« Les yeux de Safia » ne brillent plus

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Une vie dédiée au combat, Lucette Hadj Ali est décédée

«  Les yeux de Safia » ne brillent plus

Lucette Hadj Ali
Lucette et Bachir Hadj Ali

​Lucette Larribière Hadj Ali, militante communiste algérienne vient de décéder. Son parcours a été un engagement continuel au service de sa patrie, qui suit le long court du combat pour la libération sociale et politique. Il recoupe le parcours de nombreux militants et patriotes qui, comme elle, ont tant sacrifié pour la patrie.

Elle est la fille de Jean-Marie Larribère, un pionnier de l'accouchement sans douleur qui avait sa propre clinique à Oran. Native en 1920, de cette ville de l’ouest algérien, Lucette s’installe à Alger à partir de 1942. À l’issu de ses études d’Histoire et de géographie à l’université d’Alger, elle travaille à l’Agence France-Presse, puis, à partir de 1943, à Liberté, journal hebdomadaire, du Parti communiste algérien. C’est là, qu’elle a acquière les bases du métier, sous la houlette d’une journaliste de talent, Henriette Neveu. Son travail à Liberté lui a fait découvrir toute l’horreur du système colonial. Elle va rejoindre en tant que rédactrice en chef le mensuel de l’Union des femmes d’Algérie (U.F.A), première organisation féministe dans ce pays, créée en 1944, par le PCA. Elle intégrera rapidement la direction de l’UFA où elle  approfondit sa prise de conscience politique. Elle y côtoie Alice Sportisse et Lise Oculi, les directrices successives de ce mensuel, ainsi que Gaby Gimenez-Bénichou.

A partir de 1946, la ligne éditoriale du journal féministe met l’accent sur la dénonciation de la domination coloniale. Des Algériennes de souches y adhèrent, telles Baya Allaouchiche, devenue membre dirigeante de l’U.F.A et du Comité central du PCA, de l’ouvrière, Abassia Fodhil, de Attika Gadiri… aux côtés de leurs autres sœurs algériennes, Joséphine Carmona, Lydia Toru, Blanche Moine, et bien d’autres dont la militante Gilberte Salem, l’épouse d’Henry Alleg, de son vrai nom, Salem. L’année d’après, en août, Lucette adhéra au PCA, et devint membre de son Comité central, en 1947.

En 1952, elle rejoignit, Alger-républicain, où elle avait la charge de l’équipe de journalistes du jour. Elle y retrouva Henry Alleg, Jacques Salort, Boualem Khalfa, Isaac Nahori et un peu plus tard, Abdelhamid Benzine, et Abdelkader Choukal, le plus jeune journaliste, mort ensuite dans les maquis…

L’Union des Femmes d’Algérie avait été interdite en même temps que le PCA. Ses dirigeantes,  femmes communistes, avaient rejoint le combat pour la libération de leur patrie. Nombre d’entre elles seront arrêtées, torturées, condamnées à de lourdes peines de prison. Certaines seront assassinées par les fascistes, de l’Organisation de l’armée secrète (O.A.S), comme le couple de communistes oranais, Abassia Fodhil et son mari, Mustapha. Elyette Loup, agent de liaison de Sadek Hadjerès, avait été arrêtée, torturée à la villa Sésini, autre haut lieu de torture algérois, puis emprisonnée en métropole, où elle fut ensuite assignée à résidence. Elle revint clandestinement, en Algérie, avec l’aide du Parti communiste français, et reprit la lutte pour l’indépendance.
Le premier mari de Lucette, Robert Manaranche, avait été arrêté en 1957, emprisonné pendant trois ans, puis expulsé vers la France. Ses sœurs, Paulette et Aline, membre des réseaux du PCA ont également été arrêtées. Son père échappe aux tueurs de l’OAS mais sa clinique à Oran a été plastiquée.

Au lendemain de l’Indépendance, Lucette participera aux côtés d’autres dirigeants du Parti communiste algérien à la réorganisation du parti et au lancement du journal Alger Républicain, frappés d’interdit pendant la période coloniale. La trêve était brève et à peine trois ans après, elle subira les affres des arrestations et des perquisitions de nuit à la suite de l’emprisonnement de Bachir Ali, son deuxième mari et secrétaire général du parti communiste algérien qui créa avec d’autres patriotes, notamment Zehouane et Harbi, l’Organisation de Resistance Populaire ( ORP ) pour s’opposer au coup d’Etat fomenté par Houari Boumediene le 19 juin 1965.

Elle mettra toute son énergie pendant des longues années pour arracher Bachir Hadj Ali des griffes de ses tortionnaires. Et celui de son cachot qu’il lui écrira des plus beaux vers de poésie, à la manière d’Aragon décrivant les yeux d’Elsa Triolet ou de Nazim Hikmet arrivant à supporter la solitude de sa cellule de prison grâce aux yeux de son amoureuse qui illuminaient  son quotidien,  et qui ont été rassemblés dans le recueil intitulé «  Lettres à Lucette ». «  Les yeux de Safia » qui n’ont jamais perdu de leur « brillance », même dans les deux décennies ou elle devait se partager, entre sa vie militante et s’occuper de Bachir, devenu dépendant suites aux séquelles de la torture.

Elle s’installera à Hussein Dey après avoir connu avec Bachir l’assignation à résidence. Pendant les années 80, elle se lancera de nouveau dans la réorganisation des collectifs des femmes et à l’animation des rencontres clandestines avec des femmes de quartiers, ouvrières ou étudiantes, celles de la cité universitaire d’El Alia. C’est le même engagement qui a animé sa vie aux débuts des années 90, auprès des associations féminines, les moudjahidates…Certes, les exactions des terroristes islamistes ont contraint à réduire ses déplacements et ses activités, mais elle était resté militante en apportant son expérience et son soutien aux organisations féminines, que soit à Alger ou à Oran.

​Disparue, Lucette nous a légué et transmis un parcours, une vie dédiée aux luttes sans relâches et menées toujours  d’une manière exemplaire, avec la  modestie de militante débutante. Son courage, son abnégation et sa rectitude dans l’engament inspiraient à ses interlocuteurs et à tous ceux qui l’ont côtoyé du respect. Mais jamais intimidante, plutôt accueillante et souriante, d’un humanisme débordant.

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