilité doit-elle accorder à ses méthodes de recensement, d’évaluation et de gestion préventive du risque ? - une phase de mise en place d’une mission de prévention et de protection. A ce stade, le principe d’anticipation doit être présent dans tous les domaines de la protection sans exception. Il doit être particulièrement manifesté dans la gestion des compétences, spécialement en ce qui concerne les hommes-clés. Ainsi, dans une PME/PMI, le départ inopiné, le débauchage par un concurrent, voire la disparition d’un cadre-«clé» doivent pouvoir être assurés sans mettre en péril l’entreprise grâce à une gestion prévisionnelle des effectifs et des compétences. Une culture de prévention semble nécessaire et permet d’éviter des solutions retenues hâtivement qui sont généralement insuffisantes, coûteuses et parfois mêmes dangereuses. La réactivité en matière de sécurité ne s’improvise pas. La solidité d’un système de protection est toujours celle de son «maillon le plus faible». Ce maillon faible est-il humain, technologique, social, financier, juridique ou informatique ? La perception de l’environnement et l’analyse des informations permettent la détection de ces maillons faibles dès l’apparition des premiers signaux émergents. Il convient d’être toujours à l’écoute de ces premiers bruissements.   Les particularités des PME/PMI a) Les PME/PMI ne sont pas des grandes entreprises. Nous entendons par PME, les entreprises qui entrent dans les seuils définis au sens européen. Petites entreprises : effectif 10 à 49 salariés. Moyennes entreprises : effectif 50 à 250 salariés. Les PME/PMI constituent un terrain particulièrement pertinent pour la mise en place d’un dispositif d’intelligence des vulnérabilités, et notamment dans son accompagnement par l’expert-comptable. Les PME/PMI ne doivent pas être considérées comme des grandes entreprises. En effet, de nombreuses différences distinguent fortement le monde des PME/PMI de celui des grandes entreprises et ont un impact décisif à la fois sur la définition du système d’information et sur le processus de prise de décision de ces deux catégories d’entreprise. Au risque de présenter ces différences de manière quelque peu succincte, l’expérience montre que les processus de décision sont en général peu formalisés dans les PME/PMI, même pour des décisions non stratégiques, tactiques, voire opérationnelles : • au sein des PME/PMI, les mêmes décideurs doivent en permanence faire face à des situations nécessitant des décisions de type et de portée très variés, la faiblesse de l’effectif d’encadrement ne permettant pas une réelle spécialisation des hommes par niveau de décision ; • la coordination de la grande entreprise avec son environnement et a fortiori avec le système qu’elle constitue autour d’elle (entreprise réseau) fait l’objet de procédures bien établies, parfois même de routine. Ceci est plus rarement le cas des PME/PMI dont l’architecture relationnelle est moins nettement définie ou délimitée ; • dans les grandes entreprises, la mobilisation de compétences pour résoudre des problèmes inédits est gérée de manière relativement codifiée, ou, en tout cas explicitée, alors que le plus souvent elle est tacite ou gérée «sur le tas» dans les PME/PMI. L’ensemble de ces éléments de caractérisation des PME/PMI a des incidences fortes sur leur système d’information et de prise de décision, justifiant une approche en termes d’intelligence économique spécifique, et au minimum, différente de celle des grandes entreprises. Les PME/PMI, et en particulier les plus petites d’entre elles, n’ont en général pas de personne en charge de l’intelligence économique et de la gestion des risques, ni même de responsable de la gestion de leur système d’information. Conclusion Connaître l’entreprise et son environnement est d’une impérieuse nécessité. Appréhender, comprendre l’état du marché, la position des concurrents sur celui-ci est fondamental. Il n’est pas suffisant, loin de là, de connaître son produit, d’estimer la progression de sa production, de savoir vanter les spécificités, les avantages de ses produits, pour faire vivre et survivre une entreprise. Celle-ci et son «écosystème» sont composés d’une myriade d’éléments facteurs de risques, mais également d’opportunités pour celui qui sait identifier, écouter, capter les signaux faibles qui, non décelés, peuvent se révéler porteurs de risques ou de perte d’opportunités. L’intelligence des vulnérabilités doit répondre aux exigences qu’impose la multitude de risques que l’entreprise génère et qui l’entoure. Ainsi, l’entreprise se doit : • de maîtriser sa sphère d’activité et son environnement immédiat ; • de connaître son environnement direct ; • d’être à l’écoute de son environnement indirect. La démarche d’intelligence des vulnérabilités est une méthode d’analyse structurée. En effet, une méthode s’impose car, dans un environnement plus mobile et totalement ouvert au monde, les compétences et les énergies du personnel des entreprises doivent nécessairement être mieux fédérées pour pouvoir développer une intelligence collective, vecteur de performance. Cela passe par des réseaux d’échange pertinents au sein et en dehors de l’entreprise. La méthode se justifie par plusieurs considérations, entre autres : • le dirigeant, seul décideur, ne doit pas perdre la moindre ressource pour asseoir ses choix. Une part essentielle de la connaissance se trouve en général dans l’entreprise, il suffit, dans une première phase de l’organiser ; •l’action du personnel est largement valorisée par une implication active au processus d’élaboration des solutions. Celui qui situe mieux son rôle au sein de sa fonction sera plus pertinent dans sa contribution ; • enfin, si l’entreprise n’adopte pas de méthodologie, alors les concurrents ont un champ d’action plus facile à parcourir : de «conquérant», on devient une «proie». Cette démarche méthodologique passe par trois phases : • 1) faire connaître et montrer les enjeux du concept d’intelligence des vulnérabilités fondé sur une approche alliant gestion des risques et intelligence économique ; • 2) proposer des outils d’analyse en vue du diagnostic d’intelligence des vulnérabilités, ce qui nécessite un dossier de travail structuré. Ce dernier suit logiquement la phase de prise de connaissance, d’identification, d’évaluation et de hiérarchisation des risques, dont la finalité est l’émission d’un rapport faisant état de l’existant en matière de vulnérabilités. Les outils ainsi proposés permettent de : •mesurer le risque global qui est la somme des risques endogènes, exogènes, de sécurité et de sûreté ; • définir les échelles de fréquences et les indices de gravité ; • représenter la criticité brute et résiduelle après définition de l’échelle de maîtrise ; • cartographier les risques et les vulnérabilités de l’entreprise. • 3) fournir une démarche méthodologique dans l’élaboration et le pilotage du dispositif alliant prévention et protection au sein des PME/ PMI, qui précède le diagnostic effectué. Cette démarche passe par : • la mise en place d’une stratégie compatible avec les moyens de l’‘entreprise ; • la nomination d’un responsable d’intelligence des vulnérabilités ; • la mise en place d’un référentiel interne ; • le choix à faire pour le traitement des risques et la maîtrise par le recours au contrôle ; • la mise sous protection du patrimoine par un outil d’aide à la prise de décision ; • les actions de prévention par la formation et la sensibilisation ; • la mise en place de la veille (élaboration, perception des signaux, lancement de l’alerte) ; • la mise en place de tableaux de bord, par des indicateurs en lien avec les risques identifiés, et par l’approche gestionnaire des coûts d’un risque ; • le suivi de la détection par l’actualisation du diagnostic, l’audit et les actions correctives ; • la préparation à la gestion de crise.   L’intelligence des vulnérabilités favorise le développement de la capacité à traiter des situations existantes et nouvelles, elle améliore la réactivité, elle évite les contre-sens en période de crise ; enfin, elle aide à structurer les domaines de la prévention et de la protection des entreprises. C’est assez dire combien l’intelligence des vulnérabilités se révèle un auxiliaire précieux pour permettre au chef d’entreprise, mais également à tout le personnel, d’optimiser leur attitude face au risque dans toutes les fonctions de l’entreprise, d’autant plus qu’aucune de ces fonctions ne doit être considérée comme secondaire. Le maillon faible de l’entreprise peut se trouver là où il ne pouvait être imaginé. Toutefois, l’intelligence des vulnérabilités ne règle pas tout, et son examen ne suffit pas pour permettre la performance totale de l’entreprise, mais elle a le mérite d’être un instrument de management au service des décideurs, un mode de pensée, de réflexion et d’action collective, un outil de savoir, de défense et de recherche des menaces qui pèsent sur l’entreprise, comme des opportunités sources de performance et de développement. Ces actions de prévention et de protection doivent bien évidemment être couplées à des actions offensives, telles que la saisie d’opportunités, 1’imagination des tendances, l’anticipation de la concurrence, la conduite d’actions d’influence. Si l’expert-comptable a un rôle important à jouer dans la mise en place d’un dispositif d’intelligence des vulnérabilités pour les PME/PMI, c’est tout simplement parce qu’il dispose de nombreux atouts lui permettant d’être au cœur d’un tel dispositif pour sa mise en place. Son approche par les risques, dans le cadre de certaines missions et, notamment des missions d’audit, sa connaissance des entreprises, son adaptabilité à l’environnement de ses clients, l’étendue de son champ d’intervention lui confèrent cette vision, et l’expérience indispensable qui lui donnent les compétences nécessaires pour justifier sa position en tant que conseil pour ce type de mission. Il bénéficie également d’une capitale confiance auprès des dirigeants, envié d’ailleurs par de nombreux conseils, ce qui lui permet d’accéder à cette mission et de la proposer. Mais au-delà de la compétence de l’expert-comptable, l’intelligence des vulnérabilités est un enjeu pour la profession de l’expertise-comptable qui offre un élargissement de son champ d’action au-delà de son cœur de métier, dans un environnement en profonde mutation, dicté par la mondialisation et la déréglementation.

Le système politique algérien et les gens du voyage

Par Mazouzi Mohamed Universitaire Quel étrange comportement que celui de nos ministres et hommes politiques, tantôt diabolisés tantôt encensés, et qui brusquement sont déboulonnés de manière aussi inattendue et mystérieuse. Ils s’éclipseront tous avec la même dégaine altière et cynique. Ils font le serment d’une allégeance à vie en dépit de tous les déboires et disgrâces qu’ils ont eu à essuyer. Personne ne pourra jamais valider et corroborer ni les griefs émis à leur sujet ni les mérites qu’on leur prête. Une seule évidence demeure, tous ces hommes-majordomes sont conscients que leur employeur, ce système concasseur qui les a adoptés est par nature extrêmement capricieux, versatile, parfois ingrat et sujet aux réactions les plus imprévisibles. Alors, ils se prémunissent de mille manières, soit en confectionnant des matelas de sécurité, soit en tissant méticuleusement de nouvelles alliances dans l’espoir d’un retour de grâce. Si on devait comparer le système politique algérien dans sa manière d’interagir avec les hommes dont il se sert, l’image qui lui conviendrait le mieux, c’est celle des «gens du voyage», ces forains aux semelles de vent. On ne sait jamais quand ils viennent ni quand ils partent. On sait seulement qu’ils sont là pour un moment, juste le temps de jouer leurs tours, faire du tapage, créer un peu d’ambiance et de diversion et laisser après leur départ des masses éberluées par une esbroufe magistrale et une magie insolite, désuète mais qui s’avère assez efficace et nécessaire. C’est ce qui distingue le système politique algérien : distraire les foules par l’art de l’intrigue et le goût de l’inachevé, échafauder des mystères, débusquer des complots et en ourdir d’autres, dévoiler des trahisons et des défections, dissimuler des crimes et faire disparaître des pièces à conviction, faire circuler des rumeurs que personne ne pourra vérifier, ameuter les foules, semer le doute dans les esprits des gens, pour enfin aboutir au résultat final, identique à celui que l’on voit dans le film Insaisissables : ce que vous voyez n’est jamais la réalité. En fin de compte, il y aura tellement de prestidigitation tapageuse que vos sens se verront submergés en permanence par des flots d’illusions. Le but : inhiber ce qu’il y a de plus précieux en vous, la raison, l’entendement, le discernement, mais en prenant toutefois le soin de laisser se développer en chacun de nous une forme de stupeur compulsive et abêtissante qui crée dans la société ce besoin irrépressible de jouer aux charades, un civisme d’un genre assez particulier qui nous pousse à imaginer les scénarios les plus incongrus où on verra fusionner à propos d’un même événement les jugements les plus contradictoires (satires, dithyrambes, diffamations, admiration, dégoût.…. C’est l’unique privilège (ou sortilège) qu’un pouvoir congénitalement réfractaire à la transparence et à la vérité concède intentionnellement à un peuple pour brouiller ses sens et pérenniser sa docilité. Le peuple finira par aménager lui-même ses forums d’exutoire et de catharsis. «C’est elle qui remplit d’espoir les promenades, les salons de thé ; c’est elle qui raconte l’histoire quand elle ne l’a pas inventée. C’est la parlote, la parlote. - Marchant sur la pointe des lèvres. Moitié fakir et moitié vandale. D’un faussaire elle fait un orfèvre. D’un fifrelin elle fait un scandale. La parlote, la parlote. - C’est au bistrot qu’elle rend ses sentences, Et nous rassure en nous assurant ; que ceux qu’on aime n’ont pas eu de chance ; que ceux qu’on n’aime pas en on tellement. La parlote la parlote. La parlote, la parlote».(1) On a laissé pendant trois décennies le peuple spéculer sur un système omnipotent composé de mystérieux généraux considérés comme des croquemitaines, de cabinets noirs qui cousaient et décousaient les règnes de nos dirigeants. Une paranoïa accompagnée d’un business florissant qui durera le temps où se mettra en place une autre aberration aussi abominable qu’incompréhensible, un terrorisme sans visage ni finalité hormis substituer à un règne de stupidité une période de terreur et de chaos, malheureux prélude à d’autres formes de pouvoir et d’alliances non moins douteuses. Vint ensuite un règne qui se refusait de gouverner au trois-quarts. Un grand toilettage lent et laborieux se mit soigneusement en place pour amoindrir l’omnipotence de l’uniforme au profit d’une ploutocratie civile de dernière heure. Ce rêve de ne plus gouverner aux trois-quarts volera en éclats. Le pouvoir sera désormais morcelé et divisé en quotes-parts. C’était avoir visé très haut. «Comment nommer les choses lorsqu’elles sont indéfinissables, opaques, insaisissables ? Ce n’est ni le titre d’un polar, ni d’un film de science-fiction, mais le nom donné au pouvoir algérien par ceux qui le pratiquent : le Système. Cette curiosité lexicale n’est pas qu’un fantasme. Dans les plus hauts cercles de l’Etat, le concept de Système est validé, avec tout l’inconfort, l’aberration qu’il suppose. Un diplomate de haut rang resté en poste à Alger pendant plusieurs années affirme : ‘‘Je vais partir sans savoir qui gouverne réellement.’’ Un autre représentant de la diplomatie française : ‘‘Je n’ai jamais vu ça ailleurs. Il s’agit d’un des pays les plus difficiles du monde en termes de compréhension’’».(2) L’Algérie n’est pas une exception. Dans les plus grandes démocraties du monde, le mensonge et la dissimulation font partie intégrante de la politique. «Les citoyens sont non seulement écartés des centres de décision politique, mais également tenus dans l’ignorance de l’état réel de cette même opinion publique».(3) En dépit de tout ce que l’on pourra relever comme défaillances dans leurs institutions démocratiques et une presse littéralement apprivoisée et servile, ces pays n’agissent jamais de manière à mettre en péril l’intérêt supérieur de la nation. Au contraire, ces pratiques peu honorables utilisées par ces grandes puissances ont été le ferment de leurs richesses et de leur prospérité. On verra comment la Françafrique permettra à moindres frais mais avec les moyens les plus ignominieux à la France de continuer à engranger beaucoup plus de dividendes que du temps de l’empire, multinationales et anciennes puissances, dans une complétion féroce, plongeront l’Afrique dans un chaos indescriptible fait de famine, de pillages des ressources et de génocides. «La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé», clamera un jour Winston Churchill. On verra les Etats-Unis utiliser la même insensibilité criminelle qu’un sérial killer pour asseoir sa suprématie, elle épuisera quasiment toutes les méthodes, fomentant des complots de toutes sortes, ne lésinant sur aucun moyen : financier, assistance technique, propagande, assassinats, enlèvements, coups d’Etat, conflits meurtriers et guerres, mise à l’écoute du monde entier, voire de ses propres citoyens et des pays alliés. «On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps.» Ce fameux théorème d’Abraham Lincoln ne peut se réaliser que si la société arrive par des coups du sort miraculeux à produire des intelligences résilientes, éclairées et prêtes à tout pour éviter que le pouvoir ne soit absolu au-delà de ce que la loi, la morale et le bon sens exigent. «Il n’est pas un crime, pas un truc, pas un sale coup, pas une escroquerie, pas un vice qui ne perdure sans le secret qui l’entoure. Exposez ces faits au grand jour, décrivez-les, attaquez-les, ridiculisez-les dans la presse et tôt ou tard l’opinion publique les chassera. La publicité n’est peut-être pas la seule chose nécessaire, mais c’est une chose sans laquelle toutes les autres démarches resteront vaines».(4) Ce n’est pas la Constitution qui est le gage d’une démocratie idéale, ce n’est pas non plus une apparente séparation des pouvoirs, et ce n’est surtout pas le peuple, encore faudrait-il que cette hypothétique souveraineté dont on l’affuble et qui est la source du pouvoir lui-même soit intrinsèquement tributaire d’une certaine forme de savoir, la démocratie n’est pas cette illusion d’avoir le droit et la liberté de disposer de l’information dans une société où aucune information impartiale, objective et fiable n’est disponible. Ce n’est pas le peuple qui doit aller en quête de l’information lorsque tout le monde s’amuse à la pervertir, c’est l’information qui doit être en permanence à la disposition du peuple selon des mécanismes savamment et intelligemment conçus au nom de l’intérêt général pour servir des causes nobles et notamment la vérité, et, in fine, instaurer entre le peuple et l’Etat une confiance et dignité réciproques méritées. «Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit».(5) Dès le début de son premier mandat, le président Bouteflika qualifiait de «tayabat el hammam» ceux à qui incombait la tâche d’informer le peuple sur la gouvernance d’un pays qui s’avérait le plus souvent chaotique. Redoutable arme à double tranchant, la liberté de la presse, ce libre arbitre si précieux et fondamental, comporte intrinsèquement cette propension à désinformer, à mentir, à conjecturer, à soutenir les ennemis de la vérité et de la justice. Mais peut-on un seul instant imaginer une démocratie sans presse ? Aucune presse au monde n’est à l’abri de ces dérives. Publié en 2016 par l’association Reporters sans frontières (RSF), le classement mondial de la liberté de la presse dresse un tableau peu reluisant sur ce quatrième pouvoir partout dans le monde : «Le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d’autres intérêts, qui souvent pèsent beaucoup plus que leur attachement au journalisme». Le livre Les nouveaux chiens de garde, de l’écrivain et journaliste français Serges Halimi, dressera un tableau pathétique d’un système médiatique français complètement perverti par un jeu d’influences, d’intérêts réciproques et de domination qui nuit énormément à la liberté et au droit à l’information tels que le peuple est en mesure d’espérer. «Le ‘‘contre-pouvoir’’ s’est assoupi avant de se retourner contre ceux qu’il devait servir. Pour servir ceux qu’il devait surveiller. Est-ce plutôt l’impudence de leur société de connivence qui, dans un périmètre idéologique minuscule, multiplie les affrontements factices, les notoriétés indues, les services réciproques, les omniprésences à l’antenne ? Est-ce enfin l’assaut répété et chaque fois victorieux - des industriels contre les dernières citadelles de la liberté de la presse ?»(6) Karl Marx disait que «la première liberté consiste pour la presse à ne pas être une industrie.» L’intellectuel Noam Chomsky n’a jamais cessé de dénoncer le mensonge et l’arsenal de manipulations dont se servent les puissances financières et l’Administration américaine pour investir, s’approprier l’âme du journaliste et débaucher complètement celui-ci au profit d’une information biaisée, partiale et parcellaire. Bref, une information qui ne doit servir que les intérêts de ces lobbys financiers et politiques omnipuissants. «Du fait des services qu’ils rendent, de contacts quotidiens et de leur dépendance réciproque, les puissants peuvent compter sur des relations personnelles, recourir à la carotte et au bâton pour influencer et contrôler un peu plus les médias. Ceux-ci se sentiront obligés de colporter les nouvelles les plus douteuses et de taire les critiques pour ne pas froisser leurs sources ou ternir des relations aussi privilégiées».(7) On ne pourra parler de démocratie idéale que si coexistent activement les fondamentaux qui font son esprit et sa force : information, transparence et obligation de rendre compte. Un goût du secret trop prononcé peut nuire à la qualité du processus décisionnel public et empêcher les citoyens de constater les abus dont les pouvoirs publics peuvent être responsables. Cette tendance peut avoir un effet destructeur sur la quasi-totalité des aspects ayant trait à la société et à la gouvernance. L’ONG internationale de défense des droits de l’homme a décrit l’information comme étant l’«oxygène de la démocratie», tandis que le Rapport mondial sur le développement humain (PNUD-2002) qualifiait un débat éclairé de «sève de la démocratie». La transparence permet la mise en œuvre effective des principes et des valeurs qui fondent l’action publique et elle renforce ce faisant la confiance des citoyens dans les institutions : elle en est même un pilier. Elle vise à assurer une meilleure participation des citoyens au processus décisionnel ainsi qu’à garantir une plus grande légitimité, efficacité et responsabilité de l’administration à l’égard des citoyens dans un système démocratique. Evidemment, tout cela relève de l’onirisme et de l’utopie, à voir le climat délétère qui anime la vie politique en Algérie et illustre admirablement l’usage du malentendu et de l’opacité comme style, éthique et esthétique politiques : un pouvoir peu loquace, impénétrable et une agora qui se nourrit de conjectures. L’épisode de Abdelmadjid Tebboune constitue une parfaite illustration d’un mécanisme néguentropique couramment usité et destiné à éviter des débordements regrettables, un processus de réajustements, de préservation des équilibres régionaux, d’harmonisation des contraires, une opération de recadrage. En fin de compte, peu importent la justice et la vérité, peu importent le progrès et le développement, rien ne vaut une paix sociale rafistolée en permanence. Recourir systématiquement, de manière abusive et inconsidérée à l’import/import fait sans doute le bonheur des supérettes mais compromet sérieusement la relance économique. Surveiller le bradage du foncier agricole, industriel et touristique est une urgence nationale. Juguler, amoindrir, neutraliser l’influence néfaste de l’argent et du monde des affaires sur le mode de gouvernance de l’Etat est une autre urgence nationale. Ces priorités, pour ne citer que celles-ci, faisaient partie d’une certaine feuille de route entérinée par tout le gotha politique, médiatique et intellectuel. Et il se trouve que ces trois addictions intentionnellement alimentées font partie d’une même problématique qui toucherait à long terme à la sécurité nationale. Et du jour au lendemain, tout le monde commence à remettre en question ce consensus. Avant le limogeage de Tebboune, une chaîne de télévision nationale arabophone se met à gloser sur des événements et des décisions politiques qu’elle essaye de présenter comme des communiqués présidentiels. Cette herméneutique est frénétiquement relayée en boucle, cette guéguerre par presse interposée qui sévit depuis longtemps nuit énormément à la vérité, à la justice et altère le jugement des citoyens sur la crédibilité de ses institutions. Mais c’est souvent ce qui arrive lorsque l’Etat n’estime pas nécessaire de communiquer directement avec son peuple. Alors les «tayabat el hammam» prolifèrent, celles inféodées au palais comme celles de la plèbe. «La confusion reste totale, d’autant qu’aucune voix officielle ne vient mettre un terme aux spéculations».(8) Nous donnons l’impression de partir tous en croisade contre des monstres face auxquels nous nous amusons pathétiquement et vainement à livrer le même combat. Cela devient grotesque et intolérable. Les plus irréductibles essayent tant bien que mal de conserver leur virginité, le reste se vend au plus offrant. Représentants de l’Etat, dotés en principe de tous les pouvoirs pour asseoir l’autorité inébranlable de l’Etat et préserver son intégrité, ils auront tous énormément de peine à contrer les effets pervers de la collusion entre pouvoir et argent sale. En 1990, le défunt Boudiaf pensait affronter un ennemi facile à neutraliser, il réalisera rapidement que l’extrémisme n’était que l’arbre qui cachait une forêt plus dense peuplée de prédateurs en tout genre. La maffia politico-financière s’avérera moins aisée à amadouer, éradiquer ou phagocyter. En 1999, le président Bouteflika prend conscience du même danger caractérisé selon ses propres termes par «un magma de brigandage, de mafiosi, de gens véreux».Et pourtant, on verra essaimer, proliférer et prospérer comme jamais les plus spectaculaires opérations de brigandage, sous les yeux ébahis d’un peuple et d’une élite exténués et abasourdis et face à la déconcertante pusillanimité d’une justice ligotée. Pourquoi cet échec patent et endémique ? On peut le formuler différemment, mais pour dire toujours la même chose. a)- L’Etat est le produit de ces mariages contre-nature. b)- L’Etat ne peut fonctionner sans l’implication de ces oligarchies financières. c)- Ce sont ces empires financiers de pacotille qui composent et recomposent indéfiniment l’ossature de l’Etat. En 2012, M. Ouyahia, ex-ministre et patron du RND, avait dénoncé ces pratiques intolérables d’un monde interlope où sur le dos du peuple, complotent, manigancent et spéculent des personnalités politiques avec des cercles maffieux. Il dira à ce sujet : «L’argent commande en Algérie. Il commence à gouverner et à devenir mafieux» En 2015, les lamentations de l’ex-ministre du Commerce, feu Bakhti Belaïb, présentent un véritable cas d’école. Voilà un ministre, responsable d’un secteur névralgique, doté de tous les instruments juridiques, politiques et coercitifs que lui confère son poste mais qui aura passé son temps à se battre contre des moulins à vent, se voir intimidé et menacé lui et les cadres de son secteur, juché sur un piédestal et détenteur a priori d’un certain pouvoir mais incapable de mettre fin aux agissements criminels d’une meute d’affairistes rampants qui essayent tous les jours de rogner la puissance tutélaire d’un Etat poreux. Qu’il repose en paix dans ces lieux où le droit régalien et la justice ont un véritable sens. En 2016, un autre ministre et pas des moindres, chargé d’un secteur assez sensible car en ces temps de vaches maigres, l’intelligence économique mise au service de son secteur sera précisément propice à renflouer un budget de l’Etat longtemps tributaire d’une manne pétrolière qui s’évapore à vue d’œil. Abdelouahab Nouri, ministre de l’Aménagement du territoire, du Tourisme et de l’Artisanat se réveillera un jour, étonné d’avoir été floué par ces maraudeurs des bonnes affaires ; il se dit «abasourdi» face à l’escamotage de 65 hectares attribués illégalement à Dounia Park, site de grands projets par excellence, autrefois fleuron d’une France coloniale. Bref, notre ministre, gardien de ces lieux, Abdelouahab Nouri, constate que «ces lots de terrains ont été distribués dans un irrespect total de la législation en la matière et loin de toute transparence, en vue de l’implantation de projets imaginaires, représentés pour la plupart d’entre eux par des fast-foods», ajoutant qu’il est «impossible d’insuffler le développement du secteur touristique par l’encouragement de la culture du fast-food, et du déni de la loi». Verdict final ! Point de scandale paraît-il, ce ne fut qu’un malentendu qui sera aussitôt dissipé, pour le bien de la cohésion gouvernementale. Une opération de «recadrage» comme celle inhérente au limogeage de Abdelmadjid Tébboune. Toujours en 2016, M. Ouyahia réitère et annonce cette fois aux médias nationaux qu’«une catégorie de la classe politique associée aux détenteurs de l’argent sale et du double passeport sont tentés de semer leur haine parmi le peuple algérien pour détruire le pays et prendre le pouvoir au milieu de la tragédie». Fort bien, en apparence cette accusation demeure quand même plus grave encore que celles déjà proférées par ses prédécesseurs, néanmoins cette forme de prédation n’a rien d’inédit, on a tout vu dans ce pays. En 2017, ce sera au tour de Abdelmadjid Tebboune de partir en guerre contre cette irréductible maffia qui gère cette supérette qu’est devenue l’Algérie. Le club ou le cercle de toutes ces vierges éplorées ne cessera de grossir, triste spectacle de la pitoyable et pathétique impuissance de l’Etat face à ces énergumènes qui gèrent ce pays comme une véritable supérette. Le règne de Tebboune le justicier fut aussi bref que ses vacances. Quid de la justice ? Il y a toujours des «lignes rouges à ne pas franchir». C’est la devise sacrée de la politique algérienne. On en a eu un aperçu lors du procès Khalifa Bank. Proclamée sentencieusement lors des audiences, la devise d’un pouvoir qui exècre toute initiative personnelle tendant à sortir du dédale et s’amuser à courir après une justice et une vérité utopiques. Icare ne fut qu’un mythe aussi bien que la légendaire Thémis. Dans notre réalité, il n’y a ni glaive ni balance, et les yeux bandés de cette dame ne sont synonymes ni de l’équité ni de l’impartialité mais plutôt de la capitulation. Comme on dit chez nous : «Tekhti rassi oua etfout » , «Elli bîid ââla aaza bââklou». L’économie informelle, de par son ampleur en termes de contrôle de plus de 40% de la masse monétaire en circulation et 70% des segments de produits de première nécessité : tout ça pour quelques containers, quelques barils de pétrole, quelques licences d’import/import, quelques concessions de lopins de terre. C’est à tout cela qu’est réduit le pays. Les paroles du président Bouteflika sont prophétiques. Il avait dès le début de son règne fustigé avec véhémence cette économie de bric-à-brac. «Kech Bakhta ou fnadjel Meriem», disait-il. Il semblerait que nous n’avons pas tellement évolué et que nous sommes toujours en présence de cet Etat/Nation/Bazar. On y trouve d’ailleurs dans la nature toute une palette de créatures qui, afin de survivre et prospérer, utilisent des moyens peu conventionnels et fort surprenants. Des phasmes qui se métamorphosent pour mieux se dissimuler, des mantes religieuses qui dévorent leurs partenaires en pleine copulation, des rémoras qui s’acoquinent avec le squale le plus vorace et le plus dangereux. «La vérité, dans le langage, est donc très utile, non seulement pour la science, mais même pour la conduite de la vie : car les discours inspirent de la confiance, quand ils sont d’accord avec les faits ; et, par cette raison, ils déterminent ceux qui les ont bien compris, à vivre d’une manière conforme à ce qu’ils expriment».(9) Notes : 1- Jacques Brel, La Parlote 2- Christophe Dubois et Marie-C.Tabet Paris-Alger : Une histoire passionnelle, p.101, Editions Stock, 2015 3- Noam Chomsky Le lavage de cerveaux en liberté, Le Monde diplomatique, août 2007 4- Joseph Pulitzer 5- Déclaration universelle des droits de l’homme, Art.19. 6- Hacen Ouali, Qui veut abattre Tebboune ? El Watan du 09/08/2017 7- Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, pp 11, 12 , éditions, Paris, 1997 8- Noam Chomsky, Edward Herman, La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie. 9- Aristote, La Morale, Ethique à Nicomaque

