Les démons du FFS

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Le ffs


Deux anciens premiers secrétaires du FFS s’allient à d’anciens cadres du FIS. Ce n’est guère la première fois que les deux sigles sont associés ; toutefois, en deux décennies, beaucoup d’eau, de larmes et de sang ont coulé sous les ponts d’Algérie et c’est cela qui rend perplexe. 

Près de vingt ans après Sant’Egidio, d’anciens cadres du FFS, dont deux ont occupé le poste de premier secrétaire, Samir Bouakouir et Karim Tabou, créent avec des islamistes tendance FIS, « les scientifiques » Anouar Haddam et Mourad Dhina, une Alliance nationale pour le changement. C’est quand même incroyable, cette inclination de certains démocrates algériens à vouloir à tout prix s’allier avec les islamistes, jusqu’au FIS, et ce à un moment où les islamistes ont perdu beaucoup de terrain, où le FIS est oublié (le parti de Abassi Madani a disparu de la scène politique il y a plus de vingt ans, interdit d’activité et supplanté par les groupes armés qu’il a engendré, l’AIS et le GIA) et a posteriori de la crise politico-sécuritaire avec son lot de morts, de régression à tous les niveaux et de traumatismes multiples.   

Après le RCD, qui s’est allié à quatre partis islamistes, dans une Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratiques (CLTD), et s’est réuni, en la personne du remplaçant de Saïd Sadi, Mohcine Belabbas, avec des membres en vue du FIS à son apogée au début des années 90, Ali Djeddi et Kamel Guemazi, c’est au tour de Samir Bouakouir rallié par Karim Tabou, tous deux anciens jeunes premiers secrétaires du FFS, de lancer une autre alliance avec les islamistes et là exclusivement avec ceux du FIS (il est à reconnaitre qu’au FFS il arrive qu’on fasse preuve de constance et de clarté, le FIS incarnant un islamisme assumé), appelée Alliance nationale pour le changement (ANC). A quoi rime cette course à l’islamiste de la part de certains démocrates ? C’est d’autant plus déroutant que les islamistes ne sont plus des « acteurs incontournables » ou « une partie du conflit », comme d’aucuns aimaient les qualifier, notamment les dirigeants du FFS…

Il y a près de vingt ans, en janvier 1995, le parti de Hocine Aït-Ahmed, qui avait, après l’arrêt du processus électoral, en janvier 1992, suite à la victoire du FIS au premier tour des législatives de décembre 1991, commencé à abandonner son ni-ni (ni État policier, ni État intégriste, autrement dit, ni le pouvoir, ni les intégristes) et à renier ses principes fondateurs (le FFS se définissait comme un parti laïc), signait à Rome, sous l’égide d’une organisation catholique, la Communauté de Sant’Egidio, « le contrat national », un accord avec les islamistes du FIS et de Ennahda de Abdallah Djaballah (et le FLN de Abdelhamid Mehri, mais là n’est pas le sujet), expliquant que les islamistes étaient une partie du conflit (avec le pouvoir, l’armée) et que son souci premier était « l’arrêt de l’effusion de sang ». Qu’en est-il aujourd’hui ? Il n’y a plus de « conflit » (comprendre armé) entre le pouvoir, l’armée et les islamistes. Alors, quelle nécessité pousse Samir Bouakouir et Karim Tabou à l’alliance contre-nature avec les islamistes ? « Instaurer l’État de droit et la démocratie en Algérie », lit-on dans le communiqué sanctionnant le lancement de cette Alliance nationale pour le changement, le 27 avril.  Faut-il en rire ou en pleurer ? Le FIS favorable à un État de droit et à la démocratie… à qui va-t-on (veut-on) faire croire pareille ineptie ? Les ex-responsables du Front des forces socialistes qui se sont lancés dans cette entreprise douteuse y croient-ils eux-mêmes ? Que la réponse soit oui ou non, dans les deux cas, il s’agira d’une faute politique grave : y croire, ce serait se renier, renier les fondements démocratiques auxquels ils sont censés être attachés, lesquels fondements sont en total opposition avec les fondamentaux des islamistes ; ne pas y croire équivaudrait à se foutre de la gueule des gens en tentant de paraitre, d’exister après le FFS, en dehors du FFS mais en déterrant les vieux démons du FFS, ce qui ne rend service ni à ce parti (ou ce qu’il en reste), ni à la patrie, ni à eux-mêmes en fin de compte, dans le meilleur des cas, se faisant ridiculiser (heureusement pour eux, le ridicule ne tue pas), dans le pire des cas, se brûler les ailes et se griller pour longtemps… Mais, il y a pire encore dans la démarche de ces ex du FFS : l’éventualité (eh oui, dans la vie, dans la vie politique, tout est possible) que ces gens étiquetés démocrates ne soient pas gênés par un pouvoir islamiste ou, mieux, qu’ils partagent l’idéologie des islamistes, carrément ! Cette démarche incompréhensible (cependant pas étonnante, n’étant pas inédite) incite à penser à l’impensable. Et puis, il est connu que la société kabyle (et le FFS est, qu’on le veuille ou non, un parti kabyle) est encore traversée par un puissant conservatisme, parfois proche de l’islamisme quoiqu’à des degrés différents d’une région à une autre de la Kabylie, essentiellement à l’aune de l’influence (forte ou faible ou disparue) du maraboutisme. Une preuve flagrante, frappante : la femme est quasi inexistante dans les mouvements politiques kabyles. Deux sujets (le maraboutisme et la femme dans les mouvements politiques kabyles, surtout le second, le premier n’étant plus une réalité vraiment présente, du moins pas sous sa forme initiale, sujets néanmoins intimement liés) tabous auxquels il faudra bien s’attaquer si on veut espérer voir s’installer la démocratie, l’État de droit, l’égalité des sexes, valeurs antinomiques avec la doctrine islamiste. Vérités dont Samir Bouakouir et Karim Tabou ont une parfaite connaissance…

 

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