Football professionnel et subventions étatiques font-ils bon ménage ?

Par M’hamed Abaci Financier et auteur Parler du football algérien aujourd’hui, c’est inévitablement soulever en premier lieu cette question cruciale qui est celle d’une nouvelle approche de bonne gouvernance des clubs sportifs professionnels pour promouvoir une économie associée au sport, car la construction d’un pays développé et moderne s’apparente sur l’émergence de l’économie, des sciences et des valeurs humaines qui constituent une urgence du débat de l’heure pour promouvoir la culture du professionnalisme et d’une saine politique du sport en général en Algérie. C’est construire sereinement le modèle économique en matière d’organisation que les clubs professionnels pourront prendre la forme d’une entreprise à caractère économique à part entière qui permettra désormais à une économie privée de s’édifier dans les clubs sportifs professionnels, de posséder des actions comme cela se passe partout en Europe. En effet, le terrible constat sur la gestion du football professionnel en Algérie est celui dont le statut des clubs professionnels qui jouissent de la personnalité juridique morale et de l’autonomie pour fonctionner dans le respect des dispositions du code de commerce et du code civil, selon la configuration juridique de société par actions (SPA) est ignoré. Puisqu’à part le salaire et le recrutement des joueurs avec des sommes faramineuses, rien n’a changé et à plus forte raison un championnat national d’élite classique qui ne tient pas la route pour relever le défi du professionnalisme pour produire de grands joueurs dignes d’une équipe nationale, un problème qui perdure et qui menace sérieusement le devenir du football national. En second lieu, ces élections pour le renouvellement des staffs des dirigeants de clubs qui passent pour la plupart selon les critères de clans et bien que nombre d’entre eux ne soient pas vraiment initiés aux règles de management en économie, en sport, en organisation ou en droit des affaires pour cerner justement cette réforme sportive à adapter aux réalités qui cadrent avec les règles et les principes qu’offre la professionnalisation d’un club professionnel, à savoir bâtir une économie du sport au profit du développement de grands clubs modernes et de la formation des jeunes. Oui, ces dirigeants de clubs qui persistent et trouvent normal de demander à l’Etat toujours et encore plus d’argent avec une part importante octroyée sur une simple distribution des subventions à dépenser sans esprit d’entreprise. En revanche, celle des actionnaires porteurs d’actions dans ces clubs est très limitée et le patrimoine public mis à leur disposition est livré à une gestion bien entendu économiquement et financièrement anarchique en l’absence d’une obligation de résultats et de transparence.Donc, n’est-il pas temps de s’interroger sur le rôle des conseils d’administration porteurs d’actions dans les SSPA ou qu’apportent-ils à l’économie du football algérien, puisque ces derniers sont toujours absents de toute dynamique d’investissements ou d’ouverture de capital social. De ce fait, il s’agit là d’une question d’importance majeure pour asseoir une assise de commercialité, et par conséquent créer les conditions de l’indépendance financière future des clubs, à savoir l’ouverture du capital social et le changement de management. Plutôt qu’avec les politiques de subventions et d’aides publiques actuelles, d’autant plus que les clubs professionnels sont considérés comme des sociétés par actions (SPA) et jouissent de la personnalité juridique morale et de l’autonomie pour fonctionner dans le respect des dispositions du code de commerce et du code civil et selon les normes universelles de management d’entreprise à travers leurs organes prévus à cet effet, dont notamment : le conseil d’administration, qui est attributaire des pouvoirs les plus étendus pour administrer les capitaux et agir en toute circonstance au nom de la société sportive, l’assemblée générale des actionnaires souveraine dans toute décision stratégique pour justement adopter des politiques et des stratégies d’entreprise. Aujourd’hui, rien n’incite à l’optimisme parce que nos clubs professionnels sont demeurés fortement dépendants de l’Etat que de leurs actionnaires et des mécanismes du marché. Oui, en faisant une brève évaluation des sociétés sportives par actions (SSPA), nous constatons en effet qu’après 7 ans de l’entrée en vigueur du professionnalisme, aucune SSPA apparemment n’est préposée à ce jour d’un quelconque projet économique, commercial ou sportif, voire la concrétisation d’un partenariat porteur de perspectives de développement. En effet, quand on parle de professionnalisme, on doit nécessairement faire référence à l’économie et au droit des sociétés. D’où on constate saison après saison que ces sociétés, dont la majorité souffre d’une crise financière latente et pour certaines qui sont dans une situation de quasi-faillite qui s’explique essentiellement par une politique sportive rentière basée sur les subventions publiques que des actionnaires porteurs d’actions dans ces clubs malgré le professionnalisme et qui sont très peu attractives envers les investisseurs et ne sont pas mieux gérées dans un esprit d’entreprise pour un rôle plus renforcé et responsable dans l’enceinte économique, notamment les SSPA dans leur ensemble sont bien sous-capitalisées et non rentables ; ces dernières n’ont pas aussi la capacité d’investir. De ce fait, la plupart des clubs traînant aujourd’hui un passif accumulé et aggravé des déficits chroniques, déliquescence, cessation de paiement dont 21 clubs sur 32 que comptent les Ligues professionnelles 1 et 2 n’ont pas encore apuré leurs dettes et dégagent un actif net comptable négatif. La situation financière est loin d’être saine, cela équivaut au dépôt de bilan, à défaut d’une restructuration financière. Cette situation s’est aggravée par les déficits chroniques, particulièrement par le coût de fonctionnement élevé dont la masse salariale qui est la première charge des sociétés sportives et qui représente jusqu’à 80% du budget de fonctionnement, un ratio très élevé comparativement aux clubs européens professionnels qui fonctionnent avec une masse salariale brute (salaires, charges fiscales et parafiscales) en moyenne entre 45 et 64% du budget dont entre 40 et 45% représentant les salaires. A noter enfin que l’argent et les actifs économiques du sport ne sont pas encore orientés ou utilisés dans un esprit d’entreprise afin d’occuper une place essentielle dans l’économie nationale pour asseoir une assise de commercialité dans les clubs professionnels à l’instar des clubs européens qui ont tellement innové dans l’économie privée qu’ils ont révolutionné aujourd’hui le football professionnel, sport-roi à travers le monde. A titre d’exemple : l’activité économique des clubs professionnels du football selon les statistiques génère en France environ 6 milliards d’euros, 26 000 emplois et les contributions fiscales et parafiscales s’élèvent à 1,54 milliard d’euros/an. Alors que chez nous, la question des charges sociales plus que celle de la fiscalité est un des handicaps de pérennité de nos clubs. Oui, la plupart de nos clubs professionnels ne s’acquittent pas de leurs obligations fiscales et parafiscales. Cela nous paraît trop injuste dans la mesure où des cadres supérieurs qui ont fait des études universitaires et dont l’apport rapporte des milliards à leurs entreprises ou au pays dépassent difficilement 150 000 DA/mois (15 millions de centimes). De plus, tous les travailleurs et retraités sont contrôlés et soumis à cotisation à la source. Dans ces conditions, comment espérer un professionnalisme avec des clubs rentiers et qui n’ont jamais réussi à atteindre l’objectif tracé, à savoir l’autofinancement, lorsqu’on sait un club professionnel moyen fonctionne aujourd’hui avec en moyenne entre 20 et 40 milliards de centimes, voire 80 milliards au Mouloudia d’Alger par saison sans l’esprit pro. Alors que 80% environ proviennent de l’Etat et ses démembrements, alors qu’il n’y a aucune raison de le faire avec les clubs professionnels régis par le droit privé et par conséquent ils deviennent des agents économiques indissociables de la vie socioéconomique. Or, apparemment, le nouveau modèle de croissance adopté en 2016 par le gouvernement qu’il compte mettre en œuvre pour sortir de la crise budgétaire et économique que vit le pays aujourd’hui n’évoque aucune place de l’économie du football pour permettre aux clubs d’évoluer vers un gouvernement d’entreprise plus conforme aux règles généralement admises de la bonne gouvernance économique du pays. Oui, il n’y a qu’à bien regarder les clubs européens comme le Barça, le Real Madrid, Manchester, Liverpool, le Bayern Munich, Chelsea, Arsenal… Ce sont de véritables entreprises et beaucoup d’entre elles sont cotées en Bourse des valeurs. Donc, s’il y a un dossier urgent qui appelle des engagements de la nouvelle équipe fédérale (FAF), élue le 27 mars dernier, c’est bien celui de la relance du professionnalisme qui est resté jusque-là dans la forme et confus dans le modèle dit sport amateur dont les dirigeants de clubs professionnels n’ont pas encore acquis la culture du football professionnel, ils passent toute l’année à gérer les salaires des joueurs et d’un championnat conçu à la charge et aux seuls moyens de l’Etat. Cela aux dépens également des objectifs du professionnalisme qui est une question par laquelle évolue le développement du football au niveau international qui doit inciter à une réflexion de fond dont l’urgence d’un débat sur la professionnalisation des clubs professionnels est très attendue devant conduire à la conclusion d’une stratégie, surtout à mettre en place une transition d’intelligence économique visant à trouver les mécanismes nécessaires pour créer les conditions de l’autonomie et de l’indépendance financière future des clubs. Par ailleurs, l’assiette de cotisation des joueurs des clubs professionnels en Algérie est fixée à 15 fois le SNMG, soit 27 millions de centimes/mois (270 000DA ). A notre avis, il est inconcevable d’évoquer cette question de plafonnement des salaires quand on sait que ces clubs sont régis par le droit des sociétés, ils sont autonomes de leur gestion à travers leurs organes sociaux dont ils détiennent la propriété, où chaque club est libre d’arrêter sa politique salariale, c’est-à-dire qu’on n’a plus le droit d’imposer ou de fixer administrativement quoi que ce soit aux entreprises. Le droit des sociétés leur impose de tenir une comptabilité commerciale dite financière devant servir de base pour les cotisations de sécurité sociale et le calcul d’imposition fiscale, à savoir : les salaires supérieurs à 120 000 DA/mois fixés dans le barème de l’IRG/salaires, sont imposés selon le régime de l’IRG des hauts revenus, sachant que les salaires versés par les clubs professionnels dépassent les 50 millions de centimes/mois, voire 400 millions de centimes/mois pour certains joueurs avec, en plus, des primes de signature sont généreusement proposées aux joueurs. Les cotisations de sécurité sociale (CNAS) sont fixées à 9% à la charge du joueur et 25% à la charge de l’employeur (la SSPA). Pour voir plus clair à ce sujet, l’Etat sera le garant de la régularité de la comptabilité des clubs professionnels et surveillera leur bon fonctionnement, dès lors qu’il continuera à allouer des subventions à ces clubs pour que la comptabilité financière soit encadrée aux normes comptables internationales et de la nécessité de normaliser la gestion financière des SSPA par l’élaboration d’un plan comptable spécifique (sectoriel) qui permet justement de concevoir et de développer des règles et méthodes de contrôle des finances pour lutter contre toutes formes de mauvaise gestion et de malversations, car aucun projet d’investissement, aucune décision d’un club n’est crédible à l’égard des investisseurs ou des actionnaires et des tiers intéressés si la qualité du management, la régularité et la sincérité des comptes sociaux ne sont pas soigneusement établies. Dès lors, quelle transparence avons-nous des SSPA ? Dans pareilles conditions, l’économie du sport est totalement occultée, à savoir peu d’actionnaires potentiels ou d’entreprises actionnaires. Il va sans dire que le dossier du professionnalisme semble être mal géré et enfoncé dans une anarchie inconcevable qui n’a pas fini d’alimenter la chronique sportive nationale et qui pose aujourd’hui un problème crucial : actionnaires de sociétés commerciales ou simples rentiers ? En effet, rien n’a encore changé entre le football amateur et professionnel dans la mesure où le discours sportif et environnemental se résume à «football et fric», sans mener des missions d’intérêt général pour renforcer l’attractivité du sport pour le public et les investisseurs.En d’autres termes : faire de nos clubs sportifs professionnels un outil pour le développement d’une économie locale par le développement des structures sportives dans les SSPA avec l’ouverture du capital social de l’actionnariat populaire aux investisseurs nationaux ou étrangers de venir investir dans nos clubs. C’est là qu’on trouve l’intérêt de la société sportive, du club et du joueur dans un cadre légal et transparent. L’histoire retiendra que nos clubs tout en étant à l’époque sous statut amateur, ont apposé leur supériorité à l’international en remportant plusieurs titres et coupes à l’Algérie et ont marqué de leur empreinte la formation à travers leurs propres écoles et la production de grands joueurs de niveau mondial à l’équipe nationale où l’Algérie s’est qualifiée au Mondial en 1982 et à celui de 1986 et a remporté une fois la coupe d’Afrique, deux médailles d’or et s’était qualifiée plusieurs fois à la phase finale et demi-finales de la CAN, et ce, avec peu de moyens et d’avantages pécuniaires comparativement à aujourd’hui.

Dans l’antichambre du pouvoir en Algérie (partie 4)

La crucifixion du Premier ministre, A. Sellal, par le clan présidentiel et ses philistins, conforte nos précédentes analyses, plusieurs fois répétées, selon lesquelles, cette personnalité haute en couleur, ne représente pas un réel challenger(1) pour les clans du pouvoir qui ont entamé le processus de la succession présidentielle. Il faut chercher l’explication dans la distribution des rentes qu’il s’est permis d’affecter, gavant un clan plus que de mesure, via notamment son ministre de l’Industrie et des Mines A. Bouchouareb et le président du FCE(2). D’une pierre deux coups, A. Sellal étant entarté, il ne reste plus qu’à solder les comptes avec A. Ouyahia(3), via sa fin de fonction au poste de directeur de cabinet à la présidence de République puis de son «redressement» pour fin de bail de secrétaire général du RND, instrument politique unique dont notre pays est le géniteur exclusif ! D’autant qu’il vient, encore une fois, à la conférence de presse clôturant la session du conseil national du RND du 11 juin 2017(4), de faire allégeance à son parrain, en déclarant, toute honte bue : «Cela ne me dérange pas. Je suis heureux et honoré de servir le p de la République», au lieu d’affirmer qu’il sert l’Algérie, comme tout homme politique digne aurait naturellement soutenu. Mais dans le même temps, il donne des signes à l’Union européenne et aux Etats-Unis en tenant un discours raciste et xénophobe en direction des migrants africains(5). Dans les deux cas, il s’installe définitivement dans une posture de second rôle et s’exclut, lui-même, d’une succession présidentielle dont il rêve debout, en se regardant «le matin devant son miroir» ! La désignation d’A. Tebboune(6) au poste de Premier ministre, annoncée depuis plusieurs semaines, dans une de mes précédentes contributions, va permettre, à la fois, de rééquilibrer la distribution des rentes entre les clans du pouvoir mais également de délimiter le rôle de chacun et notamment celui des «nouveaux riches» qui s’investissent en politique, souhaitant ainsi s’affranchir de leurs tuteurs politico-militaires. Pour son premier discours devant les députés, A. Tebboune(7) dresse les frontières en déclarant : «On va séparer entre l’argent et le pouvoir», ce qui représente une menace doublée d’une injonction pour un retour à l’ordre pour chacune des parties. Enfin, il lance surtout l’opération de préparation d’un «terrain économique propice»(8) pour la mise en œuvre du processus de succession présidentielle, en gestation. Instruit par la Présidence, il est contraint au recours et à la promotion des financements «internes non conventionnels», euphémisme trouvé pour mettre en œuvre une politique de financement monétaire, par l’injection massive de dinars(9), sans contreparties réelles. L’institut d’émission fera tourner à fond la planche à billets pour renflouer les banques commerciales via le refinancement généreux de la Banque d’Algérie. Cette fuite en avant,  caresse le rêve caché d’un renversement de la conjoncture sur le marché international de l’énergie (les prix sont actuellement inférieurs à 50 dollars le baril) et un retour à l’abondance budgétaire factice, générée par la rente et non par la production de biens et services(10). Sur le registre politique, les mêmes fausses promesses sont resservies comme «le renforcement de l’Etat de droit, des libertés et de la démocratie, la consolidation de la bonne gouvernance, la promotion de l’identité nationale, la lutte contre la corruption(11) …», contenues dans le discours du Président d’avril 2011. En attendant des temps meilleurs, il est de plus en plus difficile(12) de masquer l’image sanitaire invalidante du Président, ce qui soulève des doutes sur ses capacités à assurer ses fonctions régaliennes(13), tant au niveau national qu’international(14). Le pouvoir a donc puisé dans la boîte à outils de l’ENA et choisi un de ses produits, formatés dans le profil d’un homme-lige, corvéable, interchangeable et fragilisé par son parcours, afin qu’il exécute, à la lettre, toutes les instructions et en même temps qu’il serve de fusible, dans le cas, très probable, de troubles sociaux. En effet, le pouvoir n’hésitera pas une seconde à tout lui faire endosser et à le livrer, pieds et poings liés, à la vindicte populaire, les années 2017 à 2019 se présentant sous de très mauvais augures. Dès lors, l’accélération du processus de passation de pouvoir, entre les clans, devient d’une nécessité vitale pour sa pérennité et d’une exigence prioritaire, pour éviter une rupture de la paix sociale dévastatrice. Nous allons donc assister aux grandes manœuvres de la guerre, après que l’ordre du jour ait été lancé par un clan qui compose le pouvoir réel, obligeant le clan du statu quo à jouer sa dernière carte(15) afin de maintenir en l’état la situation actuelle, du moins, jusqu’à avril 2019. Les arguments de stabilité et de sécurité du pays, développés par le clan présidentiel, ont vécu et ils se sont mêmes retournés contre leurs propres promoteurs, puisque tous les instituts internationaux d’analyses politiques influents et les chancelleries des pays qui pèsent dans l’échiquier algérien, sont unanimes à affirmer que la dilution du pouvoir entre plusieurs clans engendre une situation chaotique porteuse «d’instabilité et d’insécurité dans notre pays et dans la région...». Ce qui signifie, en clair, que ce n’est donc ni la rupture de la paix sociale(16), ni le risque terroriste(17) et encore moins la «main extérieure»(18) qui menacent la stabilité et la sécurité de l’Algérie, mais bien l’absence sanitaire, longue de cinq ans, du président de la République(19) et sa conséquence directe, à savoir son incapacité présumée à prendre des décisions et à assurer ses fonctions régaliennes(20). Le rejet des élections législatives par une large majorité d’électeurs est démontré par la victoire massive de l’abstention, qui, contrairement à la fraude, est plus facile à percevoir, à déceler et à apprécier(21) et se transforme rapidement en un signal politique fort de la société en direction du pouvoir, quel que soit, par ailleurs, le résultat du scrutin que l’on sait préfabriqué. L’entrée en lice des réseaux sociaux va permettre au corps électoral de prendre conscience que l’abstention devient l’arme ultime à laquelle il peut avoir recours, pour montrer et démontrer son rejet du système, sans craindre de représailles, mais tout en indiquant clairement que la patience populaire a des limites supportables, avant la rupture de la paix sociale et donc de l’aventure... Pour le reste et comme planifié préalablement, le FLN et son excroissance le RND ont obtenu la majorité absolue des sièges de ce scrutin, le FLN avec 160 sièges (perdant 60) et le RND 101 sièges (gagnant 33), totalisant 261 sièges des 462 possibles. La mouvance islamiste vient en troisième position, avec entre 70 et 80 sièges. Il est significatif de noter que 39 sièges ont été distribués aux autres clients du pouvoir en guise de récompense(22). Les partis indépendants ont obtenu 14 sièges pour le FFS, 11 pour le PT et 9 pour le RCD. Enfin, les partis tiroir-caisse, comme le Front El Moustakbal, TAJ ou le MPA, sont gratifiés de respectivement 20, 19 et 13 sièges. En fait, le pouvoir a pris bonne note, qu’officiellement 35,3% seulement du corps électoral a voté, avec «falsification des PV et bourrage des urnes», dénoncés par certains partis(23). Il est admis, officieusement, que seuls 10% des électeurs sont allés voter et que le véritable vainqueur est le boycott, ce qui conforte les partis qui ont appelé au boycott, comme Jil Jadid et Talaie El Hourriyet… Il faudra s’en souvenir pour la prochaine étape. Les législatives de 2017 ont donc clairement démontré que l’abstention (24) a constitué officiellement plus de 65% (officieusement le chiffre affolant de 90% est avancé) du corps électoral, soit un potentiel de 15 millions d’électeurs, non structurés et sans parti formel, qui ne demandent qu’à être mobilisés. L’allocation des quotas de députés, pour chaque parti politique, entre dans la stratégie de construction de la nouvelle «majorité parlementaire coalisée», susceptible, le moment venu, de soutenir le candidat du pouvoir, dans la désignation élective présidentielle de 2019. Cette construction ne doit pas permettre à un parti de truster une large majorité de leadership(25) qui pourrait peser sur la prochaine présidentielle, d’une manière ou d’une autre, mais créer un équilibre majoritaire instable, entre le FLN, le RND et les islamistes ablutionnés, plus facile à redresser en cas de besoin. Pourtant, une analyse approfondie nous montre que les élections législatives ont été neutralisées, dès le début du mandat présidentiel, en 1999, du fait de l’utilisation abusive et systématique de l’ordonnance, comme instrument législatif, pour minimiser le pouvoir des deux Chambres, puisque les ordonnances présidentielles sont imposées par le président de la République, en intersession et adoptées, par les deux Chambres parlementaires, en séances plénières… sans débat. Force est de constater que les lois les plus sensibles et les plus controversées (lois de finances et celles complémentaires(26), loi sur les hydrocarbures, loi sur le code des investissements, celui de la famille…) ont été adoptées à travers la procédure de l’ordonnance et entérinées par les deux Chambres. Seules les lois n’ayant pas d’enjeux politiques sont présentées aux pouvoirs législatifs pour débat et adoption, sans que, pour autant, les propositions d’amendement des députés et sénateurs ne soient prises en compte par le gouvernement qui reste le maître du jeu parlementaire, en violation flagrante du principe démocratique de séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Dans le domaine de la gouvernance, c’est la non-gestion(27) qui caractérise les équipes gouvernementales qui se succèdent, ce qui menace les fondements sur lesquels le système redistributif est construit. Cette forme exacerbée de populisme ruine toutes les politiques économiques et sociales, construites pour tenter de sortir de l’économie de rente, qui consiste à dépenser des ressources financières rares qui ne sont pas générées par la production nationale mais essentiellement issues de la rente des hydrocarbures… lorsque le marché international le permet ! Le retournement à la baisse durable du marché des hydrocarbures va donc créer un gap entre la volonté populiste de maintenir le système rentier en l’état et l’impossibilité financière de rétablir les équilibres macrofinanciers. Enfin, la corruption est devenue, en Algérie, une catégorie économique courante qui entre de plain-pied dans le calcul économique et sa logique s’installe dans les mœurs économiques et financières de notre pays, autorisant des concentrations de richesses colossales et une généralisation de sa pratique, à tous les secteurs et à toutes les institutions, phénomène appelé, non sans humour, la «démocratisation de la corruption». La traduction politique(28), de cette situation économique, est l’émergence d’une classe de «nouveaux riches»(29) qui, après avoir accumulé d’énormes richesses, de provenances douteuses, voire mafieuses, prétend s’émanciper de leurs protecteurs civils et militaires et conquérir directement le pouvoir politique(30) ! Les différentes consultations électorales ont montré des transformations sociétales des prétendants à la députation, comme le souligne N. Djabi : «Nous sommes en présence d’un nouveau profil politique qui n’aspire pas à représenter les citoyens... mais d’avoir une immunité, une proximité avec la rente et les centres de décision au niveau central.» Ce nouvel intrus politique (appelé oligarque dans certains pays), dans la «zaouïa républicaine» créée par le clan présidentiel depuis 1999, exige, aujourd’hui, le droit de partager le pouvoir et de participer aux décisions politiques majeures subséquentes, de manière à séculariser sa situation de rentier et de la défendre le plus longtemps possible, pour ne jamais avoir à rendre des comptes, à quiconque, sur l’origine douteuse de sa richesse(31). Ce qui est certain, c’est que le pouvoir actuel ne pourra plus contrôler une autre explosion sociale sauf à prendre le risque d’un nouveau bain de sang, aux conséquences incalculables, qui devra, obligatoirement, passer par l’engagement, une fois de plus, de l’institution militaire(32) ! Il se doit donc de composer avec cette nouvelle donne politique, ce qui retarde la décision de succession, faute d’un consensus. En apparence, la solution semble très simple, puisqu’il s’agit uniquement du «remplacement» du Président elliptique(33), processus technique très usité dans nos mœurs politiques(34), à condition, bien sûr, qu’un clan du pouvoir se sente suffisamment puissant pour prendre l’initiative d’écarter l’autre clan, avec l’«autorisation» du ou des chefs de l’institution militaire(35). Nous nous acheminons donc vers un schéma classique de passation de pouvoir entre clans aux appétits féroces et prêts à utiliser tous les moyens, y compris la violence, pour maintenir intacts leurs privilèges, ceux déjà acquis et ceux futurs. Le successeur caché ne fait très certainement pas partie de la liste des hommes politiques(36) que la presse cite, à satiété (souvent encouragée par les prétendants eux-mêmes et par le pouvoir pour amuser la galerie), question de se faire rappeler au bon souvenir des décideurs, exhibant, toute honte bue, leurs «faits d’armes» dans l’obséquiosité et la servitude, vis-à-vis des différents clans du pouvoir. La traîtrise et la volte-face étant de rigueur dans les mœurs politiques de notre pays, seule l’assurance et la garantie, qu’aucune entreprise d’évaluation de la gestion des vingt dernières années ne sera mise en œuvre, détermineront le choix du successeur. En effet, les clans du pouvoir et le sérail n’ont pas intérêt à ce que l’on ouvre la voie à des poursuites judiciaires(37) tous azimuts, ce qui pourrait remettre en cause les «biens acquis» par tous les saprophytes du pouvoir. Sortir du pouvoir en «bon ordre» et sans y «laisser des plumes»… C’est la quadrature du cercle actuelle pour le clan présidentiel !

Installer la veille stratégique dans la PME

Par Saheb Bachagha Expert-comptable et commissaire aux comptes ; membre de l’Académie des sciences et techniques financières et comptables - Paris.    saheb_bachagha@yahoo.fr Apprécier la probabilité de défaillance, normaliser le diagnostic, installer une méthode structurée de veille stratégique. En dépit des dispositions légales adoptées en vue d’améliorer la prévention des difficultés des entreprises, il se produit encore un très grand nombre de défaillances. La connaissance et 1’analyse de la «problématique de la défaillance» montrent que, dans une certaine proportion, il aurait été possible de la prévoir. Forts de ce constat, nous avons cherché à créer une méthode d’audit susceptible de mettre en évidence cette probabilité en anticipant sur les faits et leurs conséquences. Cette méthode est apparue comme la mieux à même de constituer un moyen réel de prévention en 1’installant dans le système d’information de 1’entreprise. Les constats de base Le contexte économique actuel se caractérise en effet principalement par : - un manque de visibilité économique ; - une croissance faible ; - une culture d’entreprise qui privilégie la liquidité sur la rentabilité, on raisonne en termes de trésorerie et non pas en termes d’exploitation, absence de politique de détermination du coût de revient (absence de comptabilité analytique), absence de notion de capitaux permanents. Les fonds propres ne sont jamais consolidés et peuvent quitter l’entreprise à tout moment. Ajouter à cela le manque de gestion prévisionnelle et l’absence de stratégie de la ressource humaine. Cette culture rend les entreprises hypersensibles aux concurrences perturbantes que la vie ne manque pas de présenter et accroît de ce fait leur probabilité de défaillance. Les méthodes «anciennes» : à la recherche de la comparabilité perdue Face à ce contexte nouveau, les méthodes d’analyse et de prévision financière n’ont guère évolué ; on continue d’enseigner pratiquement les mêmes méthodes d’analyse fondées sur des ratios calculés à partir d’états financiers dont on commence toutefois à reconnaître qu’ils ne sont même pas tous établis selon les mêmes normes et que leur comparabilité dans le temps et dans l’espace n’est pas certaine. Quiconque a tenté de construire un positionnement sectoriel s’est heurté a 1’hétérogénéité des informations d’une entreprise à 1’autre, la notion de «pureté» du chiffre d’affaires est inexistante en comptabilité ; ainsi, pour prendre un exemple simple dans le secteur des cosmétiques, comment comparer les états financiers d’une entreprise qui distribue des produits de luxe par la voie de la diffusion sélective de celle qui vend en grande surface ? Pis, ces mêmes entreprises peuvent distribuer dans certains pays selon certaines voies et selon d’autres canaux dans d’autres régions. Cela ne gêne apparemment personne de comparer du chiffre d’affaires à coefficient 4 et du chiffre d’affaires à coefficient 1. Comment comparer cette entreprise, qui fabrique et vend, et cette autre entreprise qui, elle, sous-traite sa fabrication et vend. Les codes d’activité principale de ces deux entreprises sont cependant les mêmes. Face à la rigidité nouvelle des flux économiques, une entreprise peut être amenée à différencier fortement — et cela dans un laps de temps très bref — ses méthodes de distribution, ses marges... Les états financiers permettent difficilement de réaliser une cornparaison dans le temps ou dans 1’espace. Une information tardive On enseignait vingt ans auparavant les techniques de planification à long terme, Aujourd’hui, la visibilité des entreprises est de quelques mois et ces méthodes font sourire. Le conducteur d’un train à grande vitesse n’a pas le temps de voir. Toutes les informations qui lui permettent de piloter — en cybernétique, on dirait «gouverner» — proviennent de sources externes, ces informations sont également anticipantes. Le conducteur n’opère, ne prend de décision qu’en fonction de ces informations. L’information comptable n’a aucun caractère anticipant ; elle est issue d’un système au gouvernement duquel elle prétendrait s’appliquer, ce qui est paradoxal, elle est non comparable et elle est tardive : c’est l’anticybernétique. On ne demande pas au pilote d’un TGV de conduire les yeux rivés dans un rétroviseur. Les inévitables statistiques La nature même des informations issues de la comptabilité les rend donc impropres à toute anticipation. On en est donc, la plupart du temps, réduits à procéder par extrapolation de ten-dances, technique statistique reposant sur un postulat qui n’a jamais été démontré : la continuité de son exploitation. Ce postulat ne sera jamais démontrable car on voit, alors que les tendances apparaissaient mauvaises, des entreprises qui continuent de vivre et se redressent en raison de mesures correctives appropriées prises à temps, et d’autres au contraire qui semblaient florissantes et qui s’effondrent brutalement : une catastrophe imprévisible s’est produite. Prendre le changement en considération Or, une catastrophe n’est pas autre chose que la manifestation d’un changement rapide et imprévu. Le changement existe ; il peut revêtir des aspects divers et surtout des allures diverses : changement lent qu’on peut traduire par une évolution linéaire, changement plus rapide, illustré par une fonction exponentielle, changement plus brutal, qu’on peut imager par des modifications par paliers, et 1’idée d’une discontinuité, et même changement catastrophique : la discontinuité est importante et rapide. Or, la «continuité de l’exploitation» consiste justement et a contrario à considérer qu’aucun changement ne doit intervenir, ce qui est bien évidemment faux. De là à considérer toute extrapolation comme hasardeuse... Bien sûr, il existe des méthodes de prédiction et de prévision intelligentes qui reposent sur une connaissance des facteurs de survie — ou de réussite — et sur leur surveillance ; mais quelle PME peut, dans un pays ou l’information macro-économique prospective publique est quasi inexistante, s’offrir un observatoire économique ? Les méthodes qui reposent sur une analyse financière menée sur la base d’états financiers sont donc vouées à 1’échec. Jusqu’a présent, les techniques de prévision ignoraient cette approche, posant comme principe acquis la continuité de 1’exploitation, sans voir que la défaillance d’entreprise repose en grande partie sur une discontinuité ou, le plus souvent, sur la conjonction de plusieurs discontinuités. Cette approche a été aggravée pendant de nombreuses années par la croyance — fausse — selon laquelle les comportements du futur sont la prolongation de ceux du passé. Ainsi, ont été partiellement développées sur ce postulat les fonctions scores, qui, on le sait, et également parce qu’elles s’appuient en grande partie sur des données comptables, ne rendent pas compte de la complexité et de la soudaineté du phénomène de défaillance. L’imprévisible est imprévisible, mais peut-être n’est-il pas impossible de prévoir des changements dans l’allure du changement ; il existe une probabilité pour qu’un phénomène particulier dont 1’évolution semble à première vue de type linéaire voit son évolution devenir exponentielle ou mutative. Quelle est cette probabilité ? Comment la calculer ? Quel est son facteur déclenchant ? La méthode proposée ici tente d’intégrer ces considérations. La méthode Les objectifs à atteindre L’objectif principal à atteindre sera d’être en mesure de formuler une opinion sur la probabilité de défaillance d’une entreprise. Parallèlement, 1’opinion formulée sera normalisée, c’est-à-dire que plusieurs interlocuteurs ayant à communiquer entre eux à propos de la situation d’une entreprise disposeront d’une information structurée et normalisée. Enfin, la méthode peut déboucher sur 1’installation dans le système d’information de 1’entreprise de moyens d’information constitutifs d’une veille stratégique. La méthode ne cherche pas à évaluer 1’entreprise. La méthode est indépendante de l’activité exercée : le même cadre structurel peut servir quelle que soit 1’activité exercée. La méthode est indépendante des indicateurs retenus : le même cadre structurel peut servir quels que soient les indicateurs retenus. Grâce à cette indépendance, la méthode accepte que les indicateurs retenus soient spécialisés selon 1’activité ou le métier de 1’entreprise. Cette spécialisation peut être plus ou moins fine et adaptée au cas rencontré. Le choix des indicateurs sera donc opéré librement lors d’un dialogue avec les dirigeants et 1’encadrement de 1’entreprise, pourvu qu’il s’agisse d’indicateurs susceptibles de traduire une rupture dans une relation considérée comme vitale pour 1’entreprise. Le nombre et la nature des indicateurs de détail sont donc indifférents, pourvu que 1’ensemble de ces indicateurs permette à 1’auditeur de se forger une opinion sur le degré de vulnérabilité du domaine auquel ils se rapportent. Les domaines d’audit Les investigations portent sur sept domaines immuables, et ce, quelle que soit 1’activité exercée. Le diagnostic formulé présentera donc toujours les résultats selon cette approche, répondant au souci de normalisation. Ces sept domaines sont choisis pour leur faculté à exprimer une éventuelle vulnérabilité de 1’entreprise : 1 - marché 2 - concurrence 3 - produits 4 - technologie 5 - ressources humaines 6 - système d’information 7 - système financier Pour chacun de ces domaines, 1’audit déterminera s’il existe une probabilité de dysfonctionnement majeur. L’appréciation que 1’auditeur porte sur la probabilité de défaillance liée à un domaine est fonction de celle qu’il aura portée auparavant sur les indicateurs de détail retenus pour apprécier ce domaine. L’appréciation globale que 1’auditeur porte sur la probabilité de défaillance liée à 1’évolution d’un domaine appréciée à douze mois d’intervalle peut traduire une amélioration ou une dégradation. Cette méthode représente la synthèse de travaux de recherche réalisés par un groupe de travail multidisciplinaire comprenant des économistes, des assureurs, des juristes et un expert-comptable afin de créer une nouvelle méthode d’audit susceptible de permettre la prédiction de probabilité de défaillance des entreprises. Initialement, la démarche se voulait donc ponctuelle, mais rapidement des demandes d’installation permanente dans les outils de conduite et de stratégie d’entreprise sont apparues. La méthode très artisanale au départ s’est donc adaptée de façon à fournir des diagnostics périodiques dans de bonnes conditions de délai et de coût.  

Nouvelle approche de la Banque d’Algérie

Par Farouk Nemouchi Maître de conférences, Ecole supérieure de comptabilité et de finance, Constantine La Banque d’Algérie a adopté un règlement relatif au marché interbancaire des changes et aux instruments de couverture du risque de change. Attendues depuis longtemps, les nouvelles dispositions donnent la possibilité aux entreprises et aux banques de faire face aux fluctuations du dinar vis-à-vis des devises étrangères. Ce règlement est d’une extrême importance car il constitue une innovation financière majeure qui consacre l’insertion active des établissements financiers algériens dans la finance internationale et appelle par conséquent à de nouvelles pratiques bancaires. C’est une étape importante dans la création d’un véritable marché des changes et une avancée vers la libéralisation du système financier algérien. Pour les entreprises, l’introduction de ces nouveaux mécanismes de marché sont susceptibles d’améliorer le climat des affaires et accroître la compétitivité économique. L’objet de cette contribution est d’apporter un éclairage sur ces nouvelles mesures pour les rendre plus compréhensibles auprès des opérateurs économiques, même si la tâche n’est pas aisée en raison de la complexité technique du sujet. La politique de change est un axe fondamental de la politique économique dans un pays, car elle concourt à la réalisation de la stabilité des prix intérieurs et du taux de change de la monnaie nationale vis-à-vis des monnaies étrangères. L’une des missions essentielles de La Banque d’Algérie inscrite dans l’ordonnance relative à la monnaie et au crédit (Art 35) est la création et le maintien dans les domaines de la monnaie, du crédit et des changes, les conditions les plus favorables à un développement rapide de l’économie, tout en veillant à la stabilité interne et externe de la monnaie. Les variations de taux de change dans le temps sont déterminées par le système monétaire choisi par chaque pays. Selon la classification du FMI, il existe 8 régimes de change mais il est possible de les classer en trois grandes catégories : les régimes de change fixe, les régimes flottants ou variables et les régimes intermédiaires. Dans un régime de change fixe, le taux de change de la monnaie d’un pays est défini par une valeur fixe vis-à-vis des monnaies étrangères. L’avantage majeur de ce système est qu’il élimine toute exposition au risque de change et offre par conséquent une plus grande visibilité économique. Lorsqu’un déséquilibre se produit sur le marché de change pouvant entraîner une baisse du cours du dinar, la Banque centrale intervient pour garantir la parité de change en utilisant ses réserves de change. Si la baisse s’installe dans la durée, il existe un risque de diminution drastique des réserves de change et dans ce cas, le gouvernement modifie la parité de la monnaie nationale vis-vis des devises en recourant à la dévaluation. En prenant la décision de dévaluer, le gouvernement engage directement sa responsabilité et prend le risque de s’exposer au mécontentement populaire. L’Algérie a connu un régime de change quasiment fixe jusqu’à la fin de la décennie 80’ dans la mesure où la valeur externe de la monnaie nationale était déterminée sur la base d’un panier comprenant les monnaies de ses principaux partenaires commerciaux. Le système de taux de change fixe déterminé indépendamment des fondamentaux de l’économie nationale est à l’origine d’une surévaluation de la monnaie nationale qui a contribué à la formation du marché informel des devises. La crise intervenue à partir de 1986 a entraîné son abandon au profit d’un système de change plus flexible. Dans ce type de régime, le taux de change varie en fonction de l’offre et de la demande. Lorsqu’un déséquilibre est constaté, la Banque centrale n’est pas astreinte de soutenir ce taux en utilisant ses avoirs en devises. C’est le marché qui détermine le taux de change du dinar et de ce fait il peut varier à tout moment. En cas de baisse, on parle de dépréciation et son augmentation exprime une appréciation. L’avantage d’un tel système réside dans la préservation des réserves de change dans la mesure où la Banque centrale confie au marché le soin d’opérer les ajustements nécessaires. Son inconvénient est l’exposition au risque de change qui représente une source d’incertitude pour les agents économiques. L’Algérie a opté pour un régime de change intermédiaire, ni fixe ni flottement pur. C’est un système de flottement dirigé sans annonce préalable de la trajectoire du taux de change. Cela signifie que la Banque d’Algérie laisse le marché jouer un rôle limité et peut intervenir en usant d’un pouvoir discrétionnaire pour orienter la valeur externe du dinar soit dans le sens d’une appréciation, soit dans le sens d’une dépréciation en fonction des objectifs de la politique monétaire et de l’évolution de la conjoncture économique. Les ajustements de la valeur externe de la monnaie nationale ne relèvent plus de la responsabilité directe du gouvernement et sont confiés à l’autorité monétaire. Depuis l’entrée en vigueur du nouveau système de change en 1995, les entreprises algériennes sont confrontées à un risque de change de transaction qui se manifeste lors des échanges commerciaux faisant intervenir des règlements ou des encaissements en devises. Si le jour de règlement de la transaction le dinar s’apprécie, le montant payé effectivement par l’importateur diminue alors que la somme encaissée par l’exportateur augmente. En cas de dépréciation, c’est l’inverse qui se produit. La cascade de dévaluations et de dépréciations intervenue depuis la fin des années 80’ a entraîné la faillite de nombreuses entreprises. Face à ces incertitudes, il est devenu urgent de permettre aux entités économiques et financières de gérer l’impact des fluctuations du dinar. Le traitement du risque de change est un processus qui comprend quatre phases : identification ; mesure ; gestion ; prévision. En considérant uniquement la phase gestion, les nouvelles dispositions de la Banque centrale donnent l’opportunité aux opérateurs économiques, exportateurs et importateurs, de faire appel à des techniques de couverture et d’avoir par conséquent une plus grande visibilité et une meilleure réactivité. Elles ont la possibilité de mettre en œuvre 3 familles de techniques de couverture : les techniques internes qui relèvent des choix propres à l’entreprise (monnaie de facturation, termaillage, compensation, etc.) et les techniques externes qui font intervenir des organismes d’assurance et le système bancaire. Il appartient aux responsables financiers de définir une stratégie de gestion de change et déterminer les techniques de protection les plus appropriées. Cette contribution aborde uniquement les techniques externes auxquelles fait référence le règlement de la banque d’Algérie et dont la mise en œuvre passe par le canal bancaire. Les principaux instruments de couverture proposés par la Banque d’Algérie sont : - La couverture sur les marchés des changes au comptant ou marché spot : l’importateur désireux de se prémunir contre les variations de change conclut un contrat avec son banquier en achetant les devises correspondant au montant du règlement qui doit intervenir à une date ultérieure. Le cours retenu est celui affiché le jour de la conclusion du contrat. La banque est tenue de livrer à l’importateur les devises dans un délai maximum de 48 heures en date de valeur. En attendant la date prévue pour le règlement, cette somme peut faire l’objet d’un placement rémunéré selon les conditions de la banque. Il en est de même pour l’exportateur qui peut annuler son exposition au risque de change en fixant de façon définitive le montant de sa créance en devises en cédant à la banque dès aujourd’hui le montant de sa future recette. Le marché de change au comptant offre l’avantage de neutraliser les variations de cours, quelles que soient leur évolution ultérieure. Cependant, le recours à ce type d’opération rend caduc le crédit consenti par le fournisseur et entraîne une immobilisation de trésorerie de l’entreprise qui peut gêner le financement de l’activité d’exploitation. Cela est vrai également pour l’exportateur qui se prive de moyens de trésorerie jusqu’à la date d’encaissement. La couverture sur les marchés des changes à terme (forward) L’objectif principal de cette technique largement répandue dans de nombreux pays demeure la couverture des transactions commerciales contre le risque de change. Sur le marché à terme, les engagements d’achat et de vente de devises s’effectuent à un cours (taux de change à terme) déterminé dès la conclusion d’un contrat ferme et définitif et les devises achetées (importateur) ou vendues (exportateurs) et leurs contreparties en dinars sont livrables à l’échéance. A la différence du marché au comptant, la couverture sur le marché à terme n’entraîne aucune immobilisation de trésorerie puisque la remise de dinars contre devises s’effectue à l’échéance et assure ainsi le bénéfice du crédit fournisseur. Le taux de change à terme étant préalablement fixé, les entreprises sont en mesure de déterminer à l’avance les prix des produits.   Les marchés d’options de devises Une option de change représente le droit mais non une obligation d’acheter (option call) ou le droit de vendre (option put) contre dinar un montant défini de devises dans le futur à un prix fixé dès l’origine appelé prix d’exercice. L’option est dite «européenne» car elle ne peut être exercée qu’à l’échéance alors que celle dite américaine peut s’exercer à tout moment durant sa période d’existence. L’avantage d’une option devise sur une couverture par une opération de change à terme garantit à son acheteur ou son vendeur un cours établi au début de l’échéance tout en pouvant profiter de l’évolution future des cours. Si à la fin de la période d’existence de l’option le cours du jour du dinar contre une devise donnée est plus favorable, l’importateur ou l’exportateur abandonne l’option et achète ou vend les devises au cours du jour. Dans le cas contraire, il demande l’exécution de l’option. L’achat d’une option donne lieu au paiement d’une prime payée à l’avance même dans le cas où elle n’est pas exécutée et le vendeur s’engage à satisfaire l’acheteur au cas où il exerce son droit. La valeur de la prime est exprimée en pourcentage du prix d’exercice. En autorisant l’usage de la couverture sur les différents marchés de change, la Banque d’Algérie permet aux banques de détenir des ressources en devises et de constituer des positions de change (art. 9). Elles sont amenées à effectuer des prêts et des emprunts sur les marchés de devises et le marché monétaire soit pour fixer les cours à terme à leurs clients ou réaliser des gains à travers des opérations d’arbitrage tel que l’arbitrage sous taux d’intérêt couvert. Ces pratiques représentent des innovations financières qui vont sensiblement modifier l’activité des banques, notamment à l’international. Elles vont devoir créer des salles de marché et former le personnel chargé de leur animation dans des métiers jusque-là inconnus en Algérie. C’est le cas notamment du métier de trader qui exige des compétences de haut niveau. Les responsables financiers et les gestionnaires de trésorerie des entreprises sont appelés à maîtriser les techniques de la gestion financière internationale afin qu’elles puissent mettre en place une politique de gestion du risque de change et communiquer efficacement avec le banquier. Pour assurer le succès de cette importante réforme, il appartient au préalable à la Banque d’Algérie de médiatiser sa portée et son contenu en menant un travail de sensibilisation et d’explication en direction des banques mais aussi des entreprises. Il faut espérer que les modalités d’application de ce règlement soient précisées dans des délais raisonnables, car les entreprises nationales et l’économie du pays ont longtemps souffert des mouvements erratiques et imprévisibles de la valeur du dinar vis-à-vis des monnaies étrangères.  

Réponse de Noureddine Boukrouh au général-major Ghediri Ali

Mon général, J’ai lu avec un plaisir quelque peu gâté par une pointe de regret votre réponse à mon interpellation des responsables actuels et passés de l’ANP après les événements choquants qui nous ont été donnés à vivre le mois dernier. Je n’aurais rien ajouté à ce que vous avez si bellement écrit, vous aussi, s’il n’y avait ces compléments à vous proposer pour la justesse de votre idée sur ma démarche. Cette pointe de regret est apparue en moi dès les premières lignes en découvrant qu’il y avait erreur sur la personne. Vous avez en effet construit votre texte sur un malentendu. En affirmant «de ceux-là, les ‘‘ex-ceci et cela’’, j’en fais partie et je vous réponds en tant que tel», vous vous êtes placé parmi la poignée d’ex-hauts responsables alors que vous n’en faisiez notoirement pas partie. Rassurez-vous, vous êtes innocent. Estimez-vous heureux, votre honneur est sauf et personne ne vous demandera de comptes. Je n’ai pas visé les retraités de l’ANP, quel que fut leur grade, mais les anciens hauts responsables de l’ANP qui ont ramené l’actuel Président qui ne veut plus partir quoi qu’il arrive au pays. Vous avez écrit : «J’ai estimé qu’il fallait répondre sur certains points qui me concernent es-qualité» sans nous révéler cette qualité ni répondre en fait à ces points. Quelques lignes plus loin, pourtant, vous vous ravisez en notant : «Quant à l’ANP, j’aurais aimé ne pas en parler. Elle a ses tuteurs…», reconnaissant que vous n’avez pas été un de ces «tuteurs». Mais là où vous glissez sans vous en rendre compte dans… comment dirais-je… une forme de… disons «déformation des faits», c’est lorsque vous enchaînez insidieusement : «Elle a ses tuteurs que vous semblez avoir pris grand soin (à) ménager, préférant vous attaquer aux ‘‘ex-»… Il vous suffisait de simplement lire le texte pour constater que c’est le contraire que j’ai fait. J’ai nominativement cité le vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’ANP, pour lui reprocher le manque de pertinence qui a caractérisé ses dernières déclarations. Y a-t-il plus élevé que lui dans l’Armée, général ? Le président de la République ? Il en a pris pour plus que son grade dans cet écrit et d’autres. Voici les passages en question qui vous ont, je ne sais comment, échappé : «Il importe en effet de préciser que lorsqu’on évoque cette institution, c’est son haut-commandement qu’on vise et non l’ensemble des forces terrestres, aériennes et maritimes avec leurs effectifs, leur encadrement, leurs équipements et les services de sécurité qui en dépendent… On ne peut pas dire qu’elle soit muette car elle s’exprime régulièrement, surtout quand il s’agit de rappeler, comme vient de le faire le général Gaïd Salah à Constantine, qu’elle est une ‘‘armée républicaine’’. Faut-il encore que nous nous entendions sur le sens de cette expression, général, car ‘‘ hna yekhtalfou-l-oulama’’»... Dans la réalité, l’Armée algérienne est devenue sous la chefferie du général Gaïd Salah l’Armée du Président, lequel président et ministre de la Défense nationale a changé la Constitution plusieurs fois durant ses quatre mandats pour en faire un habit sur-mesure, un justaucorps qui lui colle à la peau comme l’habit porté par certains artistes ou sportifs. Quel sens peuvent revêtir des déclarations d’allégeance à la République quand cette allégeance ne va pas au «peuple souverain» mais à un homme invisible, inaudible et notoirement dépourvu de ses moyens physiques et intellectuels ? Quand le haut-commandement de l’Armée, à la suite d’un enchaînement de décisions et de restructurations, est devenu le bras armé et ponctuellement menaçant d’un régime moribond, d’un pays sans gouvernance et d’un Etat qui n’est plus Gérant ou Garant, mais tout simplement Errant ? Le chef d’état-major de l’ANP affirmait récemment avec une autosatisfaction qui m’a rappelé Saddam Hussein que notre Armée comptait parmi les plus puissantes au monde. Là ausssi «yekhtalfou-l-oulama», général ! Car le savoir universel enseigne et l’expérience des dernières guerres montre qu’une armée qui n’est pas adossée à une économie et des technologies indépendantes et performantes, qui ne produit pas les matériels requis par la guerre moderne mais les achète, qui ne possède pas une industrie capable de produire de l’armement conventionnel et stratégique, est une armée juste bonne à réprimer le petit peuple pour qu’il plie devant le despotisme d’un tyranneau de douar ou d’une smala…». Il apparaît donc clairement que c’est à tort que vous avez écrit à mon sujet : «Il est plus aisé de tirer à boulets rouges sur des ‘‘ex-’’ que sur les maîtres du moment. Où est l’honneur et où est le courage dont vous avez pourtant dénoncé l’absence chez les ‘‘ex’’ ?» Il vous a inexplicablement échappé, une fois encore, que dans le même article j’ai évoqué le procès que m’a intenté le ministère de la Défense nationale en 1991. Ne s’agissait-il pas des «maîtres du moment» ? Vous en connaissez beaucoup qui ont «osé» à ce point par écrit, pas de bouche à oreille ? Montrez-les. Vous-même, vous vous y êtes essayé ? Vous voulez d’autres preuves, liées à un autre contexte ? Elles sont, notamment, dans cet article que j’ai publié dans Le Soir d’Algérie du 10 juin 2015 sous le titre de, ô coïncidence ! «Ne serions-nous plus que des lâches ?» «Si Gaïd Salah n’avait été qu’un maréchal-ferrant veillant au bon état des sabots des mulets de son douar, personne ne se serait intéressé au message d’allégeance qu’il vient d’envoyer à Amar Saadani qui est le dernier ‘‘bounadem’’ en Algérie à mériter d’être placé à la tête d’un FLN même avili et traîné dans la boue par des décennies de servilité, car ce sigle reste quand même celui sous lequel sont tombés un million et demi de chouhada. Mais il se trouve que Gaïd Salah est général de corps d’armée, chef d’état-major de l’ANP et vice-ministre de la Défense nationale, et qu’à ce triple titre il n’avait pas le droit d’adresser ce message au chef imposé du FLN ou de tout autre parti. Le droit n’étant pas de son côté, il ne reste que le mépris du droit pour expliquer cet acte sans pareil depuis 1989, année où l’armée s’est retirée officiellement de la vie partisane. Auprès de qui peut-on se plaindre de cet attentat contre la morale publique, le droit, la démocratie et l’intérêt du pays ? Auprès de Dieu ? Il faudra attendre la fin du monde pour connaître sa décision. Auprès de l’Armée ? C’est lui l’Armée et elle est très disciplinée, assure-t-il. Auprès du ‘‘premier magistrat du pays’’ ? Il est depuis le viol de la Constitution en 2008 le maître d’œuvre de tous les complots contre la morale publique, le droit, la démocratie et l’intérêt du pays, sans dire que le général en question est son adjoint préposé à la répression. S’il n’y a rien à attendre de Dieu dans l’immédiat, si l’Armée reste muette devant les atteintes à la morale publique, au droit, à la démocratie et à l’intérêt du pays, si le ‘‘premier magistrat’’ n’est pas un recours mais la source de tous les problèmes, il reste l’ultime solution qui est nous-mêmes, le peuple qui, selon les termes mêmes de la Constitution en vigueur, est le détenteur de la souveraineté nationale et du droit constituant…». Cela vous suffit-il comme preuves de courage, mon général ? Car je peux remonter à l’affaire Betchine en 1998 qui m’a valu d’être embarqué par la police et interrogé pendant deux jours au commissariat central. Vous étiez alors bien placé pour savoir qu’il était au faîte de sa puissance et l’histoire m’a consacré, à mon corps défendant d’ailleurs, comme son «tombeur»… avec de simples articles de presse ! Je peux remonter aussi aux années 1980 où j’écrivais déjà dans «Le socialisme de la mamelle» paru dans Algérie-Actualité du 10 octobre 1985 : «Jusqu’à une date récente, pourquoi le cacher, on ne parlait pas à l’étranger de l’‘‘Algérie du FLN’’ mais de l’‘‘Algérie des colonels’’. C’était sûrement une manière de piquer les Algériens, de les assimiler à ces nombreux pays africains prisonniers de la fatalité du coup d’Etat. Mais c’était aussi parce que le Parti du FLN n’apparaissait concrètement que comme un cadre théorique, une ombre fantomatique, une sorte de ‘‘ministère de la parole’’ aux missions irréelles qu’on sollicitait pour orchestrer une campagne de reboisement ou expédier une élection communale». Vous avez également écrit dans votre volonté de me réduire à un couard ou à un opportuniste : «Nous sommes tous responsables devant l’histoire d’avoir accepté, car qui ne dit (rien) consent...». Non mon général, moi je n’ai pas accepté et j’ai dit, ou plutôt écrit, NON ! Depuis 1971, et mes écrits des années 70’, 80’ et 90’ sont pour la plupart sur ma page Facebook. Ils vous étonneront ! En attendant, voici un petit «ârboun» juste après avoir fait état du témoignage de quelqu’un qui était le porte-parole officieux du pouvoir, j’ai nommé feu Noureddine Naït Mazi, directeur général du journal gouvernemental El Moudjahid. En octobre 1979 a paru dans son journal un article de moi intitulé «Le génie des peuples» qui avait produit l’effet d’un missile nord-coréen survolant le Japon. J’y avais notamment mis cette «alerte» d’Ibn Khaldoun : «Tout dépend du gouvernement. Quand celui-ci évite l’injustice, la partialité, la faiblesse et la corruption, et qu’il est décidé à marcher droit, sans écart, alors son marché ne traite que l’or pur et l’argent fin. Mais que l’Etat se laisse mener par l’intérêt personnel et les rivalités, par les marchands de tyrannie et de déloyauté, et voilà que la fausse monnaie seule a cours sur la place». Le surlendemain, il faisait paraître une réponse sur instruction des pouvoirs publics où il disait : «Je voudrais me garder de porter sur les propos de M. Boukrouh un jugement manichéen qu’il ne mérite pas du reste : beaucoup de points soulevés par son auteur, beaucoup de thèses qu’il avance sont fort exacts, mais dans la mesure aussi où l’on se défend d’en tirer des généralisations qui risquent d’être abusives… Et c’est précisément en ce sens que l’article de M. Boukrouh, malgré toutes ses qualités de franchise, de réflexion sérieuse, de refus de toute démagogie, malgré le fait que — je le répète — j’en approuve bien des termes, a provoqué en mon esprit une impression d’incomplet, d’unilatéral, c’est-à-dire d’inexact, pour ne pas utiliser le mot de tendancieux…». Dix ans plus tard, le 18 mai 1989 exactement, une nouvelle passe d’armes publique m’opposait au même homme mais cette fois les rôles étaient inversés. En effet, M. Naït Mazi avait publié dans son journal une «opinion» signée de lui, et moi je m’en étais tout bonnement pris à cette opinion. Malgré tout, il eut l’élégance de publier mon point de vue, se contentant de l’accompagner d’une réplique commençant ainsi : «Et voilà que je retrouve M. Noureddine Boukrouh ! Nous avions déjà eu l’occasion, il y a tout juste dix ans, en octobre 1979,            d’échanger publiquement des avis différents à propos du «génie du peuple algérien». Une décennie plus tard, il n’a pas changé et professe — quoique avec beaucoup plus de virulence — les mêmes idées. J’aurais bien mauvaise grâce à lui en tenir rigueur. Ce serait plutôt le contraire, car j’ai moi-même une sainte horreur des «retournements de veste», de l’hypocrisie et des masques ! Avec lui, les choses sont claires et l’on sait parfaitement à quoi s’en tenir…». Voici quelques autres «preuves» qui, je l’espère, vous édifieront mieux sur mon compte que la rumeur et les approximations : a) Dans El Moudjahid du 15 avril 1981, j’ai publié «L’Algérien et le sens du monde» où je dénonçais le despotisme en ces termes : «L’euphorie des premières années de l’indépendance passée, et en butte à une réalité d’année en année plus difficile, les peuples de l’hémisphère Sud supportent de moins en moins le ‘‘droit divin de mal gouverner’’ de leurs dirigeants, ayant fini par comprendre la vanité des personnes, et par contrecoup la nécessité d’institutions ‘‘capables de survivre aux événements et aux hommes’’. Echaudés par l’expérience du culte de la personnalité, de l’homme providentiel ou de la présidence à vie, ayant appris à leur détriment qu’un chef d’Etat pouvait ne se trouver être qu’un dément ou un sinistre bandit, persuadés enfin que ‘‘là où un homme est beaucoup, le peuple est peu de chose’’, ils abattent qui son Shah, qui son Somoza, qui son Bokassa». Ça ne vous rappelle pas quelque chose dans le présent, général ? Ça remonte pourtant à 36 ans ! b) Dans Algérie-Actualité du 4 octobre 1984, j’ai publié «Notre triangle des Bermudes» où j’écrivais : «Il faut craindre le jour où il n’y aura plus rien à dire, où aucune épithète ne conviendra pour traduire les formes de scepticisme ou de désespoir ressenti, où personne ne pourra plus rien reprocher à personne, où la force de l’inertie aura eu raison de la dernière énergie… Notre pays est passé par une période de ‘‘delirium tremens’’ dont nos représentations mentales sont sorties profondément affectées. Nous en gardons encore des séquelles. Durant cette période, nous nous sommes imaginés devenus la Prusse de la Méditerranée. Nous avons pensé que la prospérité définitive n’était qu’à quelques barils de pétrole, juste à la sortie du deuxième plan quinquennal. Nous avons compris la notion d’indépendance nationale comme autant d’indépendances qu’il y avait d’individus. On s’est gonflé la gandoura, on s’est monté le bourrichon, à tel point que nous avons basculé dans la mégalomanie. C’est ainsi que nous nous sommes inconsciemment (?) corrompus. Entre l’épicurisme de quelques hauts responsables et le freudisme de beaucoup de dirigés, un modus vivendi s’est de lui-même établi, selon lequel la richesse nationale était à partager en fonction de modes d’appropriation particuliers à chaque catégorie. C’était presque de la rapine concertée. Le choix du coupable n’est pas à faire entre le ‘‘système’’ et les hommes, si tant est que l’on puisse séparer le premier des derniers et l’habit du moine… L’influence des hommes a pesé d’un poids trop lourd sur les affaires de la nation à toutes les échelles. La plus grande faute que l’on ait commise dans ce pays a été de méconnaître dans la pratique un postulat fondamental dans la vie des nations : les principes sont plus sacrés que la vie d’un homme ou d’un groupe d’hommes. Si la prééminence qui doit en toutes circonstances revenir aux principes, aux valeurs, aux idées, aux lois, est dévolue à la seule personne des hommes, rien ne pourra empêcher que tout le ‘‘système’’ soit grevé de leur marque propre et, partant, de leurs erreurs… Ce sont les édifices bâtis sur de telles confusions qui sont les plus prompts à s’écrouler. Ce sont les nations qui confient leurs destinées aux principes et aux lois qui perdurent…». c) Le 1er novembre 1984, l’Algérie célébrait dans un faste dont vous vous souvenez peut-être, mon général, le trentième anniversaire du déclenchement de la Révolution de novembre. Ce jour-là paraissait aussi un article de moi intitulé «Peuple et Histoire» dans Algérie-Actualité où, tempérant quelque peu l’enthousiasme qui s’était emparé de nous, je vous donnais rendez-vous, à vous et aux Algériens en… 2014 ! J’écrivais en effet : «Que sera l’Algérie dans trente ans, en l’an 2014 du troisième millénaire ? Nul ne saurait répondre à pareille question, certes, mais quand on connaît les règles d’airain et les théorèmes de la vie active dans l’Histoire, on peut se hasarder quelque peu et se prononcer au moins sur l’essentiel… Puissions-nous mériter du noble sacrifice de nos chouhada et de nos moudjahidine, et figurer en ces temps-là parmi ceux qui ne seront pas les damnés de la terre ou les déshérités de l’espace intergalactique». La divine surprise est sous vos yeux, général, le 4e mandat et ses conséquences… d) Dans «L’obligation des vivants», un article du 6 décembre 1984 dans Algérie-Actualité, je revenais sur le sujet du despotisme : «Que de millions de vies humaines ont été sacrifiées sur l’autel de l’erreur par des dirigeants qui, se trompant sur l’art de gouverner ou de conduire les révolutions sociales, ont ‘‘polpotisé’’» leurs peuples à coups de sabre. L’ère des ‘‘Zaïms’’, des ‘‘Guides’’ et des ‘‘Petits pères de la nation’’, n’est malheureusement pas close sur cette terre où l’on voit encore se lever des hommes leurrés se préparant à fourvoyer leur peuple dans des aventures comme celles qu’ont connues les peuples d’Egypte, de Guinée, ou du Chili». Général, vous vous êtes trompé sur moi et j’espère que vous allez vous corriger. Non pas pour moi, je suis habitué, mais pour mieux documenter les réponses que vous pourriez encore vouloir m’adresser à l’avenir. J’ai donné l’exemple comme le recommandait Camus, sauf qu’il n’y avait personne pour me comprendre dans mon pays et encore moins pour prendre exemple sur moi. Même pas aujourd’hui… Je n’ai pas été au bout du passage que vous avez commencé par «Nous sommes tous responsables devant l’histoire…» car j’avais hâte de vous démontrer que là aussi vous commettiez une erreur sur la personne, mais cette fois sur moi. Vous reconnaissez avoir «accepté» et cela vous honore, mais ne m’incluez pas dans votre «tous», s’il vous plaît, je n’y ai pas ma place. Vous avez un sérieux problème avec les généralisations, général. Vous vous placez là où personne ne vous met, et placez les autres là où ils ne sont pas… Je continue maintenant la citation : «…responsables devant l’histoire d’avoir accepté l’accaparement de notre identité nationale par une minorité, de notre religion par une bande d’illuminés enragés, de notre histoire par une génération…». Voulez-vous que je vous montre les centaines de fois où j’ai écrit et parlé de ce que j’ai appelé les «açabiyate»  que j’ai définies justement comme étant l’accaparement, etc. ? Et cela dès 1989… Si quelqu’un d’autre prétend l’avoir fait exactement en ces termes, à commencer par vous, qu’il se fasse connaître. Je dis bien 1989. Je n’ai pas abordé un volet que vous avez ouvert, ma participation au gouvernement — qui est distinct du «pouvoir» — et j’espère que vous ne l’ignorez pas. C’est parce qu’il me faudrait plusieurs pages de ce journal. J’en ai parlé par bribes dans mes écrits depuis 2011 ainsi qu’en réponse aux questions des amis de ma page Facebook à qui j’ai promis de le faire. Je crois que le moment approche… Dans mon dernier article, j’ai interpellé les militaires-décideurs politiques, pas tous les généraux. Comme vous devez le savoir, on les comptait sur les doigts d’une main. Moi j’en ai connu un seul, le plus important, je l’ai nommé dans cet article, il a lu ce que vous avez lu, et sachez encore que je lui ai dit de vive voix plus que ce que vous avez lu. Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Avec toute ma considération.  

Gauche et alternatives de gauche : la chute, le Mur et au-delà (2e partie et fin)

Par Amirouche Moussaoui Cadre dans les finances ; licence en sciences économiques (Algérie) ;  maîtrise en aménagement du territoire et développement régional (Québec) et Diplôme de 2e cycle en finance d’entreprise (Montréal) Forum social mondial de Porto Alegre : À l’assaut du ciel ! En 1989, dans un contexte de démocratisation du Brésil, une année après son arrivée à la tête de la municipalité de Porto Alegre, le Parti des travailleurs brésilien expérimente, avec les associations de quartiers, la gestion du budget participatif de la ville, une sorte d’autogestion ou de pratique de démocratie directe. En outre, on assiste au cours des années 1990 à une série de manifestations internationales, prélude au mouvement altérmondialiste : marches européennes contre le chômage à Amsterdam en 1997 où se tenait le sommet de l’Union européenne, précédées par les rencontres «intergalactiques» organisées par les zapatistes du Mexique en 1996, grande manifestation à Birmingham pour l’annulation de la dette des pays du tiers-monde en 1998 et manifestations de Seattle contre le sommet de l’OMC en 1999. En 2001, à Porto Alegre, s’est tenu le premier Forum social mondial (FSM) dont le but est de «construire un espace alternatif à la pensée unique et à l’hégémonie conservatrice néolibérale» et sous le thème «Un autre monde est possible». Depuis ce moment-Porte à Alegre, la gauche ne cesse d’explorer les voies et les voix pour faire advenir ce monde. Pour un moment, ces voix sont portées par Sanders aux Etats-Unis, Corbyn en Grande-Bretagne, le mouvement Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le mouvement «Occupy Wall Street» aux Etats-Unis, «Nuit Debout» et «La France insoumise» en France… mais aussi par tout un sous-continent : l’Amérique latine. Amérique latine : rallumer les feux qui ont failli être éteints Après l’échec total de la stratégie de prise de pouvoir par les guérillas (des dirigeants et militants politiques ont été membres de guérillas à l’exemple de Dilma Rousseff, ex-présidente du Brésil, Álvaro García Linera, vice-président de la Bolivie, José Mujica, ex-président de l’Uruguay), la mouvance de gauche latino-américaine choisit, à partir du milieu des années 1980, l’option des urnes et de la démocratie et en tire tous les enseignements de la période sanglante. José Mujica, ex-président de l’Uruguay (2010-2015) et ex-guérillero des Tupamaros affirme dans un entretien à l’AFP en juillet 2014 : «La guerre est un recours barbare, préhistorique. Quelle que soit la cause de la guerre, ce sont toujours les mêmes qui en paient le prix, les plus faibles.» La dernière guérilla à conclure un accord de paix est celle des FARC en Colombie, fin 2016, après un demi-siècle de lutte armée. Porto Alegre et les puissants mouvements sociaux (paysans, pauvres, femmes, étudiants, organisations environnementales, syndicats, théologiens de la libération, etc.) qui ont irrigué ces pays, avec de fortes capacités de mobilisation et de structuration autour de projets politiques gouvernementaux, ont été féconds et décisifs dans l’émergence de gouvernements progressistes et de leurs victoires électorales dans des pays latino-américains où des élites corrompues et des oligarchies soumises aux Etats-Unis ont été pendant des décennies au pouvoir. Certains mouvements et syndicats ont impulsé et contribué à fonder des partis politiques comme en Bolivie avec le parti MAS, en Equateur avec le parti Alianz Pais, ou au Brésil avec le Parti des travailleurs. L’Amérique latine, à gauche toute ? Déjà Hugo Chavez, le précurseur, gagne la présidentielle vénézuélienne en 1999. Puis, suivent Lula (Brésil, en 2003), Nestor Kirchner (Argentine, en 2003), Tabaré Vazquez (Uruguay, en 2005), Evo Moralès (Bolivie, en 2006) et Rafael Corréa (Equateur, en 2007). Des gouvernements progressistes sommés dès la première minute de leur installation de faire face aux problèmes les plus impérieux. Sortir des millions de gens de l’extrême pauvreté et assurer à tous la satisfaction des besoins fondamentaux : l’accès à l’alimentation, à l’eau, aux soins et à l’éducation. Plus d’une décennie après cette vague progressiste, et face aux ravages laissés par les dictatures et le néolibéralisme, les politiques mises en œuvre ont anéanti l’extrême pauvreté et fait reculer la pauvreté de moitié (Commission de l’ONU pour l’Amérique latine). Selon l’Unicef, la mortalité infantile a diminué de plus de 67%, se rapprochant même des taux des pays développés dans certains cas (en 2015, 9 pour 1000 naissances en Uruguay, 11 en Argentine et 13 au Venezuela). En revanche, les premiers signes de ralentissement de la croissance mondiale refroidissent les ambitions de ces gouvernements, pointant ainsi leur vulnérabilité en tant qu’exportateurs de matières premières et dépendants de ces exportations. L’essoufflement des mouvements sociaux constitue l’autre difficulté, d’ordre politique celle-là, car une fois au pouvoir, l’encadrement des mouvements sociaux est vite happé par l’administration et les ministères, affaiblissant du même coup les mobilisations sociales et l’élan de la participation citoyenne dans la transformation sociale de ces pays. Après les putsch, les coups d’État soft Les pays de l’Amérique latine ont tourné la page des violences armées et des dictatures. Depuis 1999, une vague de gouvernements de gauche arrivent au pouvoir, par la voie démocratique et du suffrage universel, introduisent des innovations constitutionnelles pour ancrer l’alternance et la démocratie dans ces Etats (limitation des mandats, droits de l’opposition, référendums révocatoires, etc.). En Argentine, le parti de C. Kirchner perd les élections de 2015 et cède le pouvoir à un gouvernement de droite. Toutefois, en 2002, pendant que H. Chavez, président élu en exercice, était séquestré pendant deux jours, un gouvernement fantoche a été formé et reconnu illico presto par les USA. R. Corréa a connu des procédés similaires en Equateur en 2010. Sans la mobilisation populaire et la loyauté de l’armée, ces deux pays auraient connu des lendemains troubles et un avenir incertain. Au Brésil, Dilma Roussef, présidente élue, est destituée pour de fallacieux prétextes et subterfuges juridiques par des sénateurs qui, eux, ont des affaires pendantes en justice pour de graves accusations de corruption. L’impatience de certains secteurs de la droite et de leur allié, le grand voisin, pour regagner le pouvoir s’avère atteindre ses limites. L’ère des coups d’Etat soft a-t-elle commencé en Amérique latine ? Pensées de gauche : nouvelles théories critiques Ces nouvelles théories critiques ne sont pas si nouvelles ; nombre d’entre elles ont été élaborées avant la chute du Mur de Berlin, bien que leur irruption dans le débat public est survenue après cet événement. Critiques parce qu’elles dépassent l’explication ou l’analyse de l’ordre établi. Elles le remettent en question dans sa globalité et donc forcément elles ont une dimension politique. Ci-après quelques concepts qui font débat, que ce soit dans les forums sociaux des altermondialistes, dans les cercles académiques et universitaires, ou bien dans des congrès et conventions de partis et mouvements politiques. C’est un choix arbitraire que de présenter très succinctement trois penseurs de ces théories, d’autres non moins importants et certains plus connus sont signalés en références bibliographiques à la fin de cette contribution. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe : des inspirateurs de la gauche radicale En 1985, Ernesto Laclau, intellectuel argentin, publie Hégémonie et stratégie socialiste, écrit avec la philosophe belge Chantal Mouffe, son épouse. Les deux auteurs récusent l’antagonisme unique de lutte des classes — moins mobilisateur — et affirment qu’avec l’échec des partis communistes et l’émergence de nouveaux mouvements sociaux (écologistes, féministes, minorités ethniques, etc.) il y a, désormais, une pluralité d’antagonismes qu’il faut intégrer dans le discours politique. Par conséquent, il y a lieu d’unifier et articuler ces luttes dispersées (les demandes des écologistes, des minorités ethniques, des féministes, etc.) dans un moment discursif dont la finalité est de mener à une forme d’hégémonie dans la société contre un adversaire commun qui est l’hégémonie libérale. Par ailleurs, L’illusion du consensus, ouvrage écrit en 2005, plus accessible que l’hégémonie, où C. Mouffe met en évidence l’importance de la dimension du conflit ou de l’antagonisme qui est irréductible en politique dans toute société entre un «eux» et un «nous», entre «amis» et «ennemis» ou entre l’oligarchie et le peuple. Pour elle, la démocratie radicale à laquelle elle appelle de ses vœux est ce régime qui transforme cet antagonisme des «ennemis» en «adversaires» qui respectent un cadre commun d’institutions et de valeurs démocratiques. C’est ce que C. Mouffe nomme la transformation de l’antagonisme en Agonisme. En décryptant ces concepts, des intellectuels espagnols ont pu saisir tout le potentiel de la diversité du mouvement des Indignés pour lui donner une unité à visée hégémonique qui s’est cristallisée dans Podemos. Leo Panitch : USA superpuissance pour longtemps ? L’impérialisme est au centre des préoccupations des théories marxistes et les nouvelles théories critiques en sont largement influencées. Pour Lénine, l’impérialisme découle de la suraccumulation du capital et l’économie détermine la politique. Ces deux sphères sont encastrées l’une dans l’autre. Concernant l’impérialisme et contrairement à d’autres qui ont reproduit presque le même schéma d’analyse que Lénine, Leo Panitch adopte une position iconoclaste. Ce professeur d’université de York (Canada) considère que l’approche léniniste surestime la dimension économique et que les sphères économiques et politiques se sont dissociées avec l’évolution du capitalisme. Il pense que l’Etat se projette militairement sur la scène internationale pour des raisons économiques ou politiques, parfois les deux. Par ailleurs, pour L. Panitch, les raisons économiques ne conduisent pas mécaniquement à l’impérialisme. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, soutient L. Panitch, nous assistons à un monde que l’on peut assimiler à un empire informel (américain) car fondé sur une égalité juridique entre les Etats et dont la suprématie étasunienne est incontestée. Cela garantit la stabilité et la reproduction du système capitaliste mondial. En éliminant à toute bourgeoisie nationale la capacité d’agir en tant que force cohérente capable de défier la suprématie américaine, cet empire informel réussit à intégrer les autres puissances capitalistes. David Harvey : le capitalisme dans l’espace Comme on peut le lire dans Fondement de la critique de l’économie politique de K. Marx, (Anthropos, Paris, 1962, P. 32), «le capital doit tendre à abattre toute barrière (…) pour conquérir le monde entier et en faire un marché», c’est cette logique marchande qui structure et organise l’espace — qui développe les inégalités géographiques — que se propose David Harvey d’analyser. Ce géographe britannique déploie sa pensée sur plusieurs échelles. Partant des problématiques locales et concrètes, de la ville et de l’espace urbain comme champs du développement du capitalisme, au concept économique de la rente de monopole (détenir un avantage que les autres n’ont pas) transposée à l’échelle de la région.  A partir du cas de Barcelone, D. Harvey démontre comment la mondialisation conduit à la standardisation de l’espace. Pour attirer les investisseurs et les financiers, les villes mettent en évidence leurs cultures locales (capital symbolique, architecture, etc.). Paradoxalement, cette concurrence les conduit à une sorte d’uniformisation (les mêmes hôtels, la même architecture pour les aéroports, les centres d’affaires, etc.) et leur enlève toute originalité. D. Harvey conclut que la compétition de ces espaces urbains ne fait que traduire les contradictions de la dynamique spatiale du capitalisme. Fin de la fin de l’Histoire L’unilatéralisme américain a démenti les prédictions de F. Fukuyama. L’idée même de démocratie libérale est souillée. Ce monde unipolaire, qui a duré une dizaine d’années, a permis aux Américains de mener des guerres et des invasions. A l’obsolescence du socialisme d’Etat de type soviétique et l’Etat-providence de type social-démocrate, la gauche — aujourd’hui dite radicale —, à l’issue de nouvelles reconfigurations et recompositions, tente par la voie électorale d’offrir une alternative crédible au capitalisme. Si F. Fukuyama s’est précipité à creuser le tombeau de la gauche, Frédéric Lordon lui prédit presque... l’éternité : «La gauche est d’une autre longévité, car elle est une idée. Egalité et démocratie vraie, voilà l’idée qu’est la gauche... non seulement elle n’a pas fini de produire ses effets, mais en vérité elle a à peine commencé... l’idée de gauche n’a que deux siècles, elle est de prime jeunesse». En bas à gauche, on entend : «Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux».             Quelques références bibliographiques Michael Hardt, Antonio Negri, Multitude, Boréal, 2004. Ernesto Laclau, Chatal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste ; Les Solitaires Intempestifs, 2009. Chatal Mouffe, L’illusion du consensus, Albin Michel, 2016. Leo Panitch, Greg Albo et Vivek Chibber, Quelle stratégie ? : résurgence des mouvements sociaux, combativité et politique, même éditeur, 2013. David Harvey, Le nouvel impérialisme, Prairies ordinaires, 2010. Giorgio Agamben, Homo Sacer, Seuil, 2016. Judith Butler, Défaire le genre, Editions Amsterdam, 2006. Alvaro Garcia Linera, Pour une politique de l’égalité, Prairies ordinaires, 2008. Perry anderson, Le nouveau vieux monde, Agone, 2009. Slvoj Zizek, Le sujet qui fâche, Flammarion, 2007. Etienne Balibar, Violence et civilité, éd. Galilée, 2010.  

La fiscalité de l’économie numérique

Par Saheb Bachagha Expert-comptable et commissaire aux comptes ; membre de l’Académie des sciences et techniques financières et comptable-Paris Saheb_bachagha@yahoo.fr Le développement du commerce électronique pose à l’évidence toute une série de difficultés fiscales inédites. L’internet utilise en effet des techniques complexes, faisant appel à l’informatique, à la télématique ou au cryptage. Il s’agit en outre d’opérations dématérialisées, dont la traçabilité s’avère parfois extrêmement problématique. Enfin, on se trouve en présence de transactions très internationalisées, avec des opérateurs étrangers susceptibles de localiser leurs serveurs hors d’Algérie pour proposer différentes prestations aux internautes algériens. Si internet et le commerce électronique ne posent que peu de difficultés en termes de règles comptables et fiscales internes, il n’en va pas de même au plan international : le commerce électronique est susceptible de se traduire, du point de vue théorique, par des interrogations sur les notions traditionnelles d’établissement stable ou de siège de direction effective, et surtout du point de vue pratique par des délocalisations de matière imposable. Ces difficultés se posent d’ailleurs aussi bien du point de vue de la fiscalité directe que du côté de la fiscalité indirecte et notamment de la TVA. En matière de TVA, le commerce électronique se traduit par un certain nombre de difficultés dès lors que la transaction porte sur des éléments téléchargés. La neutralité affichée du commerce électronique est mise à mal car les livres bénéficient de taux réduits (loi de finances 2017), qui ne sont pas accordés aux livres téléchargés. Les anomalies sont encore plus criantes sur le plan international, car les sites de téléchargement se sont massivement délocalisés dans les pays qui appliquent les taux de TVA les plus faibles. En effet, les règles de la TVA applicables en Algérie, l’impôt qui rapporte le plus aux finances publiques, peuvent se trouver quelque peu perturbées par certains aspects du commerce électronique, et notamment par le développement des opérations de téléchargement au détriment de la commercialisation traditionnelle de supports physiques. Nous examinerons successivement ci-après les questions de TVA liées aux opérations internes, puis les questions de territorialité liées aux transactions internet transnationales. L’application de la TVA aux transactions internes On distingue traditionnellement en matière de TVA deux catégories d’opérations, les livraisons de biens et les prestations de services : cette distinction s’avère fondamentale au regard du traitement des opérations de commerce électronique. La distinction entre livraisons de biens et prestations de services S’agissant des livraisons de biens meubles corporels, le fait que la transaction ait été conclue via internet (commande, paiement) ne modifie en rien les règles applicables, qui sont les règles de TVA classiques : la transaction réalisée se résume à une très banale vente par correspondance. En revanche, l’utilisation des technologies numériques, notamment via internet, est susceptible d’entraîner une requalification de certaines transactions en prestations de services ; le cas des opérations de fourniture de logiciels, conduisant l’administration à élaborer une distinction entre les logiciels «standards» et les logiciels «spécifiques». Pour l’administration fiscale, les opérations de fourniture de logiciels aux entreprises constituent des prestations de services «lorsque ces logiciels constituent seulement le support matériel des travaux d’études particuliers nécessités par leur conception ou leur adaptation aux besoins spécifiques de l’entreprise. En revanche, la vente en série de logiciels procède de la livraison de biens meubles corporels». Ces critères de distinction ont été précisés par la suite les produits «standards» sont des articles fabriqués en série qui peuvent être acquis par tous les clients et être utilisés par eux après une installation et une formation limitée pour la réalisation des mêmes applications ou fonctions (logiciels pour micro-ordinateurs par exemple). Cela étant, cette distinction entre livraisons de biens et prestations de services si elle demeure pertinente dans le cas de logiciels vendus sur support matériel (disquettes, bandes ou CD-Rom voici quelques années ; DVD le plus souvent à l’heure actuelle), n’est, comme on s’en doute, plus du tout valable à partir du moment où le logiciel est téléchargé sur un site, ce qui est de plus en plus souvent le cas. La distinction perd alors tout intérêt puisque l’opération s’analyse en tout état de cause, c’est-à-dire quelle que soit la nature du logiciel (standard ou spécifique), comme une prestation de services. Cette analyse vaut d’ailleurs pour tout contenu téléchargé (données, musique, film, journal, livre électronique) : tout téléchargement constitue nécessairement, au plan de la TVA, une prestation de service. En effet, une livraison de bien implique par définition la délivrance physique effective d’un bien corporel donné. Ce qui, bien entendu, ne peut pas être le cas en matière de téléchargement. Et de fait, cette requalification automatique de l’opération en tant que prestation de services se traduit par toute une série de conséquences fiscales. Les conséquences de cette distinction en matière de fiscalité interne Du point de vue des opérations internes algériennes, la qualification de prestations de services retenue pour les opérations de téléchargement comporte deux effets principaux au regard de la TVA : en ce qui concerne le fait générateur et l’exigibilité de celle-ci, en premier lieu ; en ce qui concerne le taux de TVA applicable, en second lieu et de façon beaucoup plus inattendue. S’agissant tout d’abord du fait générateur et de l’exigibilité de la TVA, il convient simplement de rappeler qu’en ce qui concerne les prestations de services, le fait générateur intervient lorsque la prestation est effectuée (exécution du service), alors qu’en ce qui concerne l’exigibilité, celle-ci prend naissance, en principe, au moment de l’encaissement du prix de ladite prestation, sauf option pour le régime des débits. Mais la qualification de prestations de services a surtout des conséquences importantes en ce qui concerne le taux de TVA applicable. En effet, la délivrance de certains «biens culturels» bénéficie de taux réduits par détermination de la loi fiscale, alors que jusqu’à présent ces taux ne bénéficient pas aux téléchargements. Les livres numériques La loi de finances 2017 se contentait d’indiquer que la TVA réduite s’appliquait aux «livres», que la doctrine administrative définissait comme un ensemble «présenté sous la forme d’éléments imprimés». Clairement, la notion fiscale de livre reposait sur une notion «physique», position confirmée par la jurisprudence, qui a jugé que les textes réservaient bien la qualification de livre à un ouvrage imprimé et donc qu’un CD-Rom ne pouvait pas être regardé comme un livre «même si, par son contenu homogène et son apport intellectuel, il est susceptible de contribuer à la diffusion de la culture et de la pensée». Le taux réduit est désormais applicable à «la fourniture de livres, sur tout type de support physique». Ainsi donc, le téléchargement de livres par fichiers numériques, qui constitue une prestation de services par voie électronique, demeure soumise au taux normal de la taxe et non pas au taux réduit. En matière de fiscalité externe (la question de l’établissement stable) Pour l’essentiel, les règles de répartition des impositions entre les Etats reposent sur la notion d’établissement stable. Ainsi, le Code général des impôts dispose que sont imposables dans notre pays les «entreprises exploitées en Algérie», ce qui pour les entreprises étrangères suppose en général l’existence d’un établissement, c’est-à-dire d’une installation possédant un caractère de permanence et une autonomie propre. Il en va de même des conventions internationales, le modèle OCDE définissant l’établissement stable comme «un lien d’activité fixe par l’intermédiaire duquel une entreprise effectue tout ou partie de ses opérations». On conçoit immédiatement à quel point des textes conçus voilà de nombreuses années par notre législation fiscale pour appréhender la «stabilité» et la «fixité» peuvent se trouver inadaptés lorsqu’il s’agit d’appréhender un monde numérique mouvant, dématérialisé par définition. A l’issue de la conférence d’Ottawa, il avait été indiqué que les autorités fiscales devaient instaurer un climat fiscal favorable au commerce électronique, sans pour autant se priver de leurs recettes fiscales. Il avait aussi été précisé que les règles fiscales existantes devaient permettre la réalisation des objectifs annoncés : il s’agit donc d’interpréter (ou d’adapter) les règles traditionnelles de fiscalité internationale (et notamment la notion d’établissement stable) à la lumière du développement de l’internet.  

Gauche et alternatives de gauche : la chute, le Mur et au-delà (1re partie)

Par Amirouche Moussaoui Cadre dans les finances ; licence en sciences économiques (Algérie) ; maîtrise en aménagement du territoire et développement régional (Québec) et Diplôme de 2e cycle en finances d’entreprise (Montréal) «Si l’on ne peut informer l’avenir à l’aide d’une grande bataille, il faut laisser des traces de combat. Les vraies victoires ne se remportent qu’à long terme.»          René Char   Au début de l’été 1989 paraît un article de Francis Fukuyama, dans la revue The International Interest, intitulé «La fin de l’Histoire ?», article, par la suite, sorti en 1992, sous forme de livre (en supprimant le point d’interrogation) annonçant la fin de l’idéologie et le triomphe du capitalisme et de la démocratie libérale, intronisés comme ordre nouveau unipolaire et système irréversible et indépassable, preuve que l’Histoire, soutient l’auteur, a un sens et une fin. Deux ans après la sortie du livre de Fukuyama, Anthony Giddens, sociologue britannique, publie — avec Tony Blair — La troisième voie où il soutient que le modèle politique structuré autour du clivage et des identités collectives Gauche/Droite est complètement obsolète et dépassé. Les sociétés entrent dans une phase appelée par Giddens «modernité réflexive» où l’individualisme et les implications de la mondialisation rendent inopérant le keynésianisme, modèle de gestion économique de la social-démocratie. Ces idées ont déterminé l’évolution d’un grand nombre de partis sociaux-démocrates et de gauche qui doivent, désormais, prendre acte de la fin d’un monde bipolaire, de l’échec des partis communistes et de l’absence d’une alternative au libéralisme (There is no alternative - TINA - cher à Thatcher) d’où leur (les partis) «adaptation» au néolibéralisme et nécessaire déplacement vers le centre selon Giddens. En revanche, il y a eu la chute du Mur de Berlin et la dislocation de l’URSS, événements qui marquent l’avènement d’un monde unipolaire mené par la puissance américaine et l’hégémonie néolibérale et qui imposent, en même temps, des reconfigurations à gauche et des recompositions des gauches. Après les Trente Glorieuses, l’offensive néolibérale et la fin des soleils levants A la fin de la deuxième guerre mondiale, les politiques keynésiennes étaient presque universellement appliquées. La croissance, le plein emploi, le développement des services publics et la mise en place de filets de sécurité étaient les objectifs consensuels en Amérique du nord et en Europe. A cet effet, les revenus élevés et les riches ont été lourdement imposés. Le taux de la dernière tranche d’imposition a été entre 80% et 90% de 1930 à 1980 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, alors qu’il ne se situe qu’entre 30% et 40% pour la période allant de 1980 à 2010. La croissance était en moyenne de 3,8% (1950-1970), quant au chômage, il tombe jusqu’à 3% et moins en Europe. Friedrich Hayek et Milton Friedman, deux économistes influents, tous deux récipiendaires du prix Nobel d’économie, l’un en 1974 et l’autre en 1976, préparaient l’offensive ultralibéraliste en commençant par fonder dès 1947 la Société du Mont-Pèlerin. Forts de l’apport de ces théoriciens, les Chicago Boys, disciples de Friedman, ont trouvé un terrain propice et un complice bienveillant, le putschiste Pinochet, pour déployer tout leur génie en terre chilienne, en mettant à la disposition du dictateur, en 1973, un programme économique bien ficelé, nommé la Brique où tout le mantra de l’ultralibéralisme est couché. Quant à Hayek, l’hommage lui a été rendu par une dame... de fer ! Après avoir lu la route de la servitude de Friedrich Hayek, et à son arrivée au pouvoir en 1979, Thatcher applique méthodiquement la leçon apprise. Ronald Reagan ne tarde pas à lui emboiter le pas à son arrivée au début de 1981. Dans les deux cas, les mêmes mesures ont rapidement été appliquées : réductions massives d’impôt pour les riches, écrasement des syndicats, déréglementations, privatisations, concurrence et réduction de l’Etat à sa plus simple expression en le délestant de toute intervention autre que dans ses fonctions régaliennes (police, justice et armée). En somme des politiques favorables aux fortunés selon la funeste théorie de ruissellement, arguant que l’argent accumulé par les riches est réinjecté dans l’économie et profiterait aux couches les moins nanties. La suite a bien démontré le contraire. Les inégalités de revenus n’ont pas cessé d’augmenter. Selon l’ONG Oxfam, les revenus des 1% les plus riches de la planète ont augmenté de 186 fois que les revenus des 10% les plus pauvres. «Seuls huit hommes détiennent autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité». Le FMI et la Banque mondiale sont les chantres de ce genre de politiques et se font un devoir de les faire appliquer dans le monde en les imposant à tout pays qui se mettrait l’idée de les approcher pour un quelconque prêt ou restructuration de dettes. Selon Joseph Stiglitz (ex-économiste en chef de la Banque mondiale et prix Nobel d’économie 2008), le FMI a ruiné le Mexique, saccagé l’Argentine et la Russie et semé le désastre dans les pays du sud-est asiatique (La grande désillusion). Rappelons que l’Algérie a eu droit aux mêmes recettes préconisées par le FMI dans les années 1990. Privatisations tous azimuts, bradage des entreprises publiques, licenciements massifs, pour les mêmes résultats : paupérisation des pans entiers de la population, déchéance des couches moyennes et chômage massif. Centre-gauche et social-démocratie : de l’accompagnement à l’abdication A la fin des années 1980, la riposte au triomphalisme du conservatisme reaganien est portée par un courant appelé Nouveaux Démocrates sous la houlette de Clinton qui clamait la fin de l’Etat-providence. Ce courant s’est rallié à l’idée que l’Etat n’est pas en mesure d’assurer les protections sociales des couches défavorisées et des plus démunis. L’effort de l’Etat est désormais voué à la promotion des entreprises à coups de subventions et de crédits d’impôt. Par conséquent, l’Etat social et toutes les réformes qui lui sont apportées sont caduques. L’Etat néolibéral qui transforme le monde en un gigantesque marché n’est pas non plus possible. Entre ces deux options, il y a une voie. C’est la Troisième voie théorisée par Anthony Giddens et appliquée par les sociaux-démocrates Tony Blair en Grande-Bretagne et Gerhard Schroeder en Allemagne. Ces idées qui ont traversé l’Atlantique n’ont pas manqué de produire des blairistes partout sur le vieux continent. Les partis sociaux-démocrates s’y sont résignés et n’ont pas cessé de se déplacer vers la droite jusqu’à s’affubler de l’étiquette de centre-gauche. En effet, après ce tournant des politiques économiques néolibérales initié aux Etats-Unis (R. Reagan) et au Royaume-Uni (M. Thatcher), les sociaux-démocrates et les partis du centre-gauche ont été amenés à des compromis dans des conditions de plus en plus difficiles de dérégulation et de la libre circulation des marchandises et des capitaux. Les programmes gouvernementaux des partis de centre-gauche (PS français, PSOE espagnol, du Parti démocrate italien, PASOK grec, SPD allemand et de l’ensemble de leurs homologues de l’Internationale socialiste), au nom des impératifs de la compétition internationale, affichent des priorités communes avec la droite, comme la réduction des déficits budgétaires, de l’endettement et des dépenses publiques, des politiques fiscales favorables aux hauts revenus et aux grandes entreprises et relèguent au second plan l’emploi, la croissance et la réduction des inégalités. Dans le Parlement européen, les partis du centre-droit et du centre-gauche — et dans certains pays gouvernent ensemble — votent des politiques d’austérité et l’imposent à tous les pays membres ; ils ont érigé en règles constitutionnelles les seuils à ne pas franchir, de l’endettement public (60% du PIB) et du déficit public (3% du PIB), règles constitutionnalisées dans le Traité de Lisbonne et qui sont entrées en vigueur à partir de 2009. En effet, en Allemagne le SPD (social-démocrate) a refusé tout rapprochement avec Die Link (parti de gauche) ; il a renoncé par deux fois à former des gouvernements appuyés par une majorité parlementaire de gauche, préférant gouverner avec la CDU, le parti de droite de la chancelière Merkel. En Grèce, c’est le président du PASOK (parti de centre-gauche), président également de l’Internationale socialiste, qui a appliqué l’une des politiques d’austérité les plus brutales et les plus dévastatrices qu’a connue la Grèce. En revanche, résultat de la course, le PASOK a été laminé dans les élections de janvier 2015 avec 4% des suffrages et c’est la gauche radicale — Syrisa, une coalition de petits partis de gauche, communistes, écologistes et anti-capitalistes — qui remporte une victoire historique avec 36%, mettant ainsi fin à une bipolarisation (Nouvelle démocratie-Pasok) de plusieurs décennies. Le scénario grec ne risque-t-il pas de se reproduire dans d’autres pays de l’Union européenne, notamment avec Podemos en Espagne, Sinn Féin en Irlande, le Parti national écossais, la France insoumise, etc. et où centre-gauche et sociaux-démocrates pourraient être évincés par une Gauche combative, anti-capitaliste et de transformation sociale ? Un socialiste au pays des Clinton Clamer être socialiste en présentant sa candidature aux présidentielles dans des pays aux traditions de conquêtes sociales et de luttes des mouvements ouvriéristes et syndicales cela passe… Mais aux Etats-Unis d’Amérique, temple du capitalisme, du laisser-faire, de la dérégulation, de la main invisible, c’est presque hérésie politique, car l’existence de personnalités politiques ancrées à gauche est une anomalie en Amérique du Nord. En déclarant son hostilité à Wall-Street, aux banques et aux multinationales, Bernie Sanders s’est aliéné des donateurs importants et des financiers des campagnes électorales. Il s’est adressé à un autre type d’électorat : des chômeurs, des jeunes, des étudiants, des travailleurs, des gens de petites paies où le don moyen pour le financement des campagnes électorales est d’une trentaine de dollars. L’establishment du parti démocrate et médiatique a eu recours à la tricherie et au truquage pour l’évincer de la course à la Maison-Blanche. Toutefois, il a eu le mérite d’instiller dans le débat public les thèmes des inégalités, du salaire minimum, de la gratuité des études, en somme des idées de gauche et de l’enthousiasme pour la générosité, la solidarité et la justice sociale. Après les mouvements sociaux d’Occupy Wall-street, la candidature de Sanders a été une occasion pour les millions de pauvres et de sans-voix d’exiger autre chose que les politiques favorables aux fortunés et aux intérêts du capital au détriment du travail. Désormais, instaurer un rapport de force avec les puissances de l’argent, même aux Etats-Unis d’Amérique, est possible, où maintenant plus personne n’effarouche le mot «socialiste». Signe qu’après le surgissement de mouvements sociaux suite à la crise financière de 2008, la gauche américaine pourrait renaître de ses cendres. La ligne infaillible de Corbyn Jeremy Corbyn, député depuis plus de trente ans d’un quartier pauvre du nord de Londres, membre de l’aile gauche du Parti travailliste présente sa candidature à la chefferie du Labour face à trois concurrents dont les programmes sont interchangeables puisque puisant dans le même registre blairiste. En Grande-Bretagne, les petits partis n’ont aucune chance de franchir le seuil du Parlement en raison du mode électoral — uninominal à un tour — ; la seule opposition aux politiques d’austérité se fait à l’intérieur du Labour. La seule dissonance dans le Parti travailliste est celle de sa frêle aile gauche, marginalisée et inaudible. Renationaliser le rail et les compagnies énergétiques, des investissements publics pour relancer l’activité économique sont les mesures-phares que Jeremy Corbyn a défendues sans louvoyer durant sa campagne. Il a fait de l’accessibilité aux soins, à l’éducation et aux transports en commun ses priorités. Bref, un projet s’adressant aux travailleurs et aux familles à revenus modestes et dont la finalité est d’atténuer les inégalités sociales. Fin 2015, avec 59,5% des suffrages, ridiculisant son principal rival (19%) et la plus blairiste des candidats (4,5%), le candidat le plus à gauche pour le leadership travailliste est sorti largement vainqueur dès le premier tour du scrutin. Après le référendum pour le Brexit en juin 2016, l’establishment du Labour lance une campagne contre Corbyn lui contestant son leadership et l’accusant de mener une campagne timorée contre le Brexit. Une autre élection est organisée. Corbyn sort vainqueur avec 61,8%, gagnant 2 points sur son score précédent. Six cent mille nouveaux adhérents ont rejoint le Parti travailliste britannique depuis l’arrivée de Jeremy Corbyn aux commandes de cette organisation ; cela sonne comme un réveil de la gauche britannique qui a longtemps signé à la marge du Labour. En juin 2017 et au terme d’une campagne pour des élections législatives anticipées menée résolument à gauche, Corbyn remportet une trentaine de nouveaux sièges, faisant ainsi taire ses adversaires au sein de son propre parti.   

Pas d’implosion lors de la rentrée sociale 2017

A court terme, bien que la situation soit difficile avec les tensions budgétaires, contrairement aux supputations de certains méconnaissant la morphologie sociale, ou de certains faisant peur avec le calcul de préserver le statu quo en différant les réformes nécessaires versant toujours dans l’alarmisme, sans proposer de solutions réalistes, il n’y aura pas d’implosion sociale durant cette rentrée sociale 2017. Mais attention, en cas du maintien de l’actuelle politique socioéconomique, les tensions sont inévitables à l’horizon 2018/2020. Il suffit d’aller enquêter dans les quartiers d’Algérie et de recueillir les sentiments des citoyens, loin des bureaux climatisés de nos bureaucrates, pour constater qu’il existe une véritable crise morale, un sentiment d’injustice sociale et de révolte latente, surtout d’une jeunesse désespérée de son avenir. Il n’y aura pas d’implosion sociale à court terme Il n’y aura pas d’implosion lors de la prochaine rentrée sociale pour cinq raisons principales : - Premièrement, l’Algérie n’est pas dans la situation de 1986, où les réserves de change étaient presque inexistantes avec un endettement qui commençait à devenir pesant. Avec 100 milliards de dollars de réserves en juillet 2017 et une dette extérieure inférieure à 4/5 milliards de dollars, ces réserves de change, richesses virtuelles qu’il s’agit de transformer en richesses réelles, si elles sont bien utilisées, peuvent à la fois servir de tampon social. - Deuxièmement, vu la crise du logement, le regroupement de la cellule familiale concerne une grande fraction de la population et les charges sont payées grâce au revenu familial global (même marmite, paiement des charges). Mais il faut faire attention : résoudre la crise du logement sans relancer la machine économique prépare à terme l’explosion sociale. Comment voulez-vous qu’un ménage vivant seul avec moins de 50 000 DA/mois net puisse subvenir à ses besoins ? - Troisièmement, grâce à leur travail mais également aux mesures populistes, bon nombre de bas revenus ont bénéficié de logements sociaux presque gratuits, pénalisant les couches moyennes honnêtes qui ont mis des décennies de travail pour se permettre un logement décent, permettant aux familles algériennes une accumulation sous différentes formes. Cependant, il suffit de visiter les endroits officiels de vente de bijoux pour voir qu’il y a «déthésaurisation» et que cette épargne est, malheureusement, en train d’être dépensée face à la détérioration de leur pouvoir d’achat. Cela peut tenir encore deux à trois ans. A la fin de cette période, tout peut arriver. - Quatrièmement, l’Etat, malgré des tensions budgétaires qui iront en s’accroissant, les dispositions de la loi de finances 2017, certainement celle de 2018 continue à subventionner les principaux produits de première nécessité : il n’est pas question de toucher à deux produits essentiels pour les plus pauvres, à savoir le pain et le lait. En revanche, à terme, il s’agira de cibler les subventions qui, généralisées, sont insoutenables pour le budget. Pour rappel, en 2016 sur les 28 milliards de dollars de subventions — sans compter les transferts sociaux — les carburants accaparent plus de 10 milliards de dollars. - Cinquièmement la sphère informelle, produit de la bureaucratie, des dysfonctionnements des appareils de l’Etat, du manque de visibilité de la politique socioéconomique (gouvernance locale et centrale) contrôlant 40% de la masse monétaire en circulation, contrôlant 65% des produits de première nécessité et employant plus du tiers de la population active joue le rôle de tampon social. C’est la rente des hydrocarbures qui joue la fonction de vase communicant entre différentes sphères économiques et sociales, devant être au centre ou directement à la périphérie pour pouvoir capter cette rente, expliquant que la réforme du système financier, enjeu important du pouvoir et des rapports de forces, lieu de distribution de la rente, malgré bon nombre de promesses tarde à se réaliser. L’Algérie a un répit de trois ans L’Algérie a un répit seulement de trois ans pour changer de cap et éviter de vives tensions sociales à l’hirizon 2019/2020. Certes, à court terme, cette situation peut être maîtrisable, sous réserve d’une plus grande rigueur budgétaire et d’une lutte contre les surcoûts, le gaspillage et la corruption renvoyant au mode de gouvernance. Avec la baisse des recettes de Sonatrach de 45%, il est indispensable d’accroître la fiscalité ordinaire : c’est là un exercice difficile sans pénaliser les activités productives et les couches les plus défavorisées. Mais à moyen terne, en cas de faiblesse de la production interne, d’un dérapage accéléré de la valeur du dinar corrélé à la baisse des réserves de change, nous devrions assister à un processus inflationniste accéléré. En effet, il faut être aussi conscient que sans réformes structurelles, évitant les replâtrages, le retour au FMI sera inévitable à l’horizon 2019/2020, avec d’inévitables tensions sociales. Les mesures populistes qui datent depuis l’indépendance politique ont fait du peuple algérien un peuple d’assistés dont la majorité veut tout gratuitement. L’inflation joue toujours comme facteur de redistribution des revenus au profit des revenus variables et il appartient à l’Etat de concilier l’efficacité économique et une profonde justice sociale, laquelle n’est pas antinomique avec l’efficacité. Tous les appareils de l’Etat doivent donner l’exemple. La population algérienne dépasse 41 millions d’habitants au 1er janvier 2017 et sera d’environ 50 millions en 2030, avec une demande d’emploi additionnelle qui varierait entre 300 000 à 400 000 personnes par an. Ce nombre est d’ailleurs sous-estimé puisque le calcul de l’ONS applique un taux largement inférieur pour les taux d’activité à la population féminine, représentant pourtant la moitié de la population active et dont la scolarisation est en forte hausse, qui s’ajouteront au stock de chômage. En projection, à l’horizon 2030, avec la très forte consommation intérieure, le risque est que l’Algérie aura épuisé des réserves d’hydrocarbures traditionnels, entendu en termes de rentabilité financière. Et 2030, c’est demain et l’Algérie depuis l’indépendance politique a toujours fonctionné sur la rente des hydrocarbures malgré des promesses sans lendemain. Statu quo ou réformes Il existe deux scénarios pour l’Algérie et pas trois : réussir les réformes ou aller vers le FMI à l’horizon 2019/2020. Le premier scénario serait le statu quo, vivant de l’illusion d’un retour à un cours du pétrole supérieur à 80/90 dollars et des discours d’autosatisfaction, source de névrose collective, déconnectés des réalités tant locales que mondiales. Entre-temps, la jeunesse aura pour exigences un emploi, un logement, se marier et avoir des enfants, et donc une demande sociale croissante. Ceux qui travaillent actuellement auront plus de 60 ans et seront en retraite. De ce fait, il est à prévoir que sans hydrocarbures, et c’est une forte probabilité, il y aura forcément suppression du ministère des Hydrocarbures et celui de la Solidarité nationale avec le risque d’implosion de la caisse de retraite, et sans devises, pas d’attrait de l’investissement. Il s’ensuivra un chômage croissant, des tensions sociales et une instabilité politique à l’instar des pays les plus pauvres de l’Afrique subsaharienne, et le risque d’intervention de puissances étrangères. Le second scénario se base sur les conditions favorables de développement de l’Algérie, où l’on aura préparé l’après-pétrole. L’on aura révisé profondément la politique socioéconomique en misant sur des segments de savoir en évitant l’instabilité juridique, le manque de cohérence et de visibilité. La corruption qui devient dramatique, généralisable à tous les secteurs, source d’une démobilisation générale, serait alors combattue par de véritables contrepoids démocratiques et non par des organes techniques aux ordres, de peu d’efficacité dans les faits et non par des textes. Dès lors, la sphère informelle intimement liée à la logique rentière, produit de la bureaucratie et des dysfonctionnements des appareils de l’Etat qui favorise cette corruption, serait intégrée progressivement au sein de la sphère réelle. Le développement se fonderait alors sur les piliers du développement du XXIe siècle, tels que la revalorisation du savoir, de l’Etat de droit et une nouvelle gouvernance par la réhabilitation du management stratégique de l’entreprise et des institutions, et par une libéralisation maîtrisée grâce au rôle central de l’Etat régulateur. Le dialogue politique, économique et social évitant la concentration excessive du revenu national au profit de rentes spéculatives destructrices de richesses aurait remplacé les décisions autoritaires. L’on aurait mis fin au gaspillage de la rente des hydrocarbures, de ces dépenses monétaires sans se préoccuper des impacts pour une paix sociale fictive. L’on aurait préparé un nouveau modèle de consommation énergétique reposant sur un mix, dont les énergies renouvelables. L’on aurait réhabilité l’entreprise publique et privée, loin de tout monopole, seule source de création de richesses permanente. Et l’on aurait misé sur l’investissement immatériel qui manque aujourd’hui cruellement à l’Algérie privilégiant la qualité et non la quantité, évitant aux universités à fabriquer des chômeurs, non imputable uniquement à l’enseignement supérieur qui hérite du fonctionnement de l’école du primaire en passant par le secondaire et la formation professionnelle. En résumé, nous pouvons investir autant de milliards de dollars dans les infrastructures ou dans les mines, comme actuellement, sans connaître de développement véritable, voire régresser, car s’annonce la quatrième révolution économique dont le couple investissement dans l’immatériel (renvoyant à l’économie de la connaissance) et protection de l’environnement, avec une transition énergétique et un nouveau pouvoir énergétique mondial à l’horizon 2030, étant une erreur politique de raisonner sur l’ancien modèle de consommation linéaire. Par ailleurs, la structure des sociétés modernes et puissantes qui dominent le monde s’est bâtie d’abord sur des valeurs et une moralen comme nous l’ont enseigné les grands penseurs, dont le grand sociologue Ibn Khaldoun qui, dans son cycle des civilisations, montre clairement que lorsque l’immoralité atteint la société du sommet à la base, c’est sa décadence. Ce qui renvoie à l’Etat de droit et à une démocratie dynamique. Il s’agit de rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions de la République, de préserver les libertés individuelles et consolider la cohésion sociale. C’est alors seulement dans ces conditions que les Algériens vivront dans leur différence, accepteront le dialogue productif, auront l’envie de construire ensemble leur pays et d’y vivre dignement.  

L’urgence d’un débat économique sur les entreprises

A l’heure du XXIe siècle, dominé par les hautes technologies et la mondialisation, où particulièrement le pays est aujourd’hui face aux grands défis qui sont ceux : de la démocratie participative et le libéralisme économique, qui pointeront sûrement le nouveau projet socio-économique futur du pays. C’est bien de cela qu’il est aujourd’hui question pour une sortie de crise et préparer une étape nouvelle autour de ce nouveau projet économique et social de l’Algérie afin de faire face à l’évolution des mutations mondiales économiques. En effet, nous sommes un pays aux portes de l’Occident et au cœur de l’Afrique et du Maghreb dans la perspective d’un véritable développement harmonieux dans le nouveau monde d’aujourd’hui bâti sur la compétitivité et l’intelligentsia. L’Algérie, c’est un territoire de 2 381 741 km2, le plus vaste d’Afrique et qui fait cinq fois le territoire français, et enfin un grand pays de matières premières qui peut sans problème développer son industrie de transformation, mais qui est demeuré toujours enfermée dans l’économie de rente qui fait vivre l’Algérien et fait fonctionner le pays que sur l’économie d’entreprise, qui œuvre au développement d’un modèle de croissance intégré et fondé sur quatre facteurs structurants : le savoir, le capital, le travail et la production pour développer un système économique pérenne, performant et concurrentiel, qui participe effectivement au développement durable du pays. Par, en premier, créer la richesse, l’emploi et d’ouvrir de grandes perspectives pour les jeunes, la qualité et le prix du produit qu’elle met sur le marché national et à l’international, par la diminution du taux de chômage, par l’investissement productif, par l’innovation, par sa capacité à être compétitive pour que notre pays puisse bénéficier d’une envergure internationale de production et d’exportation, et enfin, génératrice d’impôts qui sont investis sous forme de biens publics pour conforter le budget de la nation, par le progrès économique. Cela me semble primordial à souligner, car parler de l’économie algérienne dans le contexte actuel de la crise pétrolière et budgétaire qui secoue le pays, c’est inévitablement soulever l’heure de vérité pour l’après-pétrole et la forte étatisation de notre système économique et financier, devant lequel se dressent trois principaux problèmes menaçants : le premier, c’est le système économique administré qui ne permet pas de planifier l’étape de l’après-pétrole, le second, celui de la gestion des finances publiques marquées par une gouvernance fortement rentière basée notamment sur les cours du baril de pétrole, où l’Etat ne profite que très peu de ses entreprises et le troisième, c’est celui du capital humain, la richesse de demain est encore un objectif lointain, comme nous le verrons dans les lignes qui suivent. C’est dire le long chemin à parcourir qui attend le nouveau gouvernement Ouyahia appelé, notamment, à mettre en œuvre l’organisation de l’administration, de l’économie et l’approfondissement des réformes afin de mettre de l’ordre dans notre système de gouvernance publique et économique pour améliorer la gestion des ressources du pays et sortir de la confusion dans les rôles et les responsabilités entre l’Etat, l’entreprise et le marché et l’assainissement de la gestion du pays pour que la croissance économique doit être l’œuvre des investisseurs et des entreprises industrielles par une grande ouverture sur une économie mixte. Car, à y regarder de près, la balance commerciale et la balance de paiements hors hydrocarbures sont largement déficitaires. Ainsi, on se rend bien compte que l’économie algérienne reste gérée à tous les niveaux via la dépense publique qui constitue aujourd’hui un sérieux handicap pour atténuer les effets de la chute des prix du baril de pétrole sur les marchés mondiaux. En plus de cela, il y a ces maux qui nous rongent, tels que la crise morale, la bureaucratie lourde, l’évasion fiscale, les transferts illicites de capitaux … En effet, l’Algérie n’a pas encore atteint son indépendance économique en dehors des hydrocarbures : près de 75% de la population algérienne vit aujourd’hui de l’argent du pétrole ; de ce fait, notre pays n’a pas d’autres alternatives en mesure de prévenir la crise énergétique qui menace aujourd’hui les finances publiques de l’Algérie qui restent en liaison avec l’évolution du prix du baril de pétrole sur les marchés mondiaux en l’absence d’une politique industrielle d’intégration, alors que l’Algérie est un grand pays riche en matières premières, qui peut sans problème développer son industrie de transformation. On ne peut qu’être inquiet pour l’avenir économique de notre pays, vu le constat particulièrement sévère aujourd’hui au regard de la structure actuelle de l’économie algérienne qui reste fort dominée par les personnes physiques qui représentent près de 91% activant dans le commerce et les services et 9% en tant que personnes morales (sociétés) et de surcroît le commerce de l’informel et l’importation ont pris du poids et commencent à constituer une menace de plus en plus lourde dans le financement de l’économie nationale et qui représentent respectivement près de 45% du PIB et 70% des besoins du pays. Ce qui entrave la bonne gouvernance économique et financière du pays. Bref, ce qui impose un nouveau regard sur la gouvernance et la gestion des entreprises dans la mesure où ces données statistiques révèlent une véritable préoccupation de l’heure au regard de la structure économique et commerciale du pays qui expose une économie mono-exportatrice et structurellement importatrice, où nos entreprises et nos banques cultivent toujours l’attitude étatiste qui est devenue une problématique majeure en Algérie. Rien n’est donc changé dans le sens de s’affranchir de notre forte dépendance aux hydrocarbures et de notre option à l’économie de marché qui reste un secteur encore en retard par rapport aux pays dits émergents, car nos entreprises sont encore loin d’être efficientes et adaptées à la réalité des marchés, d’ouverture et insuffisamment cernées au niveau managérial et sécurité juridique contribuant à l’intérêt grandissant envers les investisseurs (IDE), les actionnaires et les banquiers dans une économie de marché. Dans ce contexte, on vit dans une culture politique selon laquelle l’économie c’est l’Etat, alors que nous sommes dans une économie de marché ; c’est ainsi donc qu’il n’est pas normal que l’Etat continue à intervenir à la place de l’entreprise dans la mesure où nos entreprises et nos banques continuent à évoluer avec le marché intérieur tiré par la dépense publique et près de 90% des crédits destinés aux entreprises proviennent des banques publiques, en plus des subventions, des exonérations fiscales et parafiscales, et des assainissements financiers répétitifs. Ainsi, l’Algérie n’est pas encore entrée dans une vraie économie de marché et, encore moins, dans un concept managérial industriel. A tel point qu’aujourd’hui, gérer nos entreprises sans contraintes et sans l’aide de l’Etat est devenu un sérieux problème pour nos chefs d’entreprise. Oui, ni le gestionnaire, ni l’entrepreneur, encore moins le collectif des travailleurs n’ont encore acquis la culture et l’esprit d’entreprise pour une meilleure intégration de nos entreprises dans l’économie de marché. Les conseils d’administration doivent exercer leur métier de manager plus attaché à l’esprit d’entreprise et par conséquent augmenter leur pouvoir d’action économique et financier dans l’économie nationale et à l’international. Pourtant, tous les pays ayant atteint aujourd’hui un haut niveau de développement économique et social ont reconnu la nécessité et l’intérêt grandissant d’une économie de marché qui œuvre au développement économique des entreprises et la lutte contre la bureaucratie et la corruption. Ainsi, se pose la question de savoir que valent réellement nos entreprises dans l’économie de marché et leur contribution à l’économie nationale ? En effet, il en ressort ainsi autant de questions qui reviennent aujourd’hui en surface. D’une part, l’économie algérienne entame aujourd’hui sa 28e année de libéralisme économique ; notre économie demeure imparfaite et petite dans un environnement générateur d’un climat des affaires bureaucratique étouffant à l’heure où l’économie d’aujourd’hui est celle d’un monde globalisé, si l’on sait que l’Algérie reste aujourd’hui un pays avec une législation économique et financière surchargée et instable tantôt de droit public, tantôt de droit privé, ce qui a affaibli l’économie, les stratégies et les performances de nos entreprises. Ceci dit, l’économie ne se décrète pas, elle se crée et se développe avec le propre de l’homme, c’est dire que l’Algérie n’a pas besoin aujourd’hui d’un code d’investissement, mais d’une véritable révolution pour nos entreprises conçues sur le droit privé (droit des sociétés), adapté à l’initiative et à l’action qui libère les entreprises ou les investisseurs pour l’initiative entrepreneuriale se basant sur les règles et les mécanismes du marché pour conquérir les espaces géoéconomiques qui reposent notamment sur les marchés, le droit commercial, le droit civil consacrant la prééminence de l’économique et la liberté d’entreprendre sur le juridique et le fiscal Pourquoi ? Parce que l’entreprise est soumise à une responsabilité économique, d’où la nécessaire révision du code du commerce et du code civil, ce qui suppose aussi la création d’un tribunal du commerce. L’édification d’un droit commercial en droit des sociétés, une refonte incontournable pour donner une grande place à l’investisseur, à l’entreprise et enfin, garantir une sécurité juridique, économique et financière dans une économie de marché prônant la liberté d’action et d’initiative. D’autre part, l’entreprise algérienne n’a visiblement pas encore apporté le changement espéré par rapport aux visions de la rente pétro-gazière, et surtout une alternative pour une économie diversifiée hors hydrocarbures. Pour l’instant, nos entreprises ne sont pas encore l’œuvre du professionnalisme, notamment vivantes et dynamiques dans le processus des stratégies de croissance et de développement économique pour hisser l’économie nationale au niveau de ses potentialités et ses atouts pour plusieurs facteurs : tout d’abord, nos entreprises ne sont ni entrepreneuriales ou encore technologiques, laissant apparaître un besoin de pas moins de 2 millions d’entreprises de taille PME/PMI pour faire face aux retombées de la crise énergétique mondiale qui n’est pas près de s’arrêter compte tenu de la nouvelle stratégie des marchés géostratégiques, plongeant aujourd’hui le pays dans de sombres crises socioéconomiques et financières qui se posent en termes d’urgences telles que la croissance, l’investissement productif, les finances publiques, le pétrole, la fiscalité, la retraite, le chômage, l’ informel, la dépréciation du dinar et du pouvoir d’achat, l’inflation. La monnaie nationale reste dépendante à 90% de la rente pétro-gazière, l’assiette de la fiscalité ordinaire est demeurée très petite dont sa part contributive est à moins de 50% dans la structure budgétaire de l’Etat qui est essentiellement soutenue par l’Impôt sur les revenus des salariés (IRG). Faible contribution du secteur productif au PIB, soit 5% avec un taux d’intégration de 15%, l’agriculture ne contribue qu’à hauteur de 10% du PIB, les exportations hors hydrocarbures n’arrivent pas à dépasser les 2 milliards de dollars/an, très peu d’entreprises arrivent à investir et à créer de l’emploi durable, la productivité du travail par heure de travail est en moyenne de 6 dollars en Algérie contre 12 dollars en Tunisie, très peu d’entreprises s’intéressent à la recherche, à la formation et aux mécanismes de la finance en économie de l’entreprise à voir les entreprises privées qui sont organisées pour la plupart en SARL et sont gérées dans le style de management familial où elles n’accordent que peu d’attention particulière à la distinction entre la famille et l’entreprise et les entreprises publiques restant encore dépendantes de la propriété de l’Etat comme actionnaire unique et des tutelles administratives. Dès lors, la question qui se pose est la suivante : nos entreprises privées peuvent-elles être éligibles à ouvrir leur capital social ? L’autre point important, c’est le gaspillage des ressources humaines où les motivations de notre élite intellectuelle et de nos cadres d’entreprises ont été détruites durant ces trois dernières décennies, et sans pour autant qu’on évalue les ressources humaines, facteur premier de la richesse d’un pays en tant que capital pour notre économie. En effet, un nombre important de compétences s’est vu contraint de partir en retraite avant l’âge légal (60 ans) ou carrément quitter le pays en raison de leur marginalisation. Pourquoi ? Parce que confrontés à des contraintes majeures pour imposer leurs idées et défendre leurs tâches et responsabilités, nos élites et cadres de haut niveau tombent souvent dans l’opposition et deviennent un problème pour les dirigeants économiques, ce qui a élevé le niveau de démobilisation dans le travail et le départ volontaire ou anticipé. Sans compter le manque d’égard et cet esprit : «nul n’est indispensable». Le capital humain, la richesse de demain, est encore un objectif lointain et l’appel aux compétences se fait de moins en moins. Selon les statistiques, près de 260 000 de nos cerveaux et cadres de haut niveau auraient en effet quitté le pays depuis le début des années 1980 pour s’installer à l’étranger. En revanche, au plan macroéconomique, il y a effectivement d’importantes améliorations dans les investissements collectifs et les infrastructures faits par l’Etat. Des efforts salutaires dont pas moins de 800 milliards de dollars, soit environ quatre fois le PIB du pays, et en moyenne 50 milliards de dollars, soit 70% environ de nos recettes annuelles, ont été consacrés à la réalisation de nos plans de relance entre 2000-2015 et qui ont grandement contribué à régler les problèmes des citoyens et à améliorer leur niveau de vie. Un engagement de patriotisme économique qui n’a pas permis pour autant à l’entreprise de s’intégrer dans le développement de l’économie puisqu’il reste beaucoup d’efforts pour créer de vrais agents économiques pour être les garants de notre développement économique futur, la clé de la politique budgétaire de l’après-pétrole. Voilà donc esquissée d’une manière générale notre approche pour que notre pays puisse se développer et disposerait suffisamment d’atouts de richesses et de technologies.      

Les divergences théoriques chez Alice Cherki

 Par Amîn Hadj-Mouri Docteur en psychopathologie-psychanalyste «Il n’y a pas d’univers quantique. Il n’y a qu’une description mécanique quantique abstraite. C’est une erreur de croire que la tâche de la physique est de découvrir comment est la nature. La physique concerne ce que nous pouvons dire de la nature.» Niels Bohr (cité par Manjit Kumar in Le grand roman de la physique quantique. Ed. F lammarion 2008). «Nous ne pouvons pas faire d’observations sans perturber les phénomènes.» Werner Heisenberg (Ibid.) «Le signifiant n’est pas le phonème. Le signifiant, c’est la lettre. Il n’y a que la lettre qui fasse trou.» Jacques Lacan (Conférences et entretiens dans les universités américaines. Scilicet 6/7. Ed. Du Seuil) Il est d’emblée nécessaire de préciser que mettre au jour des divergences théoriques importantes avec Alice Cherki signifie respecter le «discord» inhérent au discours analytique, lequel discord n’exclut nullement la respectueuse affection que je lui voue. Je m’efforcerai dans cet écrit d’étayer le mieux possible ces différences. HISTOIRE NATIONALE ET SUBJECTIVITé Nonobstant la désagréable métaphore du «crabe», qu’Alice emploie pour désigner le mal qui l’affecte, c’est avec un plaisir certain que je me suis plongé dansla lecture de son ouvrage, Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres (Editions Barzakh. Alger 2017). Elle nous offre des souvenirs marquants, liés à la grande Histoire, dans laquelle s’inscrit et prend place la sienne propre, avec toutes ses particularités et les significations qu’elles prennent au fil du temps. Et même si l’anachronie est annoncée, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une chronique de «Ana» (moi, je, en arabe classique et en arabe algérien : pronom personnel spécifiant un état «Inni» (je suis) en arabe classique et «Rani» (je suis) en arabe algérien) qui, derrière les énoncés qu’il met en avant, permet tout de même au sujet de s’adonner à quelques épiphanies. Si Alice réprouve l’expression convenue de «Guerre d’Algérie», je ne trouve pas que l’expression qui a sa préférence, celle de «Guerre franco-algérienne», soit plus pertinente sur le plan sémantique, dans le sens où cette guerre était menée par un Etat qui était disposé à mettre son pouvoir et sa puissance au service de forces économiques et politiques, dont les visées de pillage et de spoliation des ressources locales, «indigènes», se dissimulaient derrière des idéologies «civilisatrices» et des conceptions humanistes, voire philanthropiques, qui, à terme, se sont vu contredites, mettant au grand jour la finalité perfide du système colonial, soutenu et défendu par des forces au sein des deux sociétés. En l’occurrence, aucune unanimité, au sein de quelque «camp» que ce soit ! Même si l’aspect ethnique et/ou confessionnel y était inclus, il demeurait mineur : l’appartenance ethnique et/ou confessionnelle n’a jamais été un obstacle pour ceux qui ont pris le parti de lutter pour l’indépendance de l’Algérie, et ainsi d’embrasser en quelque sorte cette algérianité humble et généreuse, qui a su accueillir un Frantz Fanon, entre autres. L’essentiel résidait dans le fait que l’impérialisme «occi(re)dental», nourri par l’avidité et la rapacité criminelles du système capitaliste, devait passer outre, lorsque la plus-value n’était plus assez garantie ou maximisée, à toutes les arguties humanistes qu’il pouvait par ailleurs encourager, avec l’aide d’idéologues patentés et mondialement reconnus, comme Albert Camus, par exemple, dont la logique partitive faisait bien écho à celle de certains «leaders» de la lutte pour l’indépendance. La participation et l’engagement actif d’Alice à la lutte de libération de son peuple, de ce peuple auquel elle appartient «naturellement», avec lequel elle fait corps, lui donnent tout à fait le droit de s’opposer et de renvoyer à leur paranoïa, certains de ces «héros de la Révolution», véritables ersatz et «clones», continuateurs du système colonial, qui ont réclamé qu’elle demandât «la nationalité algérienne pour services rendus à la Révolution algérienne». Elle a eu raison, ô combien, de «s’indigner devant la bêtise» (P.112) de ce genre d’illettrés (au sens où ils bafouent «la lettre» qui, seule, «fait trou», comme l’indique la citation de Lacan, mise en exergue de cet écrit), dont la victoire sur «La France» a exacerbé la mégalomanie et la surestimation de soi, au point que leur pouvoir et leur toute-puissance, désormais recouvrés, les identifient à certains de leurs prédécesseurs coloniaux, persécutés, chaque fois que leur infatuation est ébranlée ou dérangée. Certains d’entre eux sont d’ailleurs passés maîtres en humiliations sadiques et perverses, dès qu’ils sont confrontés à leur propre altérité, et partant, à leur défaut constitutif, qui les rattache inexorablement à cette condition indépassable, mais insupportable pour eux : celle d’être parlant, assujetti à la parole, quel que soit le pouvoir qu’ils s’arrogent. S’ils sont «illettrés», c’est parce qu’ils croient que le pouvoir, quelles que soient ses formes, peut vaincre la dimension de l’impossible, signifié par la parole, et que la lettre vient concrétiser en nommant et en donnant existence. L’IMPRéDICATIVITé DE L’INCONSCIENT EST POLITIQUE Le comble, si j’ose dire, c’est que cet «illettrisme» est contagieux ! Il infecte même certains «Dieux de l’Olympe progressistes» qui, enserrés dans le discours universitaire, se heurtent à cette impossibilité -refoulée- du savoir -au sens de l’addition et de l’accumulation des connaissances-, à en finir avec le manque à être. A l’image de ceux auxquels ils s’opposent, ils sont enfermés dans la même logique que celle qu’ils croient dénoncer, qui vise, elle aussi -même si c’est sous des formes très différentes- la suture de ce défaut structural, inhérent à l’être parlant. Parce qu’il parle, celui-ci rate et manque son être définitivement, gagnant ainsi l’«ex-sistence» subjective, qui vient le lui rappeler, même lorsqu’il n’en tient pas compte (refoulement secondaire). Au besoin, le symptôme subjectif vient à la rescousse pour le lui rappeler avec insistance. Toutes les tentatives de suture de la «béance» qui nous «cause» et nous fonde comme êtres parlants, nourrissent un impensé, propice à «l’illettrisme», d’autant plus réactionnaire, qu’il se croit «réaliste», confondant allègrement objectivité et réification. Elles mettent en œuvre une prédicativité fétichisant un attribut, qui débouche sur une «idolêtrie» mortifère. Cette prédicativité paroxystique, paradigmatique de l’obscurantisme, s’appuie sur le rejet du primat du signifiant, à l’œuvre aussi dans des conceptions qui lui sont opposées. C’est un des aspects de cette problématique que j’ai abordé dans l’ouvrage collectif : Algérie, années 90 : politique du meurtre. (Ed. Lysimaque 1998), à propos duquel j’avais participé, avec Alice, à une émission de Radio J, à Paris, animée par Laurence Croix. Nos échanges m’avaient si peu intéressé que j’en ai oublié la date exacte ! En effet, j’aurais aimé, alors que la radicalité d’Alice quant à son engagement pour l’indépendance de l’Algérie soit identique à celle qu’il aurait fallu mettre en avant pour préserver le discours analytique de sa dégradation épistémologique, et l’inconscient de la dévalorisation constante que lui assènent les conceptions médico-psychologiques, dont l’aliénisme fondamental transparaît toujours à un moment ou à un autre, malgré les spéculations et les enfumages rhétoriques et cosmétiques. Ainsi, elle rejette ce qu’elle appelle «l’identité une» au nom d’une conception sommaire de l’un et de l’unité, à laquelle elle oppose l’idéal de la pluralité, qui s’avère être aussi une autre voie d’accès au tout et à l’intégralité. Elle ne tient pas compte à mon sens du développement que nous offre Lacan quant à «l’unarité», qui permet d’identifier tous les êtres à leur condition de parlant, qui les fait manquer leur être, quelles que soient les parades qu’ils trouvent pour continuer à y croire et à se convaincre de leur unité factice, fondée en vérité sur une division irrémédiable, qui instaure une altérité intime, confirmant la «béance causale», considérée comme humiliante par le moi. ALIéNISME ET HYGIéNISME : MISE EN FAILLITE DU SUJET Toute quête de complémentarité témoigne en définitive du ratage de la complétude, qui confirme le défaut essentiel et indépassable, propre à la subjectivité. C’est contre cette structure que se battent jusqu’à en mourir, ceux que j’ai appelés les «idolêtres», et qui veulent faire d’un attribut (ethnique, religieux ou autre) le garant d’une totalité, démentant la division du sujet qu’ils cherchent à mettre en échec, quitte à en périr, pour ne plus avoir affaire à elle. Alors que «l’idolêtrie» accompagne la psychose sociale et l’aggrave, le défaut, lui, est civilisateur en tant qu’il met un terme à toute illusion de complétude à vocation mortifère. Quant à la pluralité et au pluralisme, promus valeurs suprêmes de la modernité, s’ils consistent à poursuivre la même convoitise, ils déboucheront immanquablement sur des drames individuels et collectifs, comme nous l’enseigne assez l’histoire de «l’Occi(re)dent». Cette pluralité est souvent invoquée pour refouler -en tentant de le suturer- le vide, qui est à leur origine. Nombre de tenants du pluralisme, identifié à la «démocratie», sont profondément hostiles à cette dimension du vide, qu’ils tentent d’obturer par la variété et la pluralité des conceptions, qu’ils délient de leur détermination signifiante. Cette pluralité, identifiée au nec plus ultra de la «démocratie», se développe, et reste grosse du phallus (totalité) imaginaire. Elle promeut un amour du tout, dont les conséquences totalitaires ne se font pas attendre longtemps. Parmi ces «démocrates», se trouvent maints fossoyeurs de l’inconscient et autres détracteurs du discours analytique, qui ne supportent pas non plus la temporalité spécifique, mise en œuvre par la subjectivité. La chronologie linéaire, fidèle aux conceptions psycho-génétiques mettent l’accent sur l’évolution et les «régressions archaïques» (P.111). Elles mettent ainsi au jour leur méconnaissance et leur refoulement de cette temporalité, propre à l’inconscient, qui se manifeste dans tout énoncé, à savoir la «présentification de l’absence», c’est à dire l’absence de sens univoque, accolé à un énoncé, susceptible dès lors d’être interprété de manières différentes grâce à l’omniprésence de l’écart structural qui existe entre une fiction et ce qu’elle veut dire, et ce qu’elle tente de signifier. Cet écart par lequel s’échappe le sens, est abhorré par les conceptions médico-psychologiques, nourricières de l’aliénisme, dont une des caractéristiques, du fait même qu’il procède du discours universitaire, consiste à confondre l’individu avec le sujet (de l’inconscient). Grâce à la spécificité de sa négation, incluse dans le terme même d’inconscient (in), celui-ci ne saurait exclure le conscient auquel il est noué et articulé selon un principe logique, qui pose que l’un ne va pas sans l’autre, et inversement. Cette mise en continuité bat en brèche l’aliénisme et ses tendances hégémoniques, ainsi que l’hygiéniste, toujours prompt à édicter et à imposer des normes, au nom d’un savoir dit scientifique, adapté à l’aliénation sociale et placé à son service. En effet, l’hygiénisme, associé à l’aliénisme, entretiennent l’illusion de «purifier» le moi des apories de l’inconscient, sans lequel il n’existerait pas. Ils prétendent préserver -pour leur bien-être- les êtres parlants, des traumatismes engendrés par le «troumatisme» du signifiant, qui les assujettit définitivement, à l’ordre symbolique, et contre lequel ils ne peuvent rien. L’inconscient permet d’abandonner cette croyance en une réalité extérieure, où les phénomènes «naturels» se déroulent en adéquation et en conformité avec les lois de la nature, indépendamment de tout interlocuteur. Considérer que la réalité objective est indépendante de tout rapporteur qui la relate, et partant lui confère une existence, permet à la causalité classique de prospérer, au détriment de la vérité. En affirmant que «Dieu ne joue pas aux dés», Einstein «succombait», lui aussi, à cette conception ontologique de la réalité, indépendante du locuteur/sujet, qui en rend compte. Il considère que «c’est un principe de la physique de supposer l’existence d’un monde réel indépendamment de tout acte de perception. Mais nous ne le savons pas». Aussi, plutôt que de «boucher» les trous de la séméiologie psychopathologique en recourant à la psychanalyse, (cf. ses différentes considérations sur les «traumatismes psychologiques ou psychiques») qui se voit du coup dégradée et corrompue en se mettant au service d’une aggravation de la réification, vaudrait-il mieux prendre appui sur la logique de l’inconscient pour évider le discours universitaire, et réduire autant que faire se peut, la réification et la chosification «réalistes» des théories médico-psychologiques, qui refusent le signifiant et la polysémie qu’il nourrit au profit du signe qui requiert un savoir pour mettre au jour son sens. Ce sens qui appartient à un savoir, de quelque nature qu’il soit, se passe de toute parole et de toute référence au sujet. Son pouvoir de suggestion aggrave la prédicativité en même temps que l’aliénation sociale. Cette aliénation prétend mettre hors-la-loi l’interdit structural, c’est à dire l’interdit de l’inceste qui imprime sa structure à celle du signifiant en tant qu’il est constamment séparé du signifié. De cet écart, inhérent au symbolique, procède la dimension du réel, qui met en œuvre un échappement, source de fictions diverses et multiples servant à le métaphoriser et à le concrétiser. LE RéEL EXCèDE TOUS LES EXCèS IMAGINAIRES La pluralité des modalités de rejet de l’hérésie, induite par l’inconscient, confirme que la féminité, intrinsèquement liée au sujet (de l’inconscient), n’est d’aucune façon respectée et mise en évidence, faute d’avoir consenti à une «coupure épistémologique sérieuse», telle que celle qui s’est opérée en physique : entre la physique classique soutenue par Einstein, et la physique quantique développée par Niels Bohr. Si la pluralité se résume à additionner et à rassembler des conceptions, certes différentes, mais refusant la négation -propre au sujet de l’inconscient-, alors le «pas-tout» (Lacan), inhérent à la féminité et à la vérité n’adviendra jamais. Le seul souci qui vaille aux yeux de ces théories fomentées par et pour le moi, va consister, grâce à ce «pluralisme», à désigner un moyen d’accès plus séduisant à cette complétude ou ce tout unifié, sans division, qui fait radicalement défaut aux êtres parlants. Aussi, ce dernier n’est-il plus l’apanage des intégristes et autres fanatiques, fascinés par l’hégémonie du moi et la suprématie de l’être, qu’ils croient posséder en s’accaparant un attribut ou un prédicat idéalisé, autour duquel ils se regroupent pour mieux refuser l’inconscient et la subjectivité, qui, elle, est une. Et parce qu’elle est une, elle engendre de multiples expressions, qu’aucune -quelle que soit la force de son refoulement- ne parviendra à maîtriser ou à éliminer. L’opposition à ces errements totalitaires et l’antinomie que voudrait représenter, voire incarner face à elles, la «démocratie», entendue comme pluralisme et cohabitation de conceptions différentes, est très insuffisante dès lors que le primat du signifiant est bafoué au nom du réalisme. Dans un tel contexte, la féminité qui procède de la négation propre à l’inconscient, et qui la confirme, ne peut s’associer aux projets imposés par le moi et soutenus par les idéologies visant la complétude. Ainsi, «l’occi(re)dentalisation» débilitante qui obscurcit, voire enténèbre, les «lumières» dont elle se pare, est «tout contre» l’ontologie ethno-confessionnelle dont s’emparent les fanatiques «idolêtres» pour «se vautrer» et «patauger» dans le marigot mortifère de la complétude et de la vaine mise en échec de l’ordre symbolique. En présentifiant constamment ce dernier et en le matérialisant, l’inconscient, grâce au primat du signifiant, permet à certains de s’affranchir des débats stériles entre objectivité (monde extérieur) et subjectivité (monde intérieur), au grand dam de ceux qui composent le «Cercle des Béatitudes» dont les résistances, dressées contre l’inconscient, se voient renforcées par les «oracles progressistes», provenant de défenseurs d’un entendement, exclusif du tiers, c’est-à-dire du vide, dont l’absence est toujours présentifiée par l’émergence d’une dimension : celle du réel, fondateur de l’impossible. Ce dernier renvoie tous les êtres parlants, et chacun d’eux, à une dysharmonie incurable et une altérité irrémédiable, concrétisées par les manifestations de l’inconscient. Il se caractérise par un défaut constitutif dont la nécessité se remarque à travers l’«ex-sistence» de chacun, qui se déroule et se développe sur fond d’incomplétude, mobilisatrice de son désir, dont la singularité consiste à s’opposer à toute satisfaction préétablie a priori, et à mettre en échec tout plaisir prescrit et programmé à l’avance. A la recherche d’une prédicativité idéale, exclusive de l’imprédicativité liée au signifiant, et refusant l’indécidabilité, les «progressistes» paresseux, s’identifiant eux-mêmes à la «belle âme», ont encore de beaux jours devant eux pour se contenter de protester et de dénoncer, à l’image des hystériques, toujours en quête d’un maître, détenteur d’un savoir absolu, capable de suturer l’incomplétude du symbolique, issu de cette Loi essentielle : l’interdit de l’inceste. Ce «progressisme» pervers qui fait fi de cet interdit se heurtera inévitablement à d’autres conceptions, dont la visée consiste à substituer à cet interdit d’autres interdits et d’autres commandements, qui auront pour but d’en finir avec cette loi. En même temps que se développent la «folie de la guérison» (Lacan) et les pouvoirs ensorceleurs de suggestion, qui rassemblent des universitaires-charlatans, des «guezzanettes» et autres «spécialistes de la santé mentale», prescripteurs de molécules chimiques occlusives de la subjectivité, ainsi que -last but not least- des experts en divinations et mancies de toutes sortes, la course à l’inceste est ouverte, au détriment de certains rapports sociaux, isolés et confinés à certains ilôts de la société. A la faveur de ces rapports, certains tentent, malgré tout, de maintenir un certain respect de cet interdit, préservant de la sorte une «urbanité» et une «civilité» de bon aloi. Associé au défaut indépassable qu’il met en place en chaque être parlant, cet interdit essentiel, voire transcendantal, devient le moteur d’un progrès qui cesse de se confondre avec les efforts déployés pour suturer et boucher l’écart qu’il instaure lui-même, de façon définitive et irréversible. Il permet d’éviter bien des asphyxies et des étouffements, toujours imposés pour le bien de leurs semblables par ceux qui croient détenir un savoir universel et définitif, et surtout, exclusif du sujet. Maints psychanalystes viennent apporter leur contribution à ce genre de catastrophe intellectuelle et politique : en faisant main basse sur la psychanalyse, avec le concours de l’Université et/ ou d’associations et d’officines plus ou moins recommandables, ils corrompent les concepts essentiels à la praxis analytique, pour les adapter aux besoins et aux finalités de l’aliénation sociale, en participant à l’édiction de normes et de règles qui «règlent définitivement son compte» à l’inconscient, tout en préférant le fétichisme du signe objectivé, chosifié, au signifiant, qui requiert une lecture nettement plus exigeante. Malheureusement, Alice ne semble pas s’opposer à cette dégradation de la psychanalyse, ravalée au rang d’opération de conversion idéologique, consistant à adopter et à s’adapter au sens, prescrit par la conception obturatrice de certains psychanalystes, quant au vide qui la génère, et qui continue de la «nourrir». Dévoués à une «novlangue» aliéniste et hygiéniste, ils abrasent l’hérésie du discours analytique pour en faire une idéologie épurée de «l’âme-à-tiers» et prétendument protectrice de l’intégralité et de la souveraineté du moi. L’éradication du sujet et sa substitution par l’individu, prétendument libre et souverain, mettent au grand jour le refus de la perte irrémédiable de l’être (essence ou nature), ainsi que l’hostilité au vide, qui instaure une altérité radicale et indéracinable en chacun, dont témoignent les lapsus, les actes manqués, les rêves, ainsi que les symptômes. Insidieusement, le rejet explicite et/ou implicite de cette altérité, sous-tend et alimente toutes sortes de manifestations racistes et xénophobes, assorties à maintes réactions xénopathiques, se traduisant par la déliaison des symptômes de leurs déterminations subjectives. L’aliénisme est une forme de xénopathie qui se manifeste dans les différentes spéculations médico-psychologiques, qui appellent à leur évidement, d’autant que les étio-pathogénies sont quasi univoques : elles ressortissent aux errements théoriques et logiques de la séméiologie psychopathologique, qui réifient le sens a priori, sans se soucier de le soumettre à l’évidement, dès qu’une particularité vient le négativer et susciter une exception, mettant en cause l’universalité «objective». Alors que le signifiant détermine toute représentation et fonde toute interprétation, en les articulant toutes au réel, qui leur échappe et reste intangible en tant que tel. Cependant il se concrétise et se matérialise («l’âme-à -tiers» est la matière de la psychanalyse) à travers des constructions et des fictions, qui servent à le métaphoriser, sans qu’aucune d’entre elles ne parvienne à obturer l’écart qui persiste et perdure entre elles et lui, pour laisser place à d’autres productions possibles. Cette imprédicativité signe le caractère scientifique de la psychanalyse, qui met en évidence d’une part que le réel est impossible à saisir dans l’immédiateté, et d’autre part que son absence, qui le fait toujours omniprésent (le fantôme dans le fantasme), rend nécessaires des médiations, impliquant la vérité en tant qu’elle ne peut que se «mi-dire», de façon partielle, et indubitablement «pas-toute». La structure de cette dernière l’affranchit de toute totalité, qui risque de l’achever. Seule la mort peut se prétendre toute ! C’est en quelque sorte la «seconde mort», la mort réelle qui réalise le tout, en mettant un terme définitif et sans appel à l’«ex-sistence», laquelle procède pourtant d’une «première mort», symbolique, qui métaphorise la perte de l’être, entendu comme une essence ou une nature prédéterminée, préétablie. Pour «troumatisante» qu’elle soit, cette perte -concomitante de l’assujettissement au signifiant- est en revanche libératrice du désir, toujours conjoint au ratage et au manque à être. L’imprédicativité radicale (échec de tout attribut ou prédicat prétendant garantir la complétude ontologique), instaurée par l’inconscient, permet de mettre en évidence l’obsolescence du «progressisme» charitable, qui partage la même logique de la suture du vide et de l’exclusion de la «béance causale», mises en œuvre par les conceptions qu’il tend à supplanter. Et ce n’est certainement pas une pluridisciplinarité et une interdisciplinarité, soucieuses de maîtriser le tout, au détriment de l’intégration du vide et des négations qu’il implique, qui nous aideront à bouleverser et à subvertir l’impensé, qui ne cesse d’offrir des occasions aux retours du refoulé. Ces derniers, qui s’expriment par différents symptômes, montrent à l’envi que si les êtres parlants sont destinés à ne pas échapper à ce qui leur échappe nécessairement, ils restent les bénéficiaires d’un «manque à être», qui est la source de leur énergie «ex-sistentielle». Soumise et malmenée par bien des aléas de l’Histoire, ainsi que par le roman fictionnel et fantasmé de chacun, qui peuvent certes la compromettre, cette énergie, appelée «libido» par Freud, ne se laisse jamais tarir complètement.  

La mort d’un patient n’ est pas une fatalité

Par le Pr Farouk Mohammed-Brahim Chef de service de chirurgie générale  «Quand la vie est en cause, la société doit accomplir des progrès décisifs... C’est un combat pour la vie.» Le décès dans la wilaya de Djelfa d’une parturiente de 23 ans et de son nouveau-né est un drame qui a touché d’abord sa famille, puis tous les citoyens algériens, qui ont manifesté unanimement leur consternation et leur indignation et surtout la peur de se retrouver un jour face à la nécessité de soins aussi bien dans le secteur public que privé. Dans cette affaire, l’intervention rapide de la justice, le ministère de la Santé se constituant partie civile (une première !), des notes de service de rappel sur «les gardes», en incluant les privés sans une véritable concertation, sont loin de rassurer le citoyen conscient de la déstructuration de notre système de santé. Même si une commission d’enquête conclut avec une étonnante célérité «à un dysfonctionnement et des négligences» au niveau local, nous savons tous que là n’est que la partie émergée de l’iceberg ! Nous savons tous aussi que ce n’est pas le premier drame et que malheureusement ce ne sera pas le dernier. Quelques jours après, un nouveau décès d’une jeune parturiente se produit à Alger, capitale du pays, dotée de plusieurs structures de santé (CHU, EPS, structures privées). Si le décès est l’ultime drame, d’autres attendent le patient, la difficulté d’accéder aux soins, les longues listes d’attente, les pannes d’équipements, les ruptures de médicaments, les prix prohibitifs dans le secteur privé... au-dessus de tout, la déshumanisation des hôpitaux. A chaque drame, la polémique prend le pas sur le débat de fond. L’on sait que la polémique est la source de division et de confusion alors que le débat est celui de la clarté et du consensus. Notre système de santé est défaillant, alors ayons le courage de le réformer en profondeur après un vrai débat démocratique. De par sa nature humaine et sociale, la santé est un facteur de cohésion sociale. C’est pourquoi les sociétés modernes placent la santé parmi les quatre valeurs qui les fondent avec l’emploi, la sécurité et développement durable. Aussi proclament-elles que la protection de la santé de la population constitue une mission régalienne de l’Etat. Depuis trois décennies, de nombreux acteurs de la santé et des associations de la société civile n’ont cessé d’appeler à un débat sur le système de santé. L’organisation de ce débat doit s’éloigner de la conception des «séminaires-maisons» ressemblant plus à des shows médiatiques qu’à des lieux propices à la réflexion. Pour réussir ce débat, il faudrait qu’il soit national, démocratique, au-dessus des contingences politiques et idéologiques, et se départissant de l’esprit de rente et de conservatisme sources d’immobilisme. Ce débat doit être basé sur les réalités et structurant sa transformation dans une perceptive claire et transparente. Aujourd’hui, l’on ne peut nier l’amélioration des indicateurs de santé : l’allongement de l’espérance de vie, la baisse de la mortalité infantile, l’augmentation de dépense de % au PIB et la dépense de santé par habitant, du nombre de lits (publics et privés) et celui des personnels médicaux et paramédicaux. Cependant, cette amélioration des chiffres ne se traduit pas positivement sur le terrain pour les malades et leur famille. Depuis la fin des années 80’ le système national est en crise et est soumis par les Algériens à de sévères critiques : son incapacité à les prendre en charge, la qualité des prestations qui faiblit à tous les niveaux et exclut de plus en plus les citoyens à faibles revenus et même ceux à moyens revenus. Sur ce denier point, il est utile de rappeler que la participation des ménages aux dépenses de santé seraient selon différentes sources entre 24,7% et 29%. Or, selon l’OMS, quand ce taux approche de 50%, il y a risque de l’effondrement total du système de santé. Cette rupture de confiance entre le citoyen et le système de santé se traduit par le départ pour soins de nombreux d’entre eux vers des pays étrangers, même en se ruinant financièrement ou en faisant appel à la solidarité. En dehors de la critique des citoyens, l’on ne peut passer sous silence qu’après 50 années d’indépendance, il existe des déserts médicaux dans le Sud et les Hauts-Plateaux, que l’on essaie de combler par un pis-aller qu’est le service civil ou l’appel à la coopération technique cubaine ou chinoise, ou encore cette pratique appelée pompeusement «coopération Nord-Sud» consistant à envoyant des spécialistes des CHU (désertant leur service ) dans les hôpitaux du Sud pour quelques jours. Pourtant, des alertes sur la déstructuration du système de santé ont émané dès le milieu des années 80’ des acteurs de la santé et même de commissions officielles. En janvier 1990, «un rapport général sur l’organisation de la santé» élaboré par une commission intersectorielle, sous l’égide du ministère de la Santé soulignait «les insuffisances de la politique de santé basée sur des objectifs précis à atteindre» et énonçait que «cet état de fait a abouti à la désarticulation de ses principales composantes (le système de santé). Dix années après, en mai 2001, dans un rapport émanant du ministère de la Santé intitulé «développement du système de santé : stratégie et perspective» énonçait : «La situation actuelle est caractérisée par une accumulation des problèmes évoluant depuis le années 80’ et conduisant à une déstructuration progressive du système de santé». Tout est dit ! C’est ainsi que le gouvernement de l’époque inscrit dans son programme comme priorité «la réforme hospitalière». Il renonce à une réforme profonde du système de santé, omettant qu’un système de santé s’inscrit dans le cadre d’une politique de santé, elle-même s’inscrivant dans le cadre d’un projet de société. On exclut de la réforme le secteur privé, lequel commençait à se développer à cette période et aurait dû être inclus dans une politique cohérente. Ce secteur va se développer rapidement, tirant sa force de sa puissance financière, des carences du secteur public et des compétences des CHU dans le cadre d’une loi décriée par beaucoup, le temps complémentaire. Il va d’emblée, comme dans d’autres secteurs, s’inscrire dans une logique commerciale, s’installant dans les région du Nord et dans des spécialités «rentables». Ainsi, ce secteur va évoluer pour lui-même et non en complémentarité avec le secteur public, comme dans un système à part. Il n’était saisi ni en termes d’objectifs, ni en termes de programmation, ni en termes de contrôle. C’est en 1992 que le secteur du médicament est libéralisé. L’importation sera un gouffre financier sans que cela ne mette fin aux pénuries. La commission de la réforme hospitalière, sous la tutelle du ministre de l’époque, le Pr A. Aberkane, et coordonnée par le Pr M. Zitouni, ancien ministre et actuel coordonnateur du Plan national cancer, à qui il faut rendre hommage, a élaboré un document remarquable par sa pertinence et sa clairvoyance, en introduisant dans l’organisation et le financement la contractualisation. Elle aura eu le mérite d’énoncer : «La réforme hospitalière doit s’inscrire dans le cadre d’une politique globale de la santé». Et d’ajouter : «A la condition que la volonté politique soit au rendez-vous». Malheureusement, ce document est mis de côté. Force est de constater que les pouvoirs publics ont été en-deçà des attentes des citoyens. Les tentatives d’explication de cette dégradation du système de santé se limitent à des déclarations d’intention à relents populistes, ou de quelques «mesurettes», ou comme ces dernières années, des shows médiatiques avec des déclarations laissant un peuple incrédule médusé ! Ce qui a conduit à un fatalisme induisant une inertie, empêchant tout débat. Surtout un débat qui se projette dans le futur et aboutissant à un consensus national sur les grandes mesures applicables à court et moyen termes. Mais ce consensus doit être basé sur un premier principe, «une approche sociétale large dans laquelle les patients et l’utilité pour le système de santé figurent au premier plan». Puis, sur la déclaration de l’OMS d’Alma-Ata, il y a 30 ans, recommandant à l’ensemble des nations que «promouvoir la santé est essentiel au bien-être humain et au développement économique et social.» Enfin, la déclaration 58-30 de l’Assemblée mondiale de la Santé en 2005 insiste sur le fait que «tout individu doit pouvoir accéder aux services de santé sans être confronté à des difficultés financières». A mon humble avis, cinq axes principaux de réflexion doivent dégager à brèves échéances des mesures salvatrices de notre système de santé : la hiérarchisation, la régionalisation, le financement, la politique du médicament et la formation. Je souhaite aborder succinctement ces points.  - La hiérarchisation doit aller des structures de proximité jusqu’aux CHU et EHS en passant par les hôpitaux de daïra et de wilaya. Il faut dynamiser ces structures de proximité en les revalorisant. Et surtout donner au médecin généraliste, cheville ouvrière du système de santé, les raisons de croire et de se mobiliser, en revalorisant son statut social et en lui assurant une formation continue. La mission de chaque structure au niveau qui est le sien doit être définie par un cahier des charges, précisé par des textes de loi permettant un contrôle.  - La régionalisation : la région doit être le cadre de pilotage du système de santé. C’est en son sein que se fera la sectorisation de la carte sanitaire, premier instrument de la planification régionale. C’est la région, sur des données précises, qui pourra négocier le budget nécessaire à son développement. Ainsi, la région sanitaire peut émerger en tant que niveau de planification, d’organisation, d’animation et de contrôle au plan régional. La régionalisation avec l’ intersectorielle donnera une dimension stratégique d’efficacité du système de santé. - Le financement : il faut d’abord savoir que les évolutions technologiques dans le diagnostic et les nouvelles molécules dans le traitement rendent le coût de la santé de plus en plus élevé. Aucun pays, même parmi les plus nantis, ne pourrait assurer une «couverture médicale universelle» à 100% de sa population. Ce qui présente un obstacle pour le financement d’un système de santé pour son optimisation, c’est l’utilisation inefficiente et inéquitable des ressources. Selon l’OMS, 20 à 40% des ressources de santé sont gaspillées, et ce, en fonction du degré d’organisation du système. Dans son rapport sur la santé dans le monde (2010), l’OMS recommande aux gouvernements l’efficience et éliminer le gaspillage. En fait, ce n’est pas tant l’impératif de collecte suffisante d’argent pour la santé, mais la possibilité d’obtenir davantage avec les mêmes ressources : c’est l’exigence de garantir que les ressources sont utilisées d’une manière efficiente. Dans la pratique, pour promouvoir l’efficience, c’est l’organisation et la structuration rationnelle du système de santé. Dans la pratique, il s’agit de la hiérarchisation des soins, la définition des missions des structures à chaque niveau et l’élaboration d’un cahier des charges évaluable. C’est pour cela que l’introduction de la contractualisation est impérative. Celle-ci va permettre plus de transparence dans l’élaboration des budgets et de leur évaluation. - Le médicament : un professeur de médecine d’Alger, dans une interview au site «La Nation», il y a quelques années, exprimait sa crainte «de voir les lobbies pharmaceutiques imposer au pays sa politique du médicaments» (J’ajouterai personnellement, particulièrement en cancérologie). Crainte justifiée devant l’anarchie qui règne dans ce secteur, situation décriée par les citoyens (pénurie, inefficacité de certaines molécules importées, conditionnement appelé pompeusement industrie,...). Selon un rapport français (Debré-Even), près de 2000 molécules sous 4500 marques différentes (hors génériques) se sont accumulées, alors que l’OMS considère que seules 500 molécules sont vraiment nécessaires. C’est pourquoi est-il recommandé la promotion du générique, passant forcément par l’application du «prix référent» par la sécurité sociale. Le secteur du médicament est stratégique, impliquant la sécurité sanitaire nationale, c’est pourquoi un débat national doit avoir lieu pour définir la stratégie de développement et de contrôle de ce secteur. - La formation : un système de santé performant et moderne ne peut être traduit sur le terrain que par des personnels médicaux et paramédicaux formés dans cet objectif avec des outils pédagogiques modernes. D’où une réforme en profondeur des sciences médicales. (cf contribution in El Watan du 12/8/2017). Dans cette longue contribution, j’ai en toute humilité tenté de mener un réflexion personnelle sur les moyens de sortir le système national de santé de son marasme. Une réflexion personnelle, même basée sur une expérience de 40 années dans le secteur, ne peut aucunement remplacer une réflexion collective. C’est pourquoi l’on ne peut faire l’économie d’un débat démocratique national. Tous se doivent de contribuer et favoriser l’émergence des conditions et le mode d’expression qui donnent un contenu et un aboutissement concret au débat.

